‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 2)Chapitre 38 sur 59 · CONSÉQUENCES DE CETTE INFLUENCE · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE CETTE INFLUENCE

^our bien comprendre la nation chinoise, il faut d'à* 'd se pénétrer des écrits de Gonfucius; en effet, Finsnce qu'ils ont eue sur les idées et sur les mœurs de ce iple est si grande, qu'on peut dire que ses œuvres ont le moule qui a donné à cette nation une forme et une ^sionomie aussi spéciales qu'ineffaçables, et homme extraordinaire naquit 551 ans avant Jésusist et mourut à lâge de quatre-vingt-quatre ans. dès et Pythagore, Xerxès, celui qui envahit la Grèce, Léonidas qui mourut aux Thermopyles, furent ses temporains. Socrate ne vint au monde que neuf ans es sa mort.

S50 La chiné et LE& PtiiSâANCES CHRËf ieNNeS.

Son père fut gouverneur d'une ville de troisième classe ; cependant Gonfucius ne fut point élevé sons sa direction, mais, sous celle de sa mère, qui devint veuve à la fleur de son âge. Le jeune Gonfucius, parvenu k Fadolescence, obtint un emploi dans lequel il se distingua par son talent et sa probité. Bientôt il fut nommé surintendant pour la direction delà campagne et des troupeaux. Sa réputation allait croissant, quand il perdit tout à coup sa mère. Alors se conformant à un ancien usage qui s'observe encore, il se retira des affaires publiques, et porta durant trois ans un deuil rigoureux. Pendant ce temps il se livra avec ardeur a rétude de l'antiquité, et~ particulièrement à celle des livres appelés King ou classiques.

Le deuil terminé, les ministres de son pays voulurent le rappeler au service public, mais la science étant devenue pour lui une passion, il s'y refusa, et se livra à des voyages dans les différents royaumes dont se composait alors la Ghine. Il cheminait sur un char traîné par an bœuf, et plusieurs disciples le suivaient à pied. Dans CCS excursions il ne se bornait pas à apprendre tout ce qu'il pouvait, il profitai!, encore de toutes les occasions qui se présentaient à lui pour donner de bons conseils aux gouvernants dans l'intérêt du bonheur des peuples. Par exemple, il demanda à un roi qui avait un oiseau en cage s'il ne le mangerait pas cuit : « En aucune manière», dit celui-ci. Gonfucius lui fit obsener qu'il mangeait bien journellement d'autres oiseaux, et le roi lui répondit qu'il n'avait jamais vu ces oiseaux qu'on servait sur sa table, tandis qu'il était accoutumé à son petit oiseau qu'il voyait de près et qu'il aimait pour ce motif. « Ceci vous apprend, seigneur, jusqu'à quel point il vous convient de connaître vos sujets et de vous informer de leurs besoins, car de cette manière vous les aimerez et vous désirerez les rendre heureux* » A un ro' qui lui avait demandé, entre autres puérilités, comment un philosophe doit se vctir : «De la môme manière q«c

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les gens des pays ou il se trouve, » répondit-il. Ce roi lui demanda ensuite quel devait être le genre de vie d'un sage, et Confucius lui dit :

c Le vrai philosophe ne se produit pas de lui-même dans les festins de parade pour avoir occasion de briller, mais il attend qu'on Vy invite. S'il est du nombre des invités, il s'y rend, et fait exactement, et sans ostentation, tout ce qui est d'étiquette. Parût-on ne pas faire attention à lui, il ne s'en offense pas, et ne donne aucun signe de mécontentement.

« Il n'est occupé du matin au soir que de ce qui peut lui procurer l'acquisition de quelque vertu ou augmenter le nombre de ses connaissances.

« S'il sent qu'il a assez de droiture et de fermeté pour remplir les grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui offre; il fait tous ses efforts pour les remplir dignement II n'ambitionne point les honneurs, et ne cherche point à amasser des trésors, l'acquisition de la sagesse est le seul trésor après lequel il soupire; mériter le nom de sage est le seul honneur auqud il prétende.

« Il n'emploie pour traiter les affaires que des hommes sincères et droits; il ne donne sa confiance qu'a des hommes fidèles et sûrs. Il ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui, il ne s'enorgueillit pas devant ses inférieurs; il respecte les premiers, il est affable envers les autres, il rend k tous ce qui leur est dû. S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve.

a II estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages; il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux. Il est au-dessus de toute crainte, quand il fait ce qui est de son devoir; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui sert de bouclier contre touç les traits qu'on pourrait lui lancer; la justice

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el les lots sont les armes dont il se sert pour se défendre ou pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit de n'en craindre aucun; l>xie* titude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois, et s'astreint h l'obsenration des .usages reçus, fait sa sûreté, même parmi les tyrans. Quelle que soit l'étendue de son savoir, il traraiile tonjours à l'agrandir; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser.

« Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellemeut sur lui-même,' pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon, il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent chez lui au profit de la vertu.

« Il estgrave quand il.représente ; affable et bon avee chacun, gai et d'humeur toujours égale avec ses amis.

« 11 se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas.

a Dans son intérieur il ne témoigne aucune prédilection pour un membre de sa famille plutôt que pour l'autre; à l'exiérieur ou en public, il traite également tous les hommes. L'eùt-on grièvement offensé, ou par des paroles injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe de colère ou de haine; et son extérieur serein et tranquille est une preuve non équivoque de II tranquillité d'âme dont il jouit.

u Le vrai philosophe cherche à se rendre utile a l'État, n'importe de quelle maydière. Si par quelque action éclatante, ou par quelque ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir ses services dans la vue d'en être récompensé, il attend modestement et avec patience qu'on lui fasse justice, et s'il arrive que dans la distribution des récompenses on l'ait oublié, il ne s'en plaint point , il n'en murmure point.

« Le suffrage des hommes honnêtes, l'honneur d'aroir contribué en quelque chose à l'avantage de ses compi*

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triotes, et la gatisfaction dont il jouit intérieurement, d'avoir fait le bien pour le bien^ sont pour lui la plus flatteuse des récompenses. Si, au contraire, en vue de son mérite, on le place au faîte des honneurs, il n'a garde de s'en enoi^ueillir ; il ne perd rien de sa modestie ordinaire, et n'est pas moins accessible à ceux qui vont èi lui pour le consulter ou s'instruire, qu'il le serait si la fortune adverse lui faisait éprouver des malheurs. Le changement de fortune, soit en bien, soit en mal, ne change rien dans ses mœurs ni dans sa conduite ; il est le même en tout temps.

c Uniquement occupé de remplir sa tâche dans ce monde et de la remplir de son mieux, content de la place qu'il occupe parmi ses semblables, il n'ambitionne point d'être ce qu'il n'est pas; il ne porte point envie à ceux dont le mérite, la sagesse, la science et les talents sont égaux ou supérieurs dans l'opinion des hommes à ceux qu'il possède lui-même. Il n'a pas de mépris pour ceux qui manquent de ces qualités, de ces talents; il vit en bonne harmonie avec les uns et les autres; il s'accommode de tout avec tous, et les respecte également comme étant ses semblables dans l'ordre delà nature. Le respect et la bonne harmonie font naître la bienveillance; les manières douces, décemment complaisantes, affectueuses, en sont lès fruits; les éloges fondés sur la vérité, donnés libéralement, mais sans affectation, les services rendus a propos et sans être sollicités, soqt le comble de la perfection. C'est de tout cela réuni que se forme sans efforts cette charité universelle, qui ne fait exception de personne, et qui embrasse tout le genre humain; et cVst de cette vertu, source féconde d'où découlent toutes les autres, que le vrai philosophe cherche àse pourvoir avant tout ; c'est parelle qu'il se distinguede l'homme ordinaire; c'est elle qui dirige toute sa conduite, et qui vivifie, pour ainsi dire, toutes ses actions (*). »

(1) Ces lignes, ainsi que les autres pensées de Confucius que Je II. 20

35 1 LA CHÏSE.ET LES PUISSANCES CîmÉTIENMlS.

Ci^ dist'ûurs causa une vive impression au roi, t-t il dît quâ désormais 11 traiterait les philosophes avec la plus grande distmction et qu'il vénérerait leurs conseib* Confucius lui répondit :

H Cola est très-bien, mais un grand roi doit se proposer quelque chose de mieux encore. Il doit avoir un amour tendre pour tous ses sujets ; faire en sorte qulk Boîent heureux et eonleniB, et qu'ils se félicitent de vivre fi DUS son rogne, »

On lui demanda clans une autre oeeasîon quelle règle devait suivre celui qui voudrait agir toujours conforinément a la justice; il répondit : « Ne faites k personne ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît »

A un autre qui voulait savoir ce que devait faire celui nui désirerait être sage et vertueux, il dit ;

« Faîtes le bfen en tout temps, en tout lieu , dans toutes les circoristances oii vous pouvez le faire; vous serez, n'en douftez pas, vertueux et sage.

« Faites le bien pour lui-même, sans aucun motif d'intérêt personnel; on vous rendra la justice que vous méritez, et vous jouirez, sans contestation, de la réputation de vertu et de sagesse qui se fait d'elle-même en faveur de ceux qui se conduisent ainsi sans paraître Tambitionner.

« Soyez sévères envers vous-mêmes quand il s'agira de vos propres défauts, mais indulgents envers les défauts des autres ; ne dites jamais du mal de personne, et ne faites point cas du mal qu'on pourra dire de vous; gardezvous bien surtout de rechercher ou de mépriser l'appro-

copie dans ce chapitre, ont été traduites du chinois par le sioolof*^ bien connu, M. Th. Paalhier.

bation des homaies, mais recevez les louanges ou le mépris avec une égale indifférence. Si vous ne contentez pas tout le monde, personne du moins ne vous trahira. Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire pour le moment.»

Qui pourra lire sans en être touché les paroles suivantes, qu*il adressa, alors qu'il était déjà très-avancé en âge, a son disciple favori Yeh-hoeï, en présence de ses autres disciples :

« Mon cher Yeh-hocï, j'avance à grands pas vers la fin de ma carrière, et le temps de ma dissolution n'est pas éloigné. Vous avez été témoin de tout ce que j'ai fait pour tâcher d'inspirer aux hommes l'amour de la vertu, et vous n'ignorez pas combien j'ai eu peu de succès. Il y a peutêtre de ma faute si je n'ai pas réussi : dans ce cas vous la réparerez, et vous viendrez à bout de ce que j'ai tenté inutilement. La connaissance que j'ai de votre bon naturel, et les progrès que vous avez faits dans l'étude de la sagesse, me font fonder sur vous les plus douces espérances.

a Vous aimez les hommes, je vous ai vu compatir à leur faiblesse, excuser leurs défauts, ne pas vous offenser de leur ingratitude, ni de leurs autres vices; je vous ai vu leur faire tout le bien que vous avez pu, et leur souhaiter tout celui que vous auriez voulu pour vousmême; en un mot, je me suis convaincu, en observant de près toute votre conduite, que vous avez Yhumaniié (jin) gravée dans votre cœur en caractères ineffaçables. Continuez à faire de cette vertu votre vertu favorite, et puisque vous savez parfaitement en quoi elle consiste, et ce qu'elle exige de ceux qui veulent l'acquérir, faites tous vos efforts pour en faire connaître l'excellence, et prenez Sur vous d'en expliquer la doctrine quand je ne serai plus. C'est ce que je vous recommande par-dessus tout.»

Ce distouris cauï^a une vive impressian au roi, l*1 il dit quû désormais il traitaraît les pliilosophes avec la pluâ gr&nde distiDctioii et qu'il vénérerait leurs canseik Coiw fucius lui répondit ;

* Cela est três^bien, mais un grand roi doit se propofer quelque chose de mieux encore. Il doit avoir ua amour tendre pour tous ses sujets ; faire en sorte qu'ili soient heureu^E et contents, et qu ils se félicitent de vivre fions son règne. »

On lui demanda dans une autre occasion quellB rè|le devait suivre celui qui voudrait agir toujours conformément a la Justice; il répondit ; « Ne faites k personne ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît i»

A un autre qui voulait savoir ce que devait faire tém qui désirerait être sage et yertueux, il dit ;

tt Faîtes le bfen en tout temps, en tout lieu, dans toutes les circonstances où vous pouvez le faire; vous serez, n en doiftez pas, vertueux et sage.

« Faites le bien pour lui-même, sans aucun motif d'intérêt personnel; on vous rendra la justice que vous méritez, et vous jouirez, sans contestation, de la réputation de vertu et de sagesse qui se fait d'elle-même en faveur de ceux qui se conduisent ainsi sans paraître Tambilionner.

« Soyez sévères envers vous-mêmes quand ils*agira<ie vos propres défauts, mais indulgents envers les défauts des autres ; ne dites jamais du mal de personne, et ne faites point cas du mal qu on pourra dire de vous; gardexvous bien surtout de rechercher ou de mépriser Tappro-

copie dans ce chapitre, ont été tradaites da diiiiots par le siioloS*^ bien oonno, M. Th. Paathler.

dation des homaies, mais recevez les louanges ou le népris avec une égale indifférence. Si vous ne contentez las tout le monde» personne du moins ne vous trahira, e n'ai pas d'autre réponse à vous faire pour le moment.»

Qui pourra lire sans en être touché les paroles suivanes, qu*il adressa, alors qu'il était déjà très-avancé en kge, à son disciple favori Yeh-hoeï, en présence de ses tutres disciples :

« Mon cher Yeh-hoeï, j'avance à grands pas vers la fin le ma carrière, et le temps de ma dissolution n'est pas loigné. Vous avez été témoin de tout ce que j'ai fait pour àcher d'inspirer aux hommes l'amour de la vertu, et vous l'ignorez pas comhien j'ai eu peu de succès. Il y a peuttre de ma faute si je n'ai pas réussi : dans ce cas vous la éparerez, et vous viendrez à bout de ce que j'ai tenté Qutilement. La connaissance que j'ai de votre bon natuel, et les progrès que vous avez faits dans l'étude de la agesse, me font fonder sur vous les plus douces espéances.

a Vous aimez les hommes, je vous ai vu compatir à eur faiblesse, excuser leurs défauts, ne pas vous offener de leur ingratitude, ni de leurs autres vices; je vous li vu leur faire tout le bien que vous avez pu, et leur louhaiter tout celui que vous auriez voulu pour vousnéme; en un mot, je me suis convaincu, en observant le près toute votre conduite, que vous avez V humanité jin) gravée dans votre cœur en caractères ineffaçables, i^ontinuez à faire de cette vertu votre vertu favorite, et [)uisque vous savez parfaitement en quoi elle consiste, et 3e qu'elle exige de ceux qui veulent l'acquérir, faites tous ros efforts pour en faire connaître l'excellence, et prenez sur TOUS d'en expliquer la doctrine quand je ne serai plus. C'est ce que je vous recommande par-dessus tout.»

Confociiis prescriTait sans cesse les usages et les eontmnes de l'antiquilë, et particulièrement ceux du temps des rois Tao et Chun ; cette époque est l'ftge d*or des Chinois.' Suivant les chroniques et les traditions, Tao, qui vécut treize siècles avant Jésus-Christ, fut un souverain patriarcal, et Tidolede son peuple. Entre autres choses, on nqiporte de lui qu*il avait un endroit de son palais accessible à tout le monde, une tablette où Ton pouvait écrire, et un tambour. Le premier venu entrait et écrivait ce qu'il lui plaisait, puis il donnait un coup sur le tambour; à ce bruit le roi accourait pour lire co qu*on avait écrit Avant de mourir, Yao choisit pour sac» cesseur Thomme le plus vertueux qu'il connût dans soim. royaume et Tassocia à son autorité. Après sa mort ce& homme,' appelé CAtm, continua le gouveniement paternel dé Tao. Quand on demandait à Confucius d'expliquer s^i^ doctrine, il répondait :

« Ma doctrine est celle que tous les hommes doivec^ t

suivre ; c'est la doctrine de Yao et de Chun. Quant k n^ z manière d'enseigner, elle est toute simple : je cite ^ u exemple la conduite des anciens; je conseille la lectu^r-e des livres sacrés (King), etj'exige qu'on s'accoutuma à réfléchir sur les maximes qu'on y trouve. »

En effet, l'antiquité était pour Confucius le moyen le plus puissant, soit pour inculquer les maximes qu'il eo tirait, soit pour donner de l'autorité aux siennes propres ; et il poussait son système jusqu'à l'exagération, donnant une grande importance a la musique, parce que les anciens la cultivaient; recommandant avec ardeur Texercice de la chasse, parce que, du temps de Yao, le pays se trouvant peu habité, il était nécessaire de tuer les aDÎ- ^ maux qui se multipliaient en trop grande quantité; et discutant même avec les rois sur la question de savoir s'ils mangeaient le grain avant les fruits ou les fruits ^

avant le grain, ou s'ils faisaient certaines cérémonies de telle ou telle autre manière, voulant ainsi rétablir dans toute leur pureté les usages anciens.

Confucius vécut à une époque où la Chine, qui auparavant avait formé un seul royaume, se trouvait divisée en plusieurs États distincts, d'où résultaient, par une conséquence naturelle, l'anarchie et les guerres. Soit à cause de ces circonstances , soit par suite de la bonté naturelle qui formait le trait principal de son caractère, il est positif qu'il éprouva une grande horreur pour la guerre, et s'efiforça de graver dans le cœur de ses innombrables disciples l'amour de la paix. Voici la leçon qu'il leur donna un jour. Étant allé se promener avec eux sur une montagne, il en descendit tout mélancolique, et leur ^it que de ces hauteurs il avait promené ses regards de tous côtés et fait cette triste réflexion, que de toutes parts 00 v'oyait surgir des ambitieux turbulents, et que les Sommes se détruisaient mutuellement. Il invita ensuite ^es plus distingués de la réunion à manifester leur opi- 'ïion et à exposer les moyensqui, k leur avis, étaient plus Propres à remédier à de tels maux.

Plusieurs exposèrent leurs vues, après quoi Yenhoeï dit :

a Si j'avais quelque souhait à former pour pouvoir travailler efficacement au bonheur des hommes, je désirerais vivre sous un roi qui fût vertueux et éclairé ; je souhaiterais que ce roi jetât les yeux sur moi pour tirer parti ^e mes faibles talents et m'engager à concourir avec lui èi la bonne administration du royaume.

a Les plantes hiun et yeou (la plus odorante et la plus fétide des plantes), lui dirais-je, ne peuvent croître dans Un même champ : Yao et Rie n'auraient pas pu gouverner ensemble. Commençons donc par écarter loin de nous les flatteurs et les hommes vicieux, et substituons-leur des hommes sincères et pleins de vertu ; chargeons ces

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hommes vertueux et sincères d'instruire le peuple de& cinq devoirs capitaux (Chumanité^ la justice, Vamour as Vordre, la fidélité^ la bonne foi), et de lui apprendre à les remplir. Après cela, n'ayant plus d'ennemis à craindre^ nous n'aurons pas besoin d'avoir des troupes sur pied, nt de fortifier nos villes par des remparts et des fossés. Nou^ sèmerons des grains dans nos fossés ; les matériaux d^ nos remparts serviront pour élever des édifices à Tusa^^^ des citoyens, et les armes seront employées à faire des instruments aratoires. Voilà ce qui me paraît le plus propre à procurer aux hommes le plus grand bonheur dont ils puissent jouir. Si je suis dans l'erreur, je prie notre maître de m'en tirer, cf — Vous êtes un sage »» répondit Gonfucius.

Les voyages de Gonfucius dans les différents États de la Ghine et les leçons de philosophie qu'il donnait, augmentèrent beaucoup sa réputation, et k son retour dans le royaume de Lou^ sa patrie, le souverain le nomma premier ministre, emploi qu'il accepta parce qu'il lui procurait les moyens de faire du bien et de mettre en pratique ses principes de morale et de gouvernement. Il s'acquitta de ces hautes fonctions au grand avantage du pays pendant quelques années, jusqu'à la mort du roi qui l'avait élu, et dont le successeur le destitua, ne pouvant se plier au système rigoureux du sévère philosophe.

Rentré dans la vie privée, il ouvrit une école où ne tardèrent pas à se réunir trois mille disciples; il passa le reste de ses jours à rédiger et à expliquer ces livres qui devaient être si célèbres sous le nom de U-king (les cinq livres classiques ou les cinq livres sacrés).

Les fondements de la morale de Gonfucius» relativement à l'individu, s'appuient sur le perfectionnement de $oi-même, sur la piété filiale et sur la charité.

Quant à la politique, il regarde les gouvernants comme les pères des gouvernés, et par conséquent le souverain

INFLUENCE DE CONFDtIUS. 559

commelepère de tous D'où il résulte, suivant son grand système de la piété filiale, que tout ce que possède le sujet appartient au prince, et que celui-ci est maître absolu des biens et de la vie de ses sujets. Mais en donnant au prince une telle autorité, il exige de celui-ci la vertu, et déclare que c'est pour lui une obligation imposée par le ciel de bien gouverner et d'aimer ses sujets. Il va même jusqu'à admettre ce principe' que le peuple peut détrôner le roi quand il est mauvais souverain.

L'idée fixe de Confucius était le bien-être du peuple plutôt que la perfection spéculative de l'homme ; mais jamais il ne songea à lui procurer des droits et des ga- ''anties. D'un côté, obéissance aveugle du peuple, et de autre, souveraineté absolue mais sage du prince : voilà •a théorie gouvernementale.

Il consacra toute sa vie à acquérir la sagesse et à prêher la vertu ; mais en réalité c'était un homme d'un saoir très-restreint, soit à cause de l'époque où il vécut, oit k cause de l'isolement de la Chine. Enfoncé dans les ègions sublimes de la morale, it ne s'abaissa jamais à onsidérer les phénomènes de la production et de la con- 9mmation des richesses; il ne se douta pas de Timporince de procurer des débouchés aux produits naturels e son pays, d'encourager l'industrie et de protéger le ommerce. S'il recommandait la culture assidue des hamps et la facilité des communications, il n'avait en ue que l'abondance, et par conséquent le bon marché des absistances et nullement la pensée de V exportation au lénéfice des propriétaires. Et quant au commerce, on leut comprendre ses idées d'un seul coup par le fait suiant. A l'époque où il était à la tête du gouvernement de a patrie, il y avait un spéculateur qui, personnellement !t par l'entremise de ses agents, accaparait le bétail dans a campagne et le vendait ensuite dans la capitale, avec out le bénéfice possible ; par ce moyen il était parvenu i acquérir de grandes richesses, de sorte que personne

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ne pouvait lui faire concurrence dans ce commerce. Confucîus le fit venir et lui dit d'un ton sèrère :

« J'ai appris que vous éti*^z Fun des plus riches citoyen» de la ville : je souhaiterais (pje ces richesses fussent le fruit de votre travail ou d'une honnête industrie^ je m'en réjouirais avec vous; mais il n'est malheureusement qoe trop vrai que la fortune dont vous jouissez n'est due qu'a. un monopole dont vous devriez être sévèrement puni* Je vous fais grâce, à condition néanmoins que vous vou^ corrigerez et que vous restitue? ez au public ce qui a êi^ v^lèpar vous au public. La manière dont je veuJt que cetl^ restitution se fasse mettra votre honneur a couvert* I^ « toutes vos richesses, ne réservez pour vous que ce qu' ^| faut pour vivre dans une honnête aisance ; vous laisser*^! le surplus a ma disposition pour les besoins de rËlj^^ t. N'entreprenez pas de vous justifier, encore moins de i^ne donner le change ou de me tromper. Vous n'y réussirk ^i pas. Je vous donne quelques jours pour faire vos dispo ^tioïis; pensez sérieusement h ce que vous ferez; je im 'ai pas autre chose k votïs dire : retirez-vous, «

£n Conséquence le commerçant dut se laisser dépoitiO^r de la plus grande partie de sa fortune.

Mais le plus grand défaut de Confucius, comme homims d'Êtatj ce nV*î§t pas sou ignorance absolue de ce que nous appelons ^ulourû^hmV économie politique^ mais son culte aveugle pour tout ce qui est ancien, D'après se& maximes, point de changement! point de progrès, point d'importation des sciences étrangères ; son beau idéal s'arrête à la civilisation des Êemps de Tao et de ChuOi qui vivaient il y a quatre mille ans !!!

Confucius n'a rien écrit en fait de religion, et ilneiJ pas m à me facile de déduire de ses ouvrages s il crotail ou non a rimmortalitè de l'âme {'^;.

(') ■The rcmajrkiofConfudusupoli reUgiom iuHccIs^w^p^?

1NFLU£NCË D£ OONFUClUS. 361

Sa renommée, comme celle des autres grands hommes, s'est accrue par la suite des siècles. Différents empereurs l'ont honoré des titres de grand sage^ grand saint ^ maître k la nation y 'prédicateur impérial^ le plus sage et le plus tertueux de tous les instituteurs des hommes ^ etc.

Lacollection de ses oeuvres est pour les Chinois ce qu est le Koran pour les musulmans et l'Évangile pour les chrétiens; elle est la source des coutumes et des lois de rempire. Par exemple, l'empereur Kang-bi, homme éclairé, fit nne ordonnance composée de seize articles, qui résume tous les devoirs du bon citoyen, et commanda que les autorttés la lussent une fois par mois au peuple.

Cette loi provint des conseils suivants, que Confucius donna à un de ses disciples, qui, ayant obtenu un gouvernement, était venu lui demander des règles pour sa conduite :

«i Soyez diligent a traiter les affaires; informez^vous exactement de toutes les circonstances qui peuvent con- ^ï^ibuer à vous les faire connaître, à démêler le vrai d'avec Ce qui n'en a que l'apparence, et à vous faciliter les ï^oyens de les terminer agréablement.

« Soyez juste, désintéressé, toujours égal a vous-même. ^a justice ne fait acception de personne, elle rend à chacun ce qui lui est diU Le désintéressement conduit à Vé-

'^i he never taughl the duty of man to any higher power than *^ head of the slale or family, though he supposed himself com- "ï^îasloned by heavcn to restore the doctrine and usages of the ^ncient Kingp. He admitted that he did not understand much ^bout the gods, that Ihey were beyond and above the compréhension of man, and that the obligations of man lay rather in doing ^U^uty to his relatives and society than in "worshipping spiriis ^>iknown« « Not knowing even life, said he, how can vte know

(The Middle Kingdom, by S. Wells Williams, vol. 11, p. 236.)

quité; quand on est intéressé^ Von cesse bientôt d'être jusie^ Tout ce qu'on reçoit de ses inférieurs ^ sous quelque titre que ce puisse être, est un véritable vol qu'on leur fait. L'égalité d'humeur dans un homme en place lui attire la confiance; elle le fait aimer des bons, craindre des méchants et respecter de tout le monde.

a Soyez d'un abord facile ; ne montrez un front sévère h qui que ce soit, et recevez avec bonté, sans aucune exception, tous ceux qui s'adresseront à vous. Vous devei vous regarder comme le père commun.

« S'il faut traiter les affaires avec toute la diligence jossible, il faut être extrêmement sur vos gardes pour ne pa? les terminer avec précipitation. Ne portez de jugement qu'après que la vérité vous sera parfaitement connue.

0 Dans chacune des quatre saisons de l'année, asmhlez le peuple au moins une fois pour lui expliquer wumême ses devoirs. Faites en sorte qu'il ne manque d'instruction dans aucun temps ; car sHl ignore ce qu'il doit faire ^ comment pourrait-il être coupable en ne le faisant pas?

a Ne l'occupez jamais a des ouvrages de corvée, lorsque les travaux de la campagne et ceux qui sont de nécebsitc pour lui-même doivent l'occuper. »

bans les préceptes de Rang-hi mentionnés plus liaut. On inculque principalement l'amour filial et le devoir d'honorer d'abord la littérature, qui est la source de la sagesse, et en second lieu l'agriculture, qui procure aui hommes leur subsistance; tout ceci conformément auN maximes de Confucius. On y rabaisse aussi toutes les niigions, mais on ne les prohibe pas.

On trouve une autre preuve de Tinflucnce de Confuciu-^dans le système fiscal qui régit encore la Chine de no-' jours. Si l'on y a établi des droits de douane . on l'a fait seulement pour on tirer des revenus, et non pourj)rol«''o''''

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agriculture et Tindustrie nationales. Aucun article, ucune marchandise n'ont jamais été prohibés dans ce ut, et les droits n'ont pas été excessifs. On dirait que BS Asiatiques ont adopté avant nous le principe de la berté du commerce ; mais la vérité est que Confucius 'attacha aucune importance au trafic ni a l'industrie (*). c riz, qui est le. froment des Chinois, a toujours été bre de tout droit, même aux époques où il s'est exercé ne plus grande oppression sur les négociants étrangers, t non-seulement le riz était exempt de tout droit, mais e plus le navire qui en était chargé, ne fût-ce qu'à loitié, était aussi exempté (avant les derniers traités) tt droit exorbitant de tonnage auquel étaient soumis )us les. autres navires. Si l'on a mis des obstacles au 3njmerce étranger, s'il a subi des extorsions, on doit !S attribuer a la méfiance du gouvernement ou a la opacité de ses agents.

Quand on fait un traité avec les diplomates chinois, ils e songent pais même au principe de la réciprocité. Ils né ^mandent rien, ne veulent rien ; pour eux, le traité est ne concession de certains avantages faits aux Euroéens, et voilà pourquoi ils évitent autant qu'ils le peusnt d'en conclure ; et quand ils ne peuvent l'éviter, 'ur habileté s'exerce à accorder le moins possible. Ils ne î préoccupent jamais de faciliter l'exportation de leurs ''oduits naturels, et encore moins de protéger leurs ijets qui vont en d'autres pays. A Manille, dans les premiers temps de la domination espagnole, les Chinois -coururent par milliers ; il s'ensuivit qu'ils s'enhardireijt

(*)Lor8 des négoGialions qui ont eu lieu pour le traité dcTlenilsin ^ 1858, quelques mandarins ont mentionné les intérêts des négo- *nts et des industriels indigènes; mais c'était seulement pour ouver des prétextes afin de s'opposer à la libre entrée des Euro- ^ensdans l'intérieur de l'empire.

36i LA CH(NE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES.

et s6 soulevèrent à trois difiFérentes reprises. Une fois, ils assiégèrent les Espagnols dans la capitale et allèreDl jusqu'à donner l'assaut ; mais ils finirent toujours par être vaincus: le massacre fut horrible.

Lors du dernier soulèvement qui eut lieu en 1762. le gouverneur général de la colonie publia un décret qui ordonnait que dans toutes les îles de TArchipel, en quelque lieu que l'on prît un Chinois, on le pendît immédiatement, sans nulle forme de procédure. -Dans aucune de ces circonstances il n'est jamais venu à l'esprit du gouvernement chinois de faire ni réclamation ni recherche. Si l'on eût dit à quelque mandarin que plusieurs milliers de Chinois avaient été massacrés sans raison aux îles Philippines, il aurait répondu : o Pourquoi y vontils?»

Les gouvernants anglais maintiennent avec une extrême rigueur le principe de l'indépendance absolue de leurs sujets en Chine vis-a-vis de l'autorité du pays; et cependant, à Hong-kong, il y a des milliers de Chinois cnlièrcment soumis aux lois et à la justice de la Grande-Brclagnc, sans que les mandarins réclament pour leurs t^ujcb l'exemption de la juridiction locale dont les Européens jouissent sur le territoire chinois.

Après Confucius d'autres philosophes ont écrit, ft quelques-uns ont commenté ses maximes. Parmi eux se distingue Meng-tseu, quoique, a vrai dire, on ne trouve chez lui rien d'original et rien de nouveau ; au contraire ses écrits, généralement dialogues avec vigueur, scniblciit être plutôt une confirmation et une amplification des maximes de Confucius. Toujours la pieté filiale dun côté et le prince parfait de l'autre. S'il oft're quelque différence, c'est dans la plus grande énergie de ses expri'>sions. Par exemple, il raconte qu'il fit cette question à u" roi : a Croyez vous que ce soit la même chose de tuer un homme avec un sabre ou avec un bâton ? » I-^ ''^' répondit : « C'est la même chose. » — « Et n'est-ce pas la

chose, répliqua Meng-tseu, de le tuer au moyen iton ou d'un mauvais gouvernement? »

>porte aussi qu'un roi lui parla de Tcbing-tong, pôna Kié et le bannit, et de Wou-wang qui tua le ou, et lui demanda : « Est-ce qu'il est permis aux le détrôner et de mettre k mort leur souverain? » losophe répondit :

ui qui fait un vol à rhumanîté est appelé voleur, ai fait un' vol a la justice est appelé tyran ; or un et un tyran sont des hommes, et l'on doit les ;r comme tels (de quelque dignité qu'ils soient ). J'ai toujours entendu dire que l'homme nommé avait été mis à mort, et non pas que Wou-wang son prince. «

; remarquable que dans un pays aussi essentielleespotique que la Chine, les livres où l'on admet licite le détrônement des mauvais rois, soient s par le même gouvernement à servir à l'instruck l'éducation de ceux qui se livrent k l'étude et k ique.

s ces faits, on doit avoir compris que les écrivains tirent de l'école de Cohfucius ne firent par leurs jue canoniser ses maximes, exalter les temps de de Chun et fermer la voie a toute idée de progrès, asse élevée de la noblesse, si l'on peut employer l'k propos de la Chine, se compose des mandarins gradués dans les universités, entièrement absorbés îs livres de leurs philosophes, ce qui fait qu'ils !S ennemis naturels de la moindre innovation ou e.

troisième siècle avant Jésus-Christ, l'empereur chi-hoang-ti réunit sous son sceptre les diiFétats suzerains entre lesquels la Chine était alors , ce qui occasionnait des guerres continuelles ; il nr de grandes routes ; il parcourut tout son eml fit exécuter sur plusieurs points des travaux

d'utilité publique ; il réforma le calendrier, et réduisit en un seul les cinq caractères jusqu'alors en usage pour l'écriture : ce caractère est celui qui s'emploie encore aujourd'hui. Il fit orner la capitale de monuments d'une somptuosité telle, que l'imagination aurait peine à se les figurer. Ayant reçu de la nature un caractère très-indépendant, il ne tolérait de remontrances d'aucune espèce.

Avisé des désordres dans lesquels vivait sa mère, il l'exila. Quelques lettrés ayant osé le rappeler à ses devoirs de piété filiale, il défendit sous peine de mort de lui parler de sa mère ; mais comme ils ne tinrent pas compte de cette défense, il en fit mettre a mort jusqu'à vingt-sepf, et ordonna de leur couper les pieds et les mains, qui furent exposés en public. Néanmoins il finit par rappeler sa mère. L'animosité entre lui et les lettrés ne fit que s'accroître. Une discussion s'étant élevée sur le mode du gouvernement de l'empereur, il en fut tellement irrité que tous les livres furent brûlés par son ordre, et quatre cent soixante lettrés qui avaient osé lui faire une opposition ouverte perdirent la vie dans une grande fosse où on les jeta.

Cette mesure violente fut suggérée k l'empereur par son premier ministre, lequel lui tint un discours dont j'extrais les passages suivants :

a 11 faut avouer que les gens de lettres sont, en général, bien peu au fait de ce qui concerne le gouvernement-de pratique, qui consiste à retenir les hommes dans les bornes de leurs devoirs réciproques. Avec toute leur pr»itcndue science, ils ne sont, en ce genre, que des ign^ rants : ils savent par cœur tout ce qui s'est passé dans les temps les plus reculés, et ils ignorent ou font semblant d'ignorer ce qui se passe même sous leurs yeux. — Pr^ venus en faveur de l'antiquité, ils en admirent jusqu'au^ sottises, et sont pleins de mépris pour tout ce qui n'e^^ pas exactement calqué sur des modèles que le temps*

presque eatièrement effacés de la mémoire des hommes. — Incapables de discerner ce qui était convenable autrefois d'avec ce qui ne convient nullement aujourd'hui, ce qui était alors utile et peut-être même nécessaire, de ce qui serait très-certainement préjudiciable dans le temps où nous vivons, ils voudraient que tout se fît conformément à ce qu'ils lisent dans leurs livres. — A les entendre, on ne doit vous regarder que comme un prince bouffi d'orgueil qui se préfère sans pudeur k tout ce que l'antiquité a eu de plus respectable; que comme un prince , d'un esprit futile, d'un caractère inquiet et remuant, qui bouleverse tout, qui renverse tout dans l'empire; si vous publiez quelque édit, ils croient y découvrir de l'injustice ou tout au moins de l'inutilité; si vous donnez quelque ordre, ils l'éludent, ils en critiquent jusqu'aux termes dans lesquels il est conçu, ïIs font tous leurs efforts pour le rendre méprisable; si vous faites travailler a quelque ouvrage public, vous grevez, disent-ils, le peuple, vous opprimez vos sujets, vous en faites les malheureuses victimes de vos caprices... — De pareils discours, répétés sans cesse, éteignent dans le cœur de vos sujets toute affection pour vous, Ce sont des semences de révolte qui germent insensiblement, qui poussent de profondes racines, et qui ne tarderont pas, si vous n'y mettez bon or- <lre, de prendre tout leur accroissement au dehors. — Les lettrés forment dans l'empire une classe d'hommes à part. Pleins d'eux-mêmes, infatués de leur prétendu mérite, ils i^evoient de bien que ce qui se fait conformément à leurs ïdées; ils ne voient le beau que dans les usages surannés, que dans les cérémonies antiques, qui ne peuvent avoir l*eu de nos jours ; ils ne trouvent de véritablement utile ?ue cette vaine science qui les élève si fort à leurs propres yeux, et qui, dans la réalité, les rend inutiles à tout le reste du genre humain. Oserai-je, seigneur, vous proposer ici sans détour ce qu'il me paraît que vous devriez '*ife... Ce sont les livres qui inspirent à vos orgueilleux

lettrés les sentiments dont ils se glorifient; ôtons-leurles livres... A Texception des livres qui traitent de médecine et d'agriculture, de ceux qui expliquent la divination par la Koua^ ou lignes de Fou-hi, et des mémoires historiques de votre glorieuse dynastie..., ordonnez, seigneur, qu'on brûle généralement tout ce fatras d^écrits pernicieux cl inutiles dont nous sommes inondés ; ceux surtout où les mœurs, les actions et les coutumes des anciens sont exposées en détail. »

Cette période de l'histoire de la Chine, dont nous devons surtojut là connaissance aux investigations faites par le Père Amyot, offre un grand intérêt. On y voit quelles sont les difficultés qu'aurait à vaincre quiconque voudrait opérer des réformes en Chine, et de quelle mission se croient chargés les lettrés : chacun d'eux se prend pour un petit Confucius. J'entends ceux qui sont honnêtes et dont le caractère est indépendant. Le tombeau du roi Thsin-chi-hoang-ti fut. détruit et pillé après sa mort, et le pays continua et continue d'être ce qu'il était auparavant. Mais les paroles que nous venons de copier, prononcées il y a deux mille cent ans par le ministre de ce remarquable souverain, ne seraient-elles pas applicables aujourd'hui même et ne devront-elles pas être répétées par ceux qui ont k régénérer ce grand empire?

Le missionnaire français M. IIuc, bien connu en Europe par les très-remarquables voyages qu'il a faits en Chine, en Tartarie et au Thibet, eut d'étroites relations d^ns ce dernier pays avec le célèbre Kishen, un des commissaires impériaux établis k Canton pendant la guerre de 1840, et qui avait été aussi ministre d'État. Par suite du peu de succès qu'il eut dans ses fonctions lors de la susdite période, il fut envoyé au Thibet en qualité d'ambassadeur, et eut indirectement ce pays k gouverner.

Dans une de ses conversations familières avec le missionnaire Hue, il lui parla des événements ci-dessui

rapportés et lui dît (selon ce que me raconta le même M. Hue) h. peu de chose près ce qui suit :

« Si on me laissait faire, j'aurais battu les Anglais avant que six mois se fussent écoulés. Nos armes sont bonnes pour lutter avec les soldats du Thibet, de la Corée et des autres pays qui nous entourent, parce que les leurs sont encore plus arriérées, mais les nôtres ne servent à rien pour combattre contre les Anglais.

«►J'aurais en peu de temps des bateaux à vapeur, des fusils à percussion, de l'artillerie et des régiments disciplinés à l'européenne, et j'expulserais des côtes de Chine jusqu'au dernier Anglais; mais si je disais de telles choses à Pékin, on me ferait couper la tète. »

Peu avant la guerre précitée, un commerçant de Canton qui, ayant navigué par navires étrangers, connaissait tout l'avantage de^ la forme de leur gouvernail sur celui des jonques, en fit fabriquer une à laquelle il fit poser seulement un gouvernail à l'européenne. Avant même qu'il eût pris la mer, il fut dénoncé au mandarin, qui ordonna de détruire ou de brûler la barque, frappant en même temps le novateur d'une amende pour avoir tenté de se soustraire aux prescriptions de la loi établie.

Dans la maison d'un riche négociant de Macao, nommé J.-V. Jorge, se passa ce que je vais raconter et dont je tiens le détail de sa propre bouche. Dans cette ville les planchers des habitations sont en bois, et on a coutume de les couvrir de couleurs qui forment des dessins imitant un tapis ou une toile cirée.

Cette sorte d'ornements s'opère au moyen de force coups de pinceau, prend beaucoup de temps aux artistes chinois, et ne laisse voir qu'une œuvre bien imparfaite. Le sieur Jorge suggéra à son peintre-décorateur l'idée d'employer les cartons percés a jour dont on fait usage «n Europe. Le décorateur chinois adopta cette idée im- II. 11.

mèdiatement, et se mit k peindre la spacieuse et jolie maison dudit seigneur, en tirant parti de cet expédient. — Tout le monde aurait cru que ce mode d*ornementatloD allait être adopté par les autres peintres, maïs ce fut tout le contraire qui arriva. L'innovateur ayant été accusé pardevant les chefs de sa corporation (chaque art ou métier ayant la sienne avec ses règlements), fut contraint de détruire tout ce qu'il avait commencé et èi rétablir les choses suivant le mode de peinture antérieurement usité. L'affaire se termina par un repas payé par lui k fous ceux de sa profession : conclusion qu'il regarda comme trés-heureuse.

Tel est donc le résultat des maximes de Confucius. C'est a cet homme extraordinaire qu'on doit, sans aucun doute, qu'un si vaste empire se soit maintenu compacte et sur pied jusqu'à nos jours, mais c'est aussi jusqu'à lui qu'il faut faire remonter la cause des obsta^» clés qui s'opposent k ce que ce pays se régénère et parvienne à jouir des bienfaits de la civilisation moderne.

Il ne manquera pas de gens qui, aujourd'hui même, soutiendront qu'il vaudrait mieux pour les habitants de la Chine qu'ils ignorassent ce qui se passe dans les autres parties du monde, qu'ils s'en tinssent pour vivre à leurs propres ressources, et qu'ils conservassent autant que possible le mode de vie le plus conforme a celui des époques patriarcales de Yao et de Chun, au lieu d'avoir des bateaux à vapeur, des chemins de fer, des télégraphes électriques, et les sciences et les machines européennes. Peut-être serait-ce mieux pour eux. Je ne veux pas le nier ; mais se rencontrera-t-il quelqu'un qui croie que ce soit possible?

Je pense que le lecteur aura compris de reste le motif par lequel la Chine, si elle a été précoce, est demeurée stationnaire. Il ne lui sera pas plus difiicile de se rendre compte du mépris qu'inspirent dans cet empire les

INFLUENCE DE CONFUGIUS. S71

commerçants en général et les Européens en particulier.

Les négociants indigènes sont considérés comme parmi nous Tétaient il n'y a pas eincore longtemps les usuriers, et comme aujourd'hui le sont les boutiquiers. En Europe même nous n'avons pas été exempts de ces idées erronées. On rapporte que le grand Napoléon appelait les commerçants : le brigandage organisé.

En ce qui regarde les étrangers, les circonstances sont plus défavorables. Tous les Chinois sont tenus, comme je Tai dit» d'honorer les tombes de leurs pères et de leurs aïeux* A cet effet, les lois défendent aux citoyens de changer de domicile et, bien plus, de sortir du pays. Abandonner les ossements de ses pères est une des choses les plus déshonnêtes qui se puissent faire en Chine. — Il est vrai^ue, malgré tout, la surabondance de population contraint un très-grand nombre d'habitants d'émigrer, et que le gouvernement, fatigué de couper des têtes de pirates et de larrons, tolère l'émigration. Mais il n'est point sorti de Chine, que Ton sache, pour passer à l'étranger, un Chinois ayant un titre universitaire,, pas même celui de siut-sai.

Ceux qui émigrent appartiennent à la classe la plus abjecte. Il n'emportent pas avec eux d'autre équipement gue les haillons qui les couvrent. Ils se mettent dans une barque de transport pour Manille, Singapor, etc. A leur arrivée là, se présente à bord quelqu'un d'entre les Chinois établis dans le pays, qui paye alors le montant du prix d^ passage d'un ou de plusieurs des nouveaux venus; ceux*ci s'engagent a le servir, pour tout ce qu'il leur commandera, durant deux ou trois années, en échange seulement de la nourriture.

Telle est la classe de Chinois qui sortent de leur patrie pour chercher fortune.

Après cela, comment voudrait-on qu'un disciple de Confucius pût voir un homme respectable dans un Anglais ou un Français qui entreprend de naviguer, rien

moins que de TOcéan jusque vers les bouches du Yanse-kiang, dans le but de tirer de Vargent des Chinois î

Volney a dit que les musulmans ne se civiliseront point aussi longtemps qu'ils n'auront pas abjuré la loi da Coran. — On peut observer.la même chose relativement aux Chinois et a leur Confucius. Heureusement ici il n'y a pas de préjugés religieux qui s'opposent à la révolution d'idées qu'il est nécessaire d'opérer.

Ce que nous avons dit touchant les vues politiques de Confucius et de son influence sur la nation chinoise, explique encore l'état arriéré où elle se trouve relativement à l'art militaire. On n'y a jamais accordé de l'importance aux talents guerriers; on n'y a point travaillé au perfectionnement des armes et des navires de guerre; les officiers et les généraux reçoivent de faibles rétributions et ne jouent qu'un rôle secondaire près des employés civils, qui, eux, exercent seuls le commandement. Si Ton compare les armes que fabriquent les Chinois à presque tous les autres produits industriels, on est frappé infailliblement de leur grande infériorité, et il faut reconnaître alors que cet effet doit avoir sa cause. Il n'en a point d'autre que l'horreur que les Chinois ont pour la guerre. Confucius a tout fait pour exalter les bienfaits de la paix.

En terminant ces considérations sur Confucius, et afin que personne ne soit tenté de mépriser le peuple qui a pour lui une vénération si grande, je donne copie des principes de sagesse qui vont suivre.

Il raconte ^Confucius) qu'il les trouva gravés au dos d'une statue d'or dont les lèvres étaient traversées et jointes par trois aiguilles. Cette statue, qu'il vit dans le sépulcre d'un ancien souverain chinois, devait avoir été faite onze cents ans avant Jésus-Christ. Mais on connaît la propension qu'avait le philosophe chinois à corroborer ses principes par l'autorité de l'ancienneté, et il ef^t permis de soupçonner que ces maximes, en tout ou en

partie, sont bien plutôt siennes qu'elles n'appartiennent à la statue :

c Anciennement les hommes étaient très-circonspects dans leurs discours : il faut les imiter. Ne parlez pas trop, car lorsqu'on parle beaucoup on dit presque toujours quelque chose qu'il ne faudrait pas dire.

o Ne vous chargez pas de trop d'affaires ; beaucoup d'af* faires entraînent avec elles beaucoup dé chagrins, ou tout au moins de soucis sans nombre. Ne vous embarrassez que de celles qui sont de votre devoir.

« Ne cherchez pas avons procurer trop de joie, ni une trop grande tranquillité; la recherche que vous en feriez est elle-même une peine et un obstacle au repos.

a Gardez-vous de jamais rien faire dont tôt ou tard vous puissiez avoir sujet de vous repentir.

< Ne négligez pas de remédier au mal, quelque petit qu'il vous paraisse ; uii petit mal négligé s'accroît peu à peu, et devient très-grand.

a En parlant ou en agissant, ne pensez pas, quoique vous soyez seul, que vous n'êtes ni vu ni entendu : ]es esprits sont témoins de tout.

« C'est ressembler à des brigands que de haïr ses maîtres légitimes; c'est se mettre au niveau de la ville populace que de murmurer contre ceux qui gouvernent justement. On ne résiste au souverain que lorsqu'il exige trop; on lui obéit sans peine lorsqu'il se contente de peu.

« Les hommes du commun, et même le commun des hommes, ne sont pas des premiers à faire ce qui ne s'est pas encore fait, ni à former des projets pour une entreprise; ils ne font que ce qu'ils voient faire : il leur faut des modèles. En voyant souvent des hommes circonspects et respectueux, des hommes vertueux et instruits, ils deviendront eux-mêmes tels, et seront à leur tour imités par d'autres.

LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÊTlErmES.

« J*ai la bouche fermée, je ne puis parler; c'est en i qu'on me proposeruit des doutes, je ne les recoud point.

« Le ciel n'a point de parents - il traîte également I les hcimmes. »

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