‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 8 sur 45 · PREMIÈRES ÉTUDES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ÉTUDES

avaient habitué mon esprit à diverses expressions des mêmes pensées, comme mes lèvres à l'articulation de tous les sons dont la langue chinoise fait usage. Aussi me (rouvai-jc, au bout de cette leçon de deux mois, à même de converser avec les Chinois ; non pas seulement des choses les plus communes , mais encore de tous les sujets difficiles et spéciaux dont l'étude m'intéressait. Dès le premier mois de mon séjour en Chine, j'avais même pu extraire des publications officielles les plus récentes des renseignements assez étendus sur l'administration du pays , et le tableau de ses revenus par nature d'impôts et par province.

En Chine, comme partout, chaque district parle un certain patois d'un certain dialecte particulier à une province; mais cet empire si vaste, si complètement soumis à ses grandes dynasties, si longtemps centralisé, possède une langue générale entendue de tous les gens cultivés, et même de tous leurs fournisseurs et de tout leur entourage, d'une extrémité à l'autre de la Chine. Cette langue générale a, depuis deux siècles, quelque peu varié. Du temps des grands jésuites, la prononciation de Nankin faisait loi ; c'est elle que les jésuites ont transcrite. De nos jours , la prononciation de Pékin (1) , différente de la première par quelques permutations assez simples, est généralement adoptée et aussi bien comprise dans les boutiques élégantes de Canton que dans celles de Tyen-tsin (2).

Les patois mêmes, sauf ceux de deux provinces, sont assez facilement intelligibles, après un certain effort de l'attention , à tout homme auquel les lois du langage sont familières et dont l'esprit est assez souple pour tenir compte de permutations constatées à mesure qu'elles se présentent dans le discours.

Le chinois est plus difficile à lire qu'à parler (3). Je ne pouvais espérer, après

(1) Par prononciation de Pékin, il ne faut pas entendre ici celle du bas peuple de cette ville ou môme de la province de Tchi-li, qui est à la prononciation correcte ce que le langage des cabbies de Londres est à l'anglais des salons du West-End. Le d et le ; se montrent indiscrètement à Pékin , comme l'A et le v à Londres. Zipan-ngo (Zipangu) pour Ji pan, le Japon, comme Pe-kin-nga pour Pei-kin, Pékin, et Ta-kou-wa pour Ta-kou, sont du pékinois populaire.

(2) La prononciation classique ancienne est retrouvée par les savants chinois dans certains dialectes parlés loin de la capitale, formés il y a plusieurs siècles, et que leur rôle secondaire a préservés d'altérations importantes.

(3) Aucune langue ne paraît au premier abord plus facile à traduire que le chinois ; sa simplicité grammaticale réduit la traduction à la recherche successive de quelques mots dans les dictionnaires. L'inexpérience n'hésite point : les mots trouvés dans le dictionnaire, joints les uns aux autres, présentent un sens plus ou moins obscur que le traducteur doué de quelque imagination complète, et qui ne tarde pas à devenir l'expression d'une pensée tout européenne, parfaitement étrangère à l'auteur chinois. Le chinois, en effet, se parle par locutions plus que par mots; parfois aussi un mot sous-entend toute une phrase, fait allusion à quelque sentence, à quelque récit noyé pour nous dans les profondeurs d'une littérature insondable. Il m'est arrivé bien souvent à moi-même de traduire des inscriptions chinoises d'une manière plausible, et de trouver, dès que je

doux mois de leçons, pouvoir entendre un livre. Mais j'avais habile l'Orient, et. bien que j'en puisse écrire et lire les idiomes, je l'avais rarement fait. L'usage est, en Orient, d'avoir un secrétaire qui lit et qui écrit tout. J'ai suivi le même usage en Chine , et je puis dire que , par les yeux et les explications de mon lettré , j'ai lu , analysé ou consulté plusieurs centaines d'ouvrages, en même temps que j'acquérais les faibles connaissances nécessaires à l'intelligence des cartes, des traités de géographie et de quelques livres faciles. Si l'on considère qu'Augustin Thierry aveugle a pu écrire l'histoire, que nos premiers rois nous gouvernaient sans savoir lire, entretenant, cependant, des correspondances, faisant des traités, publiant des lois, on comprendra que l'ignorance passagère dont je cherchais constamment à triompher n'ait pas été un très-grand obstacle à mes recherches.

Je ne m'imposerai pas la tâche fastidieuse de refaire l'historique de nos relations diplomatiques et de nos luttes armées dans l'extrême Orient. Ces faits, retracés cent fois avec intelligence et dans le plus grand détail, sont suffisamment présents à l'esprit de tous. Je prendrai les choses au point où nous les avons trouvées. Je ne ferai même qu'effleurer la campagne dernière; j'en aborderai peut-être un jour le récit, car il me semble que cette conquête de la capitale de l'Asie par une poignée d'Européens impose au plus désintéressé de ceux qui en furent témoins le devoir de la raconter.

On a prétendu en Europe que les Chinois ne voulaient point entretenir de rapports avec nous; que ce peuple désirait rester dans son isolement; qu'il ne pouvait que perdre à en sortir; que tout peuple est maître chez lui et peut fermer ses frontières aux autres peuples.

Si cette dernière proposition était admise dans la pratique, une moitié du monde se trouverait créée inutilement pour l'autre; et comme il est probable que partout les premiers marchands ont rencontré quelque opposition, chaque nation, claquemurée chez elle, ne connaîtrait que ses produits : les unes auraient trop de blé et point de sucre ; les autres trop de sucre et point de pain : l'Europe ne connaîtrait ni le thé, ni

questionnais des lettrés sur mes traductions, qu'elles étaient complètement inexactes, et que le vrai sens était celui qui, répugnant le plus au raisonnement europécn,-avait le moins de chance d'être rencontré par nous ; d'un autre côté, je comprenais mieux que mon lettré les inscriptions musulmanes. Pour traduire fidèlement un morceau littéraire chinois, il faut avoir appris à penser comme les Chinois, soit en passant toute sa vie au milieu d'eux, comme les anciens missionnaires, soit en passant toute sa vie sur leurs livres, comme M. S. Julien. Fourmont, qui dans son temps passa pour sinologue, traduisait par la Besace de Yo-kyao un titre d'ouvrage signifiant les Demoiselles Yu et Li. Rémusat lui-môme, qui a rendu tant de services aux études chinoises et qui possédait à un si haut point ce que j'appellerai le sens asiatique, a mérité comme traducteur les critiques sévères du Chinese Rcpository.

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