II
Le baron Gros partit de Chang-hai le 6 septembre et y revint le 25 octobre, après avoir conclu au Japon un traité semblable à celui obtenu par lord Elgin.
Un des articles du traité signé a Tien-tsin le 26 juin, stipulait que le mot i (barbare) ne serait plus employé pour désigner un Européen. Dans la Gazette de Pékin du 23 juillet, un décret de l'empereur parut, dans lequel l'arrivée et le départ de Tien-tsin des forces anglo-françaises était ainsi raconté : « les barbares étaient montés avec leurs vaisseaux jusqu'à Tien-tsin; mais a la suite des ordres que Kouei-liang et son collègue leur communiquèrent avec une affectueuse sévérité, ils levèrent l'ancre et s'en allèrent dans la haute mer. »
Lord Elgin se plaignit de ce que l'encre du traité a peine sèche, l'empereur violait l'article 51 qui abolissait pour toujours l'usage du mot barbare. Il ne devait pas tarder à apprendre que le gouvernement chinois, en acceptant le traité de Tien-tsin, n'avait eu en vue que d'éloigner les escadres et les troupes européennes qui menaçaient la capitale.
Les cinq hauts commissaires impériaux arrivèrent enfin a Chang-haï le 4 octobre, avec une grande suite : elle se composait d'au moins six cents personnes.
Lord Elgin écrivait a son gouvernement que le choix de si grands personnages pour régler le tarif était une preuve de la résolution de l'empereur d'exécuter toutes les clauses du traité ; il devait pourtant savoir ce qui se passait au sud de l'empire.
J'ai déjà dit qu'après la prise de Canton et aussitôt que le gros des forces anglo-françaises quittèrent le sud pour se diriger vers Tien-tsin, un comité de guerre composé de trois mandarins entreprit l'organisation d'une garde nationale mobilisée dans les 96 villages du district de Canton et imposa des taxes et des souscriptions volontaires ou forcées, pour parer aux frais de ces armements. (L'empereur, dans un de ses décrets communiqué^ a lord Elgin, a
reconnu que ce comité agissait d'après ses ordres, pour détruire les rebelles). Il publia plusieurs proclamations contre les Européens, et offrit une somme d'argent pour leurs têtes. Houang, le nouveau vice-roi nommé en remplacement de Yé, n'entra jamais a Canton, et dans ses édits il soutint le comité. Voici quelques passages d'un de ces édits :
« Les Anglais en ont profité (des troubles causés par les rebelles) pour se livrer aux plus grandes violences sous un prétexte imaginaire et des plus frivoles (l'affaire de la lorcha Arrow) ^ ne prenant en aucune considération les bienfaits que nous leur avons accordés en leur permettant d'habiter parmi nous.
« En dépit du traité d'amitié qu'ils ont fait avec nous et du respect qu'ils doivent a notre autorité ^ ils sont entrés par violence dans ma ville, détruit mes forteresses et massacré mes habitants, divisant les familles et portant le deuil et la désolation partout.
« Les paroles sont impuissantes pour en faire la description. L'aspect seul de la ville de Canton a rempli mon âme de tristesse ; depuis ce temps le sommeil a abandonné mes paupières, et je ne saurais prendre la moindre nourriture .0
« Pourquoi ne commercent-ils pas en paix, pour pouvoir en retirer le gain et la nourriture dont ils ont tous besoin?
Qu'avaient-ils besoin de faire un traité d'amitié avec nous pouf avoir recours aussitôt après à la violence? Ils ont été jusqu'à en concevoir de l'orgueil, et, s'étant cru ennoblis, ils se sont Vantés d'avoir été victorieux
« Les demandes de ces Anglais n'ont jamais de fin; . . .
i et toutes n'ont pas d'autres résultats que celui
de nous tromper. Il n'y a ni Dieux ni hommes qui n'aient
ces gens en exécration !
Bien plus, nous sommes les maîtres et eux les hôtes ; leur
nombre est très-limité, tandis que nous sommes innombrables. Il leur faut aussi, pour arriver jusqu'à nous, traverser des mers de plusieurs milliers de lieues d'étendue, ce qui les empêche de venir en grand nombre chez nous.
« Devrais Européens, combien en est-il entré dans Canton?... Quelques milliers à peine. (Il fait allusion aux cipayes, que les mandarins ne mettent pas au niveau des Européens, et qui sont en majorité.)
« Nos routes, à nous, sont bordées de villes et de villages; au premier appel, cent voix répondront aussitôt, et des milliers d'habitants accourront même si le besoin s'en fait sentir. Il leur sera alors bien aisé de faire la différence de l'hôte et du maître.
« Pourquoi ces étrangers n'ont-ils pas été choisir de préférence des parages plus tranquilles, plutôt que de venir dans notre ville s'entourer de dangers de toute espèce, oij ils vivent dans la plus grande inquiétude et tremblent pour leurs jours?
« Ils devaient bien savoir qu'ils ont bien peu a compter sur l'appui de ceux qui ont embrassé leur cause, et qu'ils les abandonneront aussitôt qu'ils n'auront plus rien à espérer d'eux. Tout le monde, depuis le plus stupide, connaît leur méchanceté incurable.
« Anciennement ils étaient les plus grands ennemis des Français. Voulant obtenir leur aide pour entrer dans Canton, ils se sont réconciliés avec eux. Maintenant qu'ils ont obtenu ce qu'ils désiraient, ils renieront tous les. engagements qu'ils ont pris vis-a-vis d'eux.
« Jusqu'à présent même, les Français ne se sont pas aperçus qu'ils ont été grossièrement trompés.
« Combien il est à regretter que je ne puisse faire comprendre a ces Anglais la différence qu'il y a entre le droit et la violence, la propriété et le vol !
« En venant ici, j'avais reçu l'ordre de l'empereur de rassembler les plus braves de nos troupes et de les diriger jour et nuit sur Canton, afin que les Anglais, a la nouvelle seule de leur approche, fussent saisis de crainte et vinssent faire leur soumission Et si, en changeant de conduite, ils avaient aussi purifié leur cœur, nous aurions encore pu, a ces conditions, oublier le passé et les laisser continuer à commercer.
(( Mais puisque depuis le commencement jusqu'à la fin ils ont été si pervers, que la force imposante de Canton et ma présence même au milieu de vous ne les a pas fait changer de conduite, je les exterminerai tous en expiation de leur faute; j'irai avec mon peuple les anéantir, et nous reviendrons ensuite prendre notre repas du matin.
« Après avoir montré la puissance de l'empereur, je veux encore que les barbares lui fassent acte de soumission.
« Maintenant il sera tenu une liste exacte de tous ceux qui auront souscrit au fonds patriotique ou auront levé des soldats. Cette liste sera présentée à l'empereur, pour qu'il les récompense
« Si quelqu'un de vous parvient aussi a tuer un des rebelles étrangers, il sera de même récompensé et son nom présenté à l'empereur
(( La première chose que je veux faire à présent, c'est que j'entre dans Canton, c'est de chasser les barbares; car je la regarde comme la plus importante, pour que mon peuple puisse jouir de la paix.
« C'est dans ce but que j'ai publié le présent édit, afin que les nobles et les habitants de la province de Canton soient avertis.
a Qu'à partir du présent édit, les habitants de chaque district se préparent aussi de leur côté à l'attaque et me viennent en aide : car la peau de la main tient à celle des doigts.
« Unissez vos forces et vos ressources, montrez votre
150 LA CHi:<K ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
courage en ne faisant pas de quartier, afin que les récompenses qui vous attendent égalent votre valeur,
a Réfléchissez aussi que Ilien-foung est entouré dans son palais des plus grands ministres du royaume qui vous ordonnent, dans le plus grand secret, d'unir toutes vos forces pour combattre, afin que votre courage seul puisse servir de rempart a vos villes. »
Dans une proclamation qui portait sa signature et son sceau, Houang offrit 30,000 piastres (près de 170,000 fr.) pour la tète du consul britannique M. Parkes. Depuis le mois d'avril, le général qui commandait la garnison de Canton en avait fait fermer les portes à l'exception de trois, et ordonné la destruction de plusieurs maisons voisines des remparts, qui obstruaient les défenses. On fouillait tous les indigènes qui entraient dans la ville, et l'on prit d'autres mesures de précaution. On s'attendait à une attaque de la part des gardes nationaux des quatre-vingt-seize villages, et Pik-ouei lui-même, le gouverneur chinois, avoua que les rassemblements de troupes hors de la ville n'avaient pas d'autre but. Voici ce qui est rapporté dans le China mail du 5 juillet 1858 ;
« L'état de Canton empire de jour en jour; toutes les nuits des fusées sont lancées dans les positions des alliés, et tous les faubourgs sont remplis de braves (volontaires) dont un grand nombre, a ce que l'on croit, rôde tout au plus a quelques centaines de yards de nos sentinelles. La ville, même dans les rues principales et pendant le jour, est peu sme pour les étrangers, si ce n'est en bandes armées. Lundi passé, M. Lewis, missionnaire allemand, fut attaqué en descendant la rue du Nord-Est ; il reçut une blessure a la tête, mais se sauva en courant. La nuit précédente une patrouille anglaise, composée de six hommes de police, fut attaquée en dehors a peine de la
I^ECONDE GUERRE. 15 i
porte do lEst, Deux sacs de poudre et un pot a feu la mèche allumée leur furent lancés, mais aucune blessure ne leur fut faite ; et les braves s enfuirent immédiatement, Les corps sans tètes de deux d'entre les trois étrangers saisis près de Whampou, ont été trouvés flottant dans la rivière. Mardi dernier, dans les faubourgs occidentaux, deux hommes que l'on suppose être des matelots étrangers, ont été abattus a coups de sabre, puis emportés par les 6raî;e*. Plusieurs Chinois furent fusillés par la colonne sortie a la poursuite des braves^ et les Chinois quittent les faubourgs en foule emportant avec eux leurs effets. On espère que cette fusillade fera du bien ; mais de tels actes occasionnels de sévérité ne font qu'irriter et effrayer les Chinois, et ne leur persuaderont pas que la procla^^ mation des chefs alliés, avec toutes ses menaces, ne soit pas de l'exagération. Des affiches hostiles remplies du plus violent langage contre les démons étrangers sont continuellement placardées partout; une d'elles était particulièrement dirigée contre le barbare à cheveux roux, Harry Parkes, et une autre recommande aux barbares amis de retourner chez eux jusqu'à ce que l'extermination soit complète, après quoi ils recevront la permission de revenir.
« L'authenticité de la proclamation de Houang saisie, par la police est a présent hors de doute. »
Plusieurs soldats furent assassinés ou emportés ; il y eut même des assassinats dans l'intérieur de la ville. Il ne fut plus possible de sortir hors des portes, excepté en grands détachements. Toutes les familles riches indigènes quittèrent la ville. Les fusées incendiaires tombaient dans les quartiers des Anglo-Français lancées de dehors et par-dessus les murs. Cet état de choses empêcha l'amiral Seymour, obligé d'aller au secours de Canton, d'accompagner lord Elgin au Japon. Même a la date du 23 août (cinquante-huit jours après la signature du
traité de paix), le vice-roi Houang publiait une proclamation pour appuyer une demande de fonds.
Il disait que, nonobstant qu'un traité eût été signé à Tien-tsin, il n'en avait pas reçu communication, et qu'il était plus urgent que jamais de se préparer contre les rebelles brigands et contre les étrangers. Encore au commencement de janvier (1859), des détachements européens, sortis hors des murs pour faire l'exercice, eurent à souffrir le feu des volontaires indigènes. En conséquence, la garnison étant augmentée par les troupes arrivées de Tien-tsin, les Anglo-Français firent plusieurs expéditions armées dans l'intérieur de la province, surtout vers les villages où il y avait des dépôts de volontaires. La dernière de ces expéditions fut faite au mois d'avril.
Cet état de choses au Sud, pendant que la paix était signée à Tien-tsin, s'explique par le décret secret de l'empereur dont je donne ici traduction :
« Jetant les yeux sur les événements passés depuis notre avènement au trône, en un temps où nous étions encore jeune, nous rappelons à notre esprit nos craintes continuelles que, malgré notre sollicitude incessante pour les affaires d'État, nous manquions a remplir le devoir a nous confié par notre illustre prédécesseur.
« Contrairement à toute attente, depuis le commencement de mon règne, il. y a maintenant huit ans, les rebelles a longs cheveux ont continué, sur les deux rives du fleuve (Yang-tszc) leurs excès extravagants, et dans les provinces de l'Est et de l'Ouest de Yueh (Kouang-toung et Kouang-si), les voleurs a turbans rouges ne cessent de causer des troubles, l'empire tout entier est dans la confusion, et les brigands se montrent de tous côtés.
« Et au moment même où quelque amélioration avait lieu dans l'état des choses, et où nous commencions à être témoins d'un rétablissement partiel de l'ordre dans
le pays, les barbares anglais se révoltèrent encore subitement, prirent possession de la capitale de la Yueh orientale (Canton), attaquèrent et détruisirent les forts de Tien-tsin, et même osèrent pénétrer dans l'intérieur du pays. Leur violence éveille l'indignation et des Dieux et des hommes, la terre elle-même élève la voix contre eux pour les maux qu'ils occasionnent. Des myriades suffiraient-elles pour compter les maisons qu'ils ont détruites? Des millions suffiraient-ils pour couvrir le montant des revenus qu'ils ont fait dépenser inutilement ?
« En recherchant l'origine de ces troubles, nous voyons d'une manière concluante qu'ils ont été causés par l'emploi que nous avons fait d'hommes impropres a leurs charges, incapables soit de guider, soit d'entraver les actions (des étrangers), et qui ont ainsi amené la ruine sur le pays. Nos larmes coulent au récit de ces malheurs.
« Pourquoi donc avons-nous cédé aux circonstances, et avons-nous souffert qu'on acceptât des conditions de paix de ces barbares? Ce n'a été, en effet, que parce que la guerre avait atteint les barrières de nos domaines impériaux; l'ennemi était aux portes de notre capitale, et dans le cortège de la guerre suivent toujours l'alarme et le désordre ; le peuple est dispersé et rendu sans asile. Comment pouvions-nous supporter que notre peuple fût dans la souffrance ? Notre repos était troublé, et nous ne pouvions manger en paix. Aucun autre moyen ne se présentait donc à nous, pour mettre fin à la détresse du moment, que de concéder ce qu'ils demandaient.
« Maintenant, toutefois, nous avons commandé à Leang- Tung-sin de se rendre en toute diligence a Toung-cho et d'acheter une grande provision de pieux, qu'il doit fixer solidement a Tien-tsin ou sur les côtes voisines, dans les positions qu'il jugera convenables, afin de préparer une défense si sûre, une barrière si efficace, que les vaisseaux barbares ne pourront plus jamais entrer dans les eaux intérieures. C'est là une mesure de la plus haute imporu. 9.
a Pour ce qui concerne la province de Kouang-toung, qui, jusqu'à présent, a été renommée pour sa loyauté et son patriotisme, et qui, dans une occasion précédente, reçut de feu Sa Majesté l'inscription monumentale : « Récompense d'un roi au dévouement d'un peuple ! » et un édit spécial dans lequel l'empereur exprimait à cette province une haute approbation de sa conduite et la satisfaction qu'il en avait ressentie, je m'en remets à ces grands ministres Lo-Tung-y en et autres (c'est-k-direles trois membres du comité de guerre de Kouang-toung) pour exécuter mes désirs. C'est sur eux que repose le devoir de faire en secret tous les arrangements nécessaires, d'organiser les populations rurales sans attirer l'attention, d'établir partout des compagnies de milice, et en formant entre elles des ligues aussi bien qu'en les excitant à agir et à conserver leurs moyens de communication partout complets, de faire en sorte qu'elles présentent aux barbares du dehors un déploiement des forces de la Chine tel, qu'il leur fera abandonner les positions qu'ils ont prises.
« Atin d'assurer le secret de leurs mesures et pour empêcher toute intelligence de ces desseins de se répandre, les autorités ne doivent pas plus longtemps paraître agir d'une manière hostile (envers les étrangers), mais doivent simplement ordonner au peuple de leur faire de l'opposition ; et il n'est pas besoin qu'aucune communication à ce sujet soit adressée aux fonctionnaires locaux, ni même au gouverneur général ou au gouverneur de la province.
« De cette sorte, si la victoire nous accompagne, nous pouvons être certains que nous faisons ce que demande le ciel ; mais, si nous sommes vaincus, nous éviterons toujours d'être entraînés dans une guerre. Et il n'est pas impossible que nous voyions, comme résultat de ce système, la paix prendre peu à peu la place de ces troubles et de ces attaques des étrangers que nous éprouvons
depuis quelques années ; et que nous puissions voir un terme mis aux empiétements barbares, et la gloire descendre encore sur la civilisation de Hea (la Chine).
« Que vos efforts à vous, mes ministres (les membres du comité de guerre), soient dirigés vers ce but, et ne trompez pas les espérances de votre souverain. Quand vous aurez reçu cet édit secret, hâtez-vous de préparer un exposé minutieux des mesures que vous croyez nécessaires pour l'exécution de ces projets, et envoyez-le-nous par un exprès volant (qui doit voler) ; qu'il n'y ait aucun retard et que cet édit important, qui est pour l'instruction (des membres du comité), leur soit porté par un exprès faisant six cents lis par jour. »
Lord Elgin avait exigé, depuis le commencement d'oc^ tobre, que le vice-roi Houang fût rappelé de Canton, et que le comité de guerre fût dissous ainsi que les corps de volontaires. Il avait déclaré aux commissaires impériaux qu'il n'entrerait avec eux ni dans l'arrangement de la question des tarifs ni d'aucune autre affaire, tant que ces demandes ne seraient pas satisfaites. Les commissaires lui avaient exprimé leur indignation contre la conduite de Houang et promis qu'ils demanderaient avec instance it l'empereur son rappel. Sur ces promesses, lord Elgin entra en négociations pour le nouveau tarif, qui fut arrangé d'accord avec les réprésentants de la France et des Etats-Unis. Les points importants de ce tarif furent la légalisation de l'introduction de l'opium, moyennant le droit de 30 dollars par caisse, et la fixation d'un maximum de 2 1/2 pour 100 pour les droits a percevoir dans les douanes intérieures de l'empire sur les articles étrangers.
L'arrangement du nouveau tarif touchant a son terme, les commissaires impériaux ouvrirent la bataille pour laquelle ils étaient venus a Chang-haï. Leur mission est bien expliquée dans la lettre qu'on va lire, et qui fut
trouvée dans un des villages environnant Canton, lors des expéditions militaires dont j'ai parlé.
C'était évidemment une communication écrite par un agent envoyé a Chang-haï par Houang (le vice-roi de Canton), afin d'être informé de ce qui s'y passait. La lettre était adressée à un mandarin supérieur, mais ce supérieur n'était pas le vice-roi lui-même, a ce que les interprètes ont assuré.
« Les administrateurs des affaires barbares dans la capitale sont les trois princes Iloui, Koung etChing (*).
«Lorsque les quatre commissaires impériaux (**) eurent leur audience de congé, Sa Majesté leursignifia que c'était son bon plaisir de ne pas permettre que la paix fût faite de cette façon (***), et que tous les cinquante-six articles du traité dé Tien-tsin devaient être annulés. Ho, gouverneur général des deux Kiang, les reçut à Chang-chôu, dans la huitième lune (août, septembre), et maintint résolument qu'il ne fallait parler d'aucun changement. Ils restèrent donc indécis jusqu'à leur arrivée a Chang-haï, où, grâce au chaleureux appui que le trésorier Wang donna aux représentations de Ho, les commissaires commencèrent à pencher vers un compromis. Plusieurs mémoires, au nom de tous les cinq, furent adressés au trône, en réponse à chacun desquels ils continuèrent a recevoir les injonctions péremptoires de Sa Majesté (de persister dans la conduite prescrite), jusqu'à ce que, dans son dernier décret. Sa Majesté déclara que son bon plaisir était que
(*) Le prince Houi est Mien-yii, seul frère vivant de feu l'empereur; Koung c'est Yili-su» frère du présent empereur; Ching est un prince du second ordre de la noblesse Impériale.
(**) Koueiliang, Houashana, Mingsheu et Taou Ching-shih.
(*"") Littéralement, un tel mode de paix ou de telles mesures de paix.
si la paix était faite avec les barbares, on devait insister sur quatre conditions :
« 1° Il ne permettrait, en aucune manière, le commerce depuis Han-kûu jusqu'à Nankin.
« 2° (Cette condition est omise, sans doute par erreur, car le texte montre plus bas qu'il était question de la résidence d'un ministre à Pékin.)
« 3° Il ne permettrait pas (aux étrangers) de circuler dans les différentes provinces.
« 4° Il voulait que le chef-lieu de province, Canton, fût évacué à une date très-peu éloignée.
« A la réception des ordres ci-dessus de Sa Majesté, les commissaires eurent avec les barbares plusieurs consultations. Ceux-ci, hélas ! ne voulurent céder que sur un point, à savoir l'évacuation de Canton ; sur les trois autres points , ils tinrent pour ce qui avait été proposé a Tien-tsin.
« Les commissaires et le gouverneur général Ho dressèrent (*) en conséquence un autre mémoire a cet effet: que les barbares avaient promis d'évacuer Canton ; que pour ce qui concernait l'admission dans Pékin, il ne leur serait pas permis d'aller et venir en grand nombre, ni d'y bâtir des églises, mais qu'on ne devait pas refuser Tadmission de quatre ou cinq étrangers quand ils auraient des affaires importantes a traiter dans quelque occasion future. Quant a la circulation dans les provinces, personne ne devrait voyager si ce n'est avec un passe-port livré sous les sceaux des autorités locales et des consuls barbares ; de sorte que, comme il serait toujours dans le pouvoir des autorités locales, quand l'occasion se présenterait {**), de donner ou de refuser un passe-port, ce point pouvait, à leur avis, être concédé. Il ne restait que la question de la navigation du fleuve jusqu'à Han-kôu où
n Dressèrent, brassèrent; quelque fraude est signifiée, r*) Quand une demande serait faite.
il serait réellement difficile d'empêcher les barbares d'arriver.
a A ces représentations ils reçurent pour réponse de l'empereur: «Essayez de nouveau de toutes vos forces, et vous réussirez encore. »
« Les commissaires et Ho, après avoirreçu cette réponse, mirent encore leurs sceaux aux traités, et, ceux-ci conclus, firent un échange des copies, et il fut convenu que pendant la troisième lune (avril, mai), les barbares entreraient dans la capitale pour échanger de nouveau des lettres nationales (lettres entre les gouvernements). Le gouverneur général Ho retourna le même jour a Souchaou ; le trésorier Wang y retourna aussi le 5. Le chef anglais, Elgin, était parti le 3, remontant le grand fleuve avec cinq bateaux a vapeur, pour Han-kôu. Avant son départ il dit : « Pourvu que les autorités provinciales se conduisent bien a mon égard, je n'insisterai pas sur de l'argent comptant (ou un payement immédiat) (*) aChanghaï, et j'écrirai a Canton, que je ferai évacuer sur-lechamp ; mais si des hostilités ont lieu encore pendant mon voyage, il me faudra ajourner toute action (sur ces points). » Les commissaires répondirent: « Nous écrirons pour empêcher que personne ne vous donne sujet d'offense; mais en même temps il y a plusieurs points sur votre chemin qui sont entre les mains des rebelles, et nous ne sommes responsables d'aucun embarras qu'ils peuvent vous causer ; et ce ne sera pas non plus notre affaire si vos vaisseaux viennent à s'endommager en s'engravant sur les nombreux bas-fonds du grand fleuve. — Cela ne vous regarde pas, évidemment, dit-il, je puis prendre soin de moi-même. » Ainsi donc il partit. Le lendemain il échoua près de Vu-shan, et après avoir, le 5, transbordé ses canons, etc., sur un vaisseau plus petit.
{") Un payement imnnédiat, à savoir : de l'indemnité.
ô 8, grâce a de grands efforts, il remit son bâtiment à lot, et l'on rapportait quïl avait passé Nankin le 11.
c( Il fut dit aussi que les hommes à longues chevelures rebelles) avaient tiré sur lui, quoique cela ne soit pas onstaté. Le 10, cependant, un certain nombre de démons Lirent rapportés atteints, disaient les barbares, de la peitovérole, mais selon le peuple, blessés par les rebelles. Kielle est la vérité? Je n'en sais rien.
« Enfin, je puis remarquer que tout ce qui a rapport aux )arbares est tenu tellement secret, qu'il est difficile de saoir a quoi s'en tenir. Pour en donner un exemple : de- )uis que les commissaires sont arrivés ici, toutes lesconérences qu'ils ont eues avec les chefs pour discuter les luestions d'affaires ont été tenues soit k bord d'un bateau . vapeur, soit dans quelque endroit retiré, et, leurs arangements convenus (les personnes qui ont assisté à la onférence), ils sont retournés chez eux les mettre a exé- •ution. Tout cela, c'est par crainte d'être entendus par les lomestiques indigènes, employés dans les différentes naisons de commerce et qui comprennent la langue des lémons.
« On a engagé l'empereur a abolir les restrictions sur 'opium, et a l'admettre dans les ports a un droit d'enrée de 30 taels par picul, et dans l'intérieur a un droit le transit de 45 taels. Le tarif est réglé, toutes les mar~ handises payent 5 p. 100 de leur valeur. Cela est proposé omme droit d'entrée. Si des barbares vont dans l'inérieur vendre des marchandises , ils devront payer î 1/2 p. 100 ;comme droit de transit), soit qu'ils passent mit ou dix barrières. Les règlements sont déjà formulés, 't aussitôt que le sceau y aura été apposé, on vous en 'nverra copie.
« Quant au payement a faire aux barbares (aux Anglais), ) millions de dollars, et aux Américains 600,000; ces barbares ont plusieurs fois pressé les commissaires, de outes leurs forces, à dénoncer le gouverneur général
(Houang), et les trois messieurs Lo, Lung et Su (les membres du comité de guerre), comme condition de paix (ou avant de vouloir traiter la paix)
« Les commissaires, je le suppose humblement, ne peuvent guère avoir été assez stupides pour céder de cette manière sur tous les points (*). Peut-être emploient-ils un tel langage comme moyen de tenir les barbares en échec (**). Il est impossible de le savoir. S'ils avaient persuadé l'empereur, comme on le proposait, Sa Majesté sacrée n'aurait certainement pas accepté leurs vues sur ce point. Jamais, depuis le commencement du monde, il n'y a eu de doctrine admettant que le fonctionnaire, au lieu de punir le voleur de son vol, doive chercher a lui complaire en faisant tout ce que sa méchanceté peut lui dicter contre la personne qu'il a volée {***). (Mes remarques, je le sens, sont présomptueuses.) Comment un employé d'un rang aussi infime et de talents si bornés que les miens pourrait-il s'aventurer à faire des propositions au hasard ? Il est de notre devoir d'attendre la décision de Sa Majesté.
« Un autre rapport dit que Ho presse fortement la demande à l'empereur de transférer de Canton à Kiang-sou le sceau du grand commissaire des cinq ports, et que les commissaires vont bientôt présenter a l'empereur une adresse à cet effet. Après son retour à Sou-tchaou, le gouverneur général Ho a adressé successivement a l'empereur deux mémoires exposant : combien il était difficile de négocier la paix; qu'après toutes les peines du monde il
(*) Littéralement : mille consentements et cent complaisances.
{**) Plus littéralement : emploient ce (langage) dans le dessein de leur mettre des entraves (expression favorite de Ki-ying et autres en parlant de la manière de gouverner les étrangers.)
{***) Le barbare est le voleur; Houang, gouverneur général des deux Kouang, est le maitre de la maison, auquel le voleur a fait tort; le gouvernement s'oubliera-t-il jusqu'à transiger avec le barbare en persécutant Houang ?
n'avait pas pu en faire davantage; que les barbares, quand ils avaient un pied, voulaient toujours un pouce de plus; qu'ils étaient tout prêts à ajouter aux cinquantesix articles qu'ils avaient déjà, mais ne voulaient en retrancher une seule lettre. De plus, il a dit qu'il savait que la direction générale était entre les mains des trois princes, et si Sa Majesté ne voulait consentir (à ce que lui Ho recommandait), il lui faudrait prier Sa Majeté d'envoyer les trois princes pour arranger eux-mêmes les affaires. A cela l'empereur répondit dans son rescrit (*) autographe : « En vérité, aucune chance ne peut accompagner une telle perversité et une telle opiniâtreté (**). »
« Le trésorier Wang reçut, en même temps, l'ordre de revenir en toute hâte a Sou-chaou; l'empereur ne voulait pas lui permettre de rester à Chang-hai, s'immiscer dans les affaires barbares.
« Il fut ensuite affirmé que le gouverneur général Ho avait été dépouillé de son bouton, et que cinq commissaires avaient reçu l'ordre de quitter la capitale pour se rendre a Tsing-kiang-pu (***), mais il n'était pas sûr que ce fût pour cette affaire ou quelque autre. Ces deux der-
(*) Les dépêches à l'empereur sont renvoyées aux grands employés, autorisés à les adresser, avec quelque légère observation écrite à l'encre rouge par l'empereur. Si sa réponse est d'une grande longueur ou demande de la réflexion, il écrit simplement î Notre réponse sera donnée séparément. Dans ce dernier cas il envoie ce que nous appelons un décret impérial au grand conseil qui le transmet à l'employé ou aux employés intéressés.
(•*) Littéralement : où il y a un penchant et un amour de son opinion si résolus il n'y a en effet pas de mot tel que bonheur (ou chance).
(***) Ville près du fleuve Jaune, où le gouverneur général Ho devait rencontrer les commissaires venant de Pékin. La rumeur à laquelle on fait ici allusion est probablement un renouvellement de celle mentionnée plus haut , et qui était en circulation pendant les mois d'août et septembre.
niers rapports ne sont que des bruits dont je n'affirmerais pas, n'ayant pas vu les documents, la vérité. J'ai l'intention, dès que j'aurai dépêché cette lettre (*) (littéralement pétition), d'aller moi-même à Sou-tchaou pour voir le trésorier 'V^^ang et tirer (**) de lui la vérité. Je lui demanderai des copies de quelques-unes des dépêches, et je vous les expédierai sous un autre pli.
i( Les Français étaient le mois dernier au Japon et dans l'Annam, Us n'étaient pas présents aux négociations de l'Angleterre et de l'autre nation. Depuis son retour a Changvhaï leur chef voulut aller à Pékin pour y bâtir des églises, — proposition qui causa beaucoup de discussions sans résultat satisfaisant (***). Les marchands (ou Chinois commerçants) sont d'avis qu'il n'en viendra pas de mal ; que c'est une nécessité pour eux (les Français) de parler ainsi, et que, au retour (****) du chef anglais, tout, en général et en particulier, sera réglé.
a Les Russes ne sont pas a Chang-haï et n'ont pris aucune part (à ce qui s'est passé).
« Les commissaires reçoivent tous les jours, ou posent pour leurs portraits (*****), ou rendent des visites aux démons, se donnant du plaisir à cœur joie avec rien du tout à faire.
« Pwan-si-ching (Pontinqua) arriva le 12 de cette lune à Hang-tcheou, mais il n'est pas encore parvenu jusqu'ici.
(*) Forme suivant laquelle le fonctionnaire s'adresse à son supérleur.
(**) Plutôt, découvrir.
('**) Le baron Gros ne signa le tarif, etc., que quelques jours après le départ de lord Elgin pour Han kôu. Son Excellence et les commissaires discutaient, disait-on, quelque question concernant les missionnaires.
(*'*•) A son retour de Han-kôu.
(***'*) Les commissaires se laissèrent photographier plusieurs fois au consulat britannique par l'honorable N. Jocelyn.
SECOiNDE GUERRE, 1C5
L'homme qu'il faudrait réellement aux commissaires et aux barbares, c'est Howqua (*). Que Pontinqua vienne ou non, leur est parfaitement indifférent; à son arrivée , je m'imagine qu'il ne lui restera plus rien à faire,
« Une autre rumeur est que le commandant en chef Yang a repris Nang-king {"^'^). Le préfet Wu prétend qu'il a mandé à Chang, leHan-lin (***), des détails circonstanciés de tout ce qui est rapporté dans cette lettre, et me donne conséquemment à entendre que je n'ai pas besoin de vous en fatiguer les oreilles par une répétition.
« J'ai donc l'honneur de vous transmettre ce somm «lire. »
Les commissaires impériaux avaient retardé, sous différents prétextes, pendant plus de trois mois, leur arrivée a Chang-haï; c'était évidemment pour donner le temps aux troupes alliées de se retirer de la Chine, et pour laisser passer l'époque où les opérations militaires au Peï-ho sont possibles. Ils avaient sans doute l'intention de contenter l'empereur et de revenir sur les conces' sions faites; mais ils furent découragés par le ton ferme et roide de lord Elgin à propos des affaires de Canton : Sa Seigneurie parla plusieurs fois de faire revenir les troupes vers Tien-tsin. Les commissaires n'osèrent toucher, du moins pour commencer, à d'autre article qu'à celui delà résidence d'un ministre a Pékin.
(*) Howqua et quelques autres ex-membres du Hong avaient été attendus à Sou-tchaou pour conseiller les commissaires sur la réforme du tarif.
(' *) Cette rumeur doit probablement son origine à la rencontre des rebelles de Nan-kin avec l'escadre servant d'escorte i lord Elgin , de l'approche duquel, à en juger par les apparences, les troupes impériales s'efforcèrent de tirer quelque avantage.
{*"*) H y a dans Canton plus d'un docteur Han-lin de ce nom.
16i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
Le 22 octobre, il» adressèrent a lord Elgin la dépêche suivante :
« L'objet d'un traité est de maintenir la paix entre deux nations par un mutuel échange de bons procédés, de telle sorte que l'une des parties ne soit pas avantagée au détriment de l'autre ; h. cette condition, la bonne harmonie est durable.
• « Lorsque nous avons conclu a Tien-tsin un traité avec Votre Excellence, des navires de guerre anglais étaient mouillés dans le port ; nous étions sous la pression de la force et en proie aux plus vives alarmes. Il fallait signer le traité sur l'heure, sans le moindre délai. Il n'y avait pas a délibérer; nous n'avions qu'a accepter les conditions qui nous étaient imposées. Dans le nombre, il s'en trouvait quelques-unes qui causaient a la Chine un tort réel, et que le gouvernement de Votre Excellence aurait pu abandonner sans inconvénient; mais, pressés comme nous l'étions alors, nous n'avons point eu l'occasion favorable pour nous en expliquer franchement.
(( A notre retour dans la capitale, l'empereur nous a ordonné de venir a Chang-haï pour nous entendre avec vous et discuter mûrement une question qui intéresse les deux pays
Il fait ici rénumération des grandes difficultés que produirait la résidence d'un ministre a Pékin et puis il continue:
« Chacun des articles du traité vous confère des avantages considérables, et l'empressement avec lequel Sa Majesté l'empereur a donné son assentiment atteste un extrême désir de bienveillance. Parmi ces articles, il en est un, concernant la résidence à Pékin, qui est très-
pénible pour la Chine, et comme il s'agit d'un privilège qui n'a été accordé ni aux Français ni aux Américains, et qui n'est concédé qu'à votre pays, nous venons prier Votre ; Excellence d'examiner avec nous un mode de transaction qui permette de ne point exécuter cette clause. Si vous accueillez notre ouverture, l'empereur déléguera l'un des principaux secrétaires d'État ou un ministre pour résider dans les provinces, au lieu qu'il plaira au représentant de votre gouvernement de choisir pour résidence habituelle. Lorsque Nankin sera repris sur les rebelles, votre ambassadeur pourra, s'il le désire, faire choix de cette ville. Les différentes dispositions du traité doivent être fidèlement et à toujours observées ; en cas de violation de l'une d'elles, votre ambassadeur irait s'établir à titre permanent dans la capitale. »
Les commissaires impériaux écrivaient de nouveau les 28 octobre :
« La justice et la droiture de Votre Excellence, ses intentions bienveillantes et amicales nous inspirent l'entière conviction qu'en exigeant la résidence de l'ambassadeur anglais a Pékin, vous n'avez nullement songé à porter préjudice à la Chine; cependant nous répétons que la résidence permanente des ministres étrangers dans la capitale aurait pour la Chine des conséquences tellement désastreuses, que les expressions nous manquent pour les qualifier. En résumé, dans l'état de trouble et de crise où se trouve aujourd'hui plongé notre pays, l'exécution de cette clause aurait pour résultat, nous le craignons, de faire perdre au gouvernement le respect du peuple, résultat dont nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de signaler avec plus de détails l'extrême gravité. Nous insistons donc de nouveau, et par note spéciale, sur ce sujet... Votre souveraine ne voudrait pas, en se montrant trop exigeante sur un point qui nous lèse si
durement, augmenter nos embarras, et la Chine lui serait très-reconnaissante de sa modération.
« Nous sommes animes de la plus entière bonne foi, et, s'il existe un moyen quelconque par lequel nous puissions, selon vous, marquer particulièrement notre sincérité, nous prions Votre Excellence de vouloir bien nous l'indiquer franchement : il n'est point de transaction équitable a laquelle nous ne soyons prêts à souscrire (*). »
Lord Elgin fut touché cette fois, et promit aux commissaires impériaux que si le ministre britannique qui irait à Pékin pour la ratification du traité, était bien reçu à la cour et si toutes ses clauses étaient exécutées loyalement, lui (lord Elgin) prierait Sa Majesté Britannique d'ordonner a son représentant en Chine de fixer sa résidence ailleurs qu'à Pékin. (Quelques mois plus tard il fit savoir aux commissaires que la reine d'Angleterre avait accédé à ses prières.)
Il partit alors (le 8 novembre) avec cinq bateaux a vapeur par le fleuve Yang-se-kiang jusqu'à Hang-kôu, (à six cents milles de la mer), un des nouveaux ports ouverts au commerce étranger parle traité de Tien-tsin, et fut de retour à Chang-haï le 1" janvier 1859.
Aussitôt après son arrivée, il demanda aux commissaires impériaux si Houang, le vice-roi de Canton, avait été destitué, selon leurs promesses. Les commissaires lui envoyèrent (13 janvier 1859) copie d'un décret de l'empereur daté du 21 octobre, dans lequel Sa Majesté disait que le comité de guerre avait agi d'après ses instructions pour anéantir les rebelles et les brigands, et que quant à Houang, il n'avait pas besoin des conseils (des cinq commissaires résidant à Chang-haï qui lui avaient demandé de le destituer). Houang restait donc à sa place.
(*) Traduction de JI. de La voilée.
Lord Elgin adressa aux commissaires copie du décret secret qu'on lui avait envoyé de Canton. Il lui fut répondu que c'était faux. Plus tard un décret parut dans la Gazette de Pékin ^ désavouant Houang et lui retirant les pleins pouvoirs (pour traiter avec les étrangers), lesquels étaient conférés à Ho-kouei-sing, vice-roi des deux provinces Kiang. En même temps mention était faite du décret secret qu'on avait/or^é, et ordre donné à Houang de découvrir les faussaires et de les punir.
Il est pourtant permis de croire qu'il n'y avait ici en réalité qu'une manœuvre pour tromper les Européens et les induire a retirer leurs forces des côtes de l'empire. On ne peut qu'être frappé de la coïncidence des faits avec les paroles du décret secret; et dans tous les cas il est évident que des instructions dans l'esprit de ce décret étaient parties de la cour pour les autorités de la province de Canton.
Le traité fut enfin publié a Canton par les autorités chinoises, et les corps de volontaires déjà disparus, lord Elgin s'embarqua pour l'Angleterre le 4 mars (1859). Le baron Gros quitta aussi la Chine.