SUR L'ÉTUDE DU LATIN
giens faisaient leurs études spéciales en latin, et écrivaient leurs ordonnances dans cette langue, afin d'être mieux compris des pharmaciens. Moi-même, sans être bien vieux,' j'ai appris en latin non-seulement la rhétorique, mais aussi la logique et l'algèbre. Enseigner les sciences dans la langue d'un peuple qui ne les connut jamais et dans laquelle par conséquent il faut créer toute la nomenclature technique! Mais il y à plus. Ne voyonsnous pas encore, dans l'acte le plus solennel de la vie, quand nous allons prier dans le temple du Seigneur, le prêtre, montant a l'autel, prier et adresser au peuple agenouillé sa voix sacrée dans une langue dont personne peut-être n'entend un seul mot? Combien de gens y a-t-il qui comprennent la sainte messe et ce qui s'y fait et ce qui s'y dit? Quelle aberration ! Est-il étonnant, après cela, qu'un prédicateur, du haut de la chaire, emploie, pour orner son éloquence apostolique, de fréquentes citations latines, qui émeuvent profondément les vieilles femmes ?
« Au moyen âge, lorsque les souvenirs de la domination romaine étaient récents, les documents publics s'écrivaient encore en latin, et beaucoup d'auteurs publiaient leurs ouvrages en cette langue. Alors l'étude du latin était utile. Mais aujourd'hui qu'il ne reste de tout cela que peu de chose ou rien du tout ; aujourd'hui que les connaissances positives et utiles ont pris un si vaste développement, je tiens qu'apprendre le latin ou le grec c'est une déplorable perte de temps. En tout ce que je suis à dire, je considère le système adopté d'obliger les jeunes gens à étudier les langues mortes comme base de leur éducation, quoiqu'ils ne se destinent pas a la carrière ecclésiastique. Qu'un homme déjà formé, maître de lui-même et en état déjuger de ce qui lui convient, entreprenne, si bon lui semble, le latin ou le grec, comme quelques-uns entreprennent l'arabe ou le chaldéen, rien de mieux. Ce sont des goûts très-permis et qui peuvent
i^G LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
avoir leur utilité, smlout pour Ihistoire ancienne. Ainsi, que le gouverncmf nt entretienne des chaires de latin et de grec, je le trouve excellent; mais je demande qu'on n'oblige pas ceux qui n'ont nul besoin de cette étude, h perdre quelques-unes des plus précieuses années de leur jeunesse, uniquement pour ne pas refuser cet hommage, en quelque sorte religieux, à l'idole d'une stupide routine, »
B (page 396).
PnÉ(,IS HISTORIQUE SLR l/EMPIRE ANGLAIS DAXS l/l.\0£ ET RÉFLEXIONS SLR S03i ÉTAT ACTUEL ET SOX AVEMR (*).
Il y a un siècle à peu près, quelques négociants de Londres se formèrent en compagnie, et, à la faveur d'une charte jDortant privilège exclusif, ils établirent une factorerie au Bengale. Comme le pays était infesté de voleurs, ils la faisaient garder, pendant la nuit, par quelques hommes armés ; bientôt ces hommes furent au nombre de cent, et la Compagnie anglaise ohtint du prince local un terrain assez vaste autour de la factorerie; elle y gagna plus de sécurité, mais cependant elle eut ainsi une petite frontière et dut augmenter le chiffre de ses hommes armés.
Le pays était alors divisé en un grand nombre de petits États; e't ceux-ci se faisaient des guerres continuelles. Quelques princes vinrent demander l'aide des Anglais, offrant des territoires en rétribution. D'autres leur soulevèrent des querelles et les obligèrent à se battre. C'est ainsi que la Compagnie des négociants anglais se trouva, après quelques années, maîtresse de toute la province du Bengale.
(•) Ce petit mémoire sur l'indoustan fut publié, mot pour mot, en 1857 au moment de la révolte des cipayes. L'auteur a cru ulile de le reproduire ici, vu les étroits rapports qui existent et qui existeront toujours entre ce vaste pays et la Chine.
PRECIS SUR i;iNDK. ii'
Le gouvoriicment britannique dut prendre connaissance de ces faits et vint même aider la Compagnie, en lui envoyant des troupes et des vaisseaux. En compensation, il commença à intervenir dans l'administration des vastes contrées qui étaient devenues la propriété de la Compagnie.
Sa charte expirant en 1833, le gouvernement lui en accorda une nouvelle en vertu de laquelle il fut défendu aux directeurs de la Compagnie d'exercer le commerce, qui devint libre désormais.
Comme la Compagnie exposait qu'elle avait perdu son capital, le gouvernement lui reconnut un crédit de £ 6,000,000 et lui alloua la somme annuelle de â, 650,000 (intérêt de 10 1/2 p. 100). Les membres de la Compagnie reçurent ainsi des inscriptions pour la somme de £ 6,000,000 portant 10 1/2 pour 100 d'intérêt. A cause de cet avantage, les inscriptions sont toujours a peu près à 300 pour 100. Elles forment ce qu'on appelle VIndia Stock. L'intérêt total annuel de £ 630,000 (16,230,000 francs) est payé parle trésor de l'Inde.
Depuis 1834, tout possesseur d'une de ces inscriptions fait partie de la Compagnie de l'Inde ; et il suffit d'en avoir un certain nombre' que la charte a tixé pour pouvoir être élu membre de la Direction 'Court of directors).
Par la nouvelle charte, un bureau de la couronne, intitulé Board o/co7i^roZ (Bureau d'intervention), fut établi. La direction de la Compagnie ne peut envoyer ses ordres au gouverneur général de l'Inde que par l'entremise du Bureau de contrôle. Celui-ci est de fait un ministère qu^ gouverne l'Inde. Les directeurs de la Compagnie n'ont d'autre pouvoir effectif que celui de faire des nominations pour les emplois civils et militaires : c'est ce qu'on appelle le 'patronage; ils peuvent favoriser leurs parents ou leurs amis. Quelquefois ils ont vendu des emplois, bien qu'ils n'y soient point autorisés. L'exercice de ce patronage est le seul avantage que, depuis la charte
4i8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
de 1834, les directeurs de la Compagnie retirent de leur position. Ils peuvent rappeler le gouverneur général de l'Inde s'ils le jugent convenable. Dans ce cas, la reine propose pour le remplacer trois personnes parmi lesquelles seulement les directeurs doivent choisir le nouveau gouverneur général.
La Compagnie anglaise a eu continuellement des guerres dans l'Inde. Les princes voisins, sans reconnaître la supériorité et la force des Européens, lui ont maintes fois cherché querelle pour la chasser de l'Inde. Le résultat a été que, malgré les ordres constants partis de Londres enjoignant de ne pas faire de conquêtes, les gouverneurs généraux, l'un après l'autre, ont été obligés, pour avoir la paix, d'occuper les pays de ces voisins incorrigibles. Ainsi l'empire britannique s'est étendu jusqu'à absorber le Lahore et le Scinde, et il exerce une influence toute directe sur l'Afghanistan jusqu'à la Perse.
A l'époque où. les Anglais commencèrent leur carrière au Bengale, régnait à Delhi le Grand- Mogol; c'est le titre que prit Timour (Tamerlan) en conquérant l'Inde, et que conservèrent ses successeurs.
Ces conquérants mogols étaient musulmans et prétendaient à la domination de toute l'Inde. Il y avait pourtant un grand nombre de princes suzerains, tant musulmans qu'Indous, qui gouvernaient leurs États avec tout le degré d'indépendance qu'ils parvenaient à obtenir. Ces princes se faisaient aussi entre eux des guerres acharnées. Au temps de l'arrivée des Anglais, la cour de Delhi était démoralisée et n'exerçait presque plus de contrôle sur les pays quelque peu éloignés. L'Inde entière se trouvait en proie à l'anarchie ; les voleurs et les pirates y régnaient librement. Pour aller d'un lieu à un autre, soit par terre, soit par les rivières, il fallait se réunir en caravanes et convois d'une grande force. Ceci explique la facilité de la conquête britannique; elle fut bienfait pour ces malheureuses régions.
Les recettes de la Compagnie de l'Inde se sont élevées dans ces dernières années de 650 k 700 millions de francs. Plus de la moitié provient de l'impôt territorial, et le reste de taxes indirectes, c'est-a-dire des monopoles de l'opium et du sel, de la douane, du timbre, etc.
Les Anglais, déjà maîtres d'une grande partie de l'Inde, partagèrent tout le Bengale en divers lots de terrain. A chaque fraction, une somme permanente fut fixée comme impôt foncier ; ces lots furent alloués a des spéculateurs qui s'obligèrent a payer au gouvernement la somme déterminée. Ces fermiers s'appellent zèmindars (*) et les parties de terrain zémindaries . Tant que le zémindar paye la somme fixée pour sa zémindarie, il en conserve la jouissance, il la sous-loue en tout ou en plusieurs parts, il la vend et même il la lègue par testament ; mais s'il reste en arrière, le gouvernement le dépossède immédiatement. En vertu de ces dispositions, les zèmindars sont devenus de fait les maîtres des terres, et leurs propriétaires primitifs ont été réduits a l'état de travailleurs, auxquels les zèmindars ne laissent en définitive que l'indispensable pour ne pas mourir de faim.
Les zèmindars sont en réalité plus que des propriétaires, ils sont de véritables seigneurs féodaux ; ils traitent les cultivateurs comme bon leur semble. Sans doute il y a dans le pays des autorités civiles et des tribunaux de justice devant lesquels tout le monde est égal par la loi; mais ces garanties sont plus qu'illusoires. Dans l'Inde, on achète autant de témoins qu'on en veut, au prix de 2 ou 3 francs. Or le puissant zémindar, quand il s'agit de comparaître devant une cour, reste toujours triomphant, eiit-il commis n'importe quelle exaction ou quel crime.
Un riche et respectable Espagnol qui, chassé de l'Amérique du Sud par l'insurrection, exploitait une indigoterie au Bengale, me disait : « On parle de nos esclaves
Nom persan de %emin (terre) et du verbe avoir.
tnO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
de Cuba, mais qu'est-ce que la misère de nos nègres com. parée à celle de ces pauvres Indiens? Ces Indiens sont mes esclaves et les esclaves de mes domestiques, les esclaves du zémindar, les esclaves des employés du zémindar, et les esclaves de leurs domestiques. »
Je ferai observer, en passant, que les cipayes qui se sont révoltés sortent de ces troupeaux de malheureux esclaves des zémindars.
Dans les autres présidences hors du Bengale, le gouvernement des Anglais afferme les terres au plus offrant soit pour un an, soit pour plusieurs années.
Il y a encore dans l'Inde un grand nombre d'États (plus de cent cinquante), grands et petits, qui ne sont pas gouvernés directement par les Anglais. On les laisse sous l'administration des princes natifs, moyennant des conditions extrêmement variées. Tantôt le souverain indigène paye un tribut annuel a la Compagnie, tantôt il a contracté dCobéi?- a celle-ci. Le plus ordinaire pour ces souverains est d'avoir un corps de troupes organisé et commandé par des Anglais; de plus, la Compagnie anglaise conserve près de lui un ministre résident. 11 va sans dire que ce résident est le véritable gouverneur du pays. En résumé, l'indépendance de ces États est tout à fait nominale ; elle ne sert qu'à rendre possible aux chefs natifs et a leurs employés l'exercice de leur rapacité sur les populations, et à alimenter dans l'esprit de ces demisouverains et de leurs ministres le désir de devenir complètement indépendants en secouant le joug des odieux étrangers.
Dès que les ministres d'Angleterre s'immiscèrent dans le gouvernement de l'Inde, une lutte s'engagea entre deux systèmes opposés. Les Anglais qui n'appartenaient pas à la Compagnie, et qui par conséquent n'avaient jamais été dans l'Inde, voulurent y introduire l'instruction et les sciences au moyen d'écoles publiques, et le christianisme à la faveur des missionnaires; les membres de
PRÉCIS SUR L INDE. ir,l
la Compagnie, au contraire, désiraient maintenir ces populations de couleur dans le statu quo. Les partisans de la réforme, comme appartenant au gouvernement de la couronne, eurent le dessus. Des établissements publics d'éducation furent établis ; ils coûtent annuellement au gouvernement de l'Inde 2,250,000 francs; et les sociétés religieuses d'Angleterre y envoient en outre 4,500,000 fr. pour entretenir près de neuf cents missionnaires, qui dirigent à leur compte plusieurs écoles.
La liberté de la presse y fut également établie, et par suite de cette mesure divers journaux en langue indigène y ont vu le jour. Il paraît pourtant que le préféré d'entre euxn'a jamais pu se faire une clientèle de mille souscripteurs.
Les Indiens jusqu'à présent n'ont pas apprécié ces bienfaits; ils y ont vu seulement le plan arrêté de la part des Anglais de les induire a abjurer leurs religions et de les persuader tôt ou tard d'embrasser le christianisme. L'ardent prosélytisme des missionnaires surtout, qui a été dans ces dernières années plus actif qu'auparavaut, a soulevé l'indignation des fanatiques.
Les Anglais, malgré les continuelles guerres qui les ont occupés, ont ouvert un canal d'irrigation qui, naissant au pied de l'Himalaya, arrive jusqu'aux champs de Delhi, après un parcours de 750 kilomètres, et un autre appelé le canal du Gange ^ qui, prenant sa source à Hurdwar, finit a Cawnpore,formantun développement de 1,500 kilomètres. Il a fallu faire traverser la rivière Solani par les eaux de ce canal, et à cet effet on leur a construit un pont de quinze arches ayant chacune 50 pieds d'ouverture. Cette magnifique construction a coûté plus de 7 millions de francs.
Une grande route pour voiture a été pratiquée ; partant de Calcutta, elle se dirige vers Bénarès, Agra, Delhi, et doit arriver aux pieds de l'Himalaya, sur un parcours de 2,400 kilomètres; elle en mesure aujourd'hui 1,600. Une
route pareille, qui compte déjà i ,200 kilomètres, de Bombay à Agra, est en construction ; et une autre encore, de Calcutta à Bombay, s'étend déjà à 250 kilomètres.
Enfin un vaste réseau de chemin de fer a été commencé; les actions jouissent d'un fort intérêt assuré par le gouvernement; et quelques centaines de kilomètres sont en exploitation.
Il y a eu dans l'Inde une secte diabolique connue sous le nom de Tag. Les associés étaient liés entre eux parle secret et adoraient une divinité infernale. Leur but était de commettre le plus grand nombre possible d'assassinats en dépouillant leurs victimes. Ils avaient des ramifications et se communiquaient dans toutes les contrées de l'Inde. Les Tugs exercèrent leurs cruautés bien après rétablissement des Anglais ; mais à la fin ceux-ci vinrent a bout de détruire cette horrible association qui était une grande calamité pour le pays; ils ont pendu plusieurs centaines de Tugs.
Ces faits justifient parfaitement les lignes suivantes d'un excellent livre sur l'Inde (*) :
« Depuis plus de soixante ans la propriété privée a été « chose sacrée dans l'Inde anglaise; des millionnaires ont v( étalé leurs richesses au soleil et n'ont pas senti leurs « tètes trembler sur leurs épaules. C'est là un fait inouï « dans l'histoire de ces contrées lointaines et le plus beau « panégyrique que l'on nous semble pouvoir tracer de
l'administration de l'honorable compagnie.
• Nous connaissons assez le pays pour affirmer sans » hésitation que si le rhéteur peut trouver un sujet à « phrases ronflantes dans le fait de l'exploitation de plus « de cent millions d'Indous par une poignée d'Européens, « l'homme pratique doit reconnaître que l'Inde possède « aujourd'hui le gouvernement le plus honnête, le plus
(•) les Anglais et l'Inde, par'E. de Valbezen, consul général de France à Calcutta. Paris, 1857.
« éclairé, le plus juste, le meilleur en un mot qu'elle ait « jamais eu. »
Nombre de personnes croient que le gouvernement de Londres tire des ressources pécuniaires de l'Inde. Le trésor de cette colonie a toujours été indépendant de 1 Angleterre, et très-fréquemment il a éprouvé des déficits qui ont obligé la Compagnie à contracter des emprunts. Ainsi, l'Inde anglaise a maintenant une dette publique de 1,250,000,000 de francs, outre les 16 millions qu'elle a à payer annuellement pour les intérêts des titres [India Stock).
La nation britannique retire cependant de grands avantages de ses possessions indiennes. Elle reçoit d'abord les 16 millions que je viens de citer et aussi la plus grande partie de l'intérêt annuel de la dette, dont bon nombre d'inscriptions appartiennent à des résidents en Europe. De plus, les employés civils et militaires font annuellement des remises considérables, soit comme épargnes, soit pour faire face aux dépenses de leurs enfants, qu'ils font élever dans des collèges en Angleterre. Sans, cesse beaucoup de ces employés viennent avec congé en Europe. Je vais faire un calcul approximatif de la somme annuelle que l'Inde envoie à la Grande-Bretagne :
Pour l'intérêt du papier India Stock. . . . 16,230,000
Pour intérêts de la dette publique 40,000,000
Envoyé par les employés civils et militaires 40,000,000
Envoyé par le gouvernement pour payer les pensions des employés en retraite. . . . 20,000,000
Pour les effets militaires que le gouvernement anglais envoie a l'armée de l'Inde. . . 20,000,000
Pour les capitaux des négociants et indigotiers qui se retirent en Europe, après avoir fait leur fortune 13,000,000
ibi LA CULNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
Outre cette somme, il faut compter les bénéfices de tous les fabricants et des négociants qui font des affaires avec rinde, commerce auquel s'emploient peut-être un millier de navires.
Je dis que l'Inde paye annuellement une somme d'environ loO millions de francs a la Grande-Bretagne. 11 ne faut pourtant pas en induire qu'on exporte des métaux de la colonie pour la métropole. Les grandes quantités d'opium, d'indigo, de sucre, de coton, de soie et d'autres produits naturels, que les étrangers tirent de l'Inde, font que la balance mercantile est après tout en faveur de cette riche oontrée, et qu'il est nécessaire d'y importer constamment, pour solder les comptes, de l'or et de l'argent d'Europe, d'Amérique et de Chine. Pendant la moitié du siècle actuel, plus d'un milliard de francs est passé certainement, par des navires anglais, de la Chine a Calcutta et a Bombay.
Dans l'Inde on enfouit beaucoup de trésors ; et cet usage était plus général avant la domination anglaise, parce qu'alors on n'y connaissait point de titres portant intérêt soit de la dette publique, soit de banques ou d'autres associations commerciales. Les princes surtout ne man^ quaient jamais d'avoir leur trésor. Quand le grand-aïeul du roi actuel d'Oude monta sur le trône, il trouva, à ce qu'on raconte, dans les caves de son palais la fabuleuse somme de 25 milliards de francs. Il aurait pu payer toute la dette de la Grande-Bretagne. Il se mit a gaspiller cette colossale mine d'or,etfitla fortune de toutes les personnes qui l'entouraient. Il n'était pourtant pas heureux! Il avait un chien, et il disait souvent : « Voyez, j'ai fait tant de personnes opulentes, eh bien ! il n'y a que ce chien qui m'aime véritablement. » Et des larmes lui coulaient des yeux. J'ai connu très-familièrement a Bénarès un des princes détrônés pour avoir fait la guerre aux Anglais; il y était prisonnicri En le dépossédant de ses États, on lui
PRÉCIS SLR L'IiNDE. i55
avait permis d'emporter ses effets personnels et il avait trouvé moyen de faire glisser avec ceux-ci une charrette pleine de briques d'or. Comme la pension que lui allouait la Compagnie ne lui suffisait pas, il vendait de temps à autre, en cachette, une de ces briques. Je lui en vis vendre une pour laquelle il eut à peu près 12,500 francs.
Cette habitude d'amasser des trésors, entre autres maux, a amené sur l'Inde celui de l'irruption des montagnards féroces. Les Afghans ont envahi et saccagé dixsept fois les malheureux habitants des plaines de l'Indoustan (*).
Les Anglais sont-ils aimés dans l'Inde? Non ; ils y sont au contraire détestés (*"). Je visitai plusieurs de ses provinces en 1838 et 1839; elles me parurent déjà un volcan.
(*) Alexandre fut aussi sur le point de l'envahir. Ayant traversé le fleuve Indus, le royaume de Lahore et la rivière Sutlège, il rencontra le désert de Bahalvapor. Il voulait poursuivre sa marche, mais son armée commença à se mutiner. Alors il retourna sur ses pas vers l'Indus, qu'il prenait pour le Nil, fit construire des barques où il mit son infanterie, et la cavalerie marchait sur les rives, à droite et à gauche. Il croyait se diriger vers l'Egypte. Tout à coup les barques restent à sec; puis après quelques heures elles flottent de nouveau. Il croit que la mer est voisine, et envoie des gens qui, en eff"et, la trouvent. Alors il fait construire trois vaisseaux qui sont lancés dans la mer, et qui, sons la conduite de l'amiral Nearcus, doublent le cap de Bonne-Espérance (qu'on croit généralement avoir été trouvé. pour la première fois par Vasco de Gama) et arrivent à Alexandrie après trois ans de voyage.
(**) « Pendant les désastres de Caboul, les campagnes incertaines du Punjab, on a pu facilement se convaincre que les sympathies populaires de l'Inde étaient avec les Afghans et les Sicks^ et non pas du côté des Anglais. C'est en vain que la conquête anglaise a tiré l'hîde de l'abime des guerres civiles et des révolutions^ que sous son Influence la fortune publique a augmenté dans des proportions prodigieuses; tous les bienfaits d'un gouvernement régulier, la liberté individuelle, la sécurité parfaite de la propriété, les grands
i56 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
Comme je pouvais m'exprimeren persan (*) et même un peu en inddustani, je parlais souvent avec des indigènes au sujet de leur état politique.
Je n'étais pas Anglais; ils ne craignaient pas de m'ouvrir leur cœur. Quand je leur demandai s'ils seraient contents de voir arriver les Russes (**) vers leurs pays, ils me répondaient: « Ahl plCit à Dieu que vinssent les Russes, ou les Afghans, ou même les diables, pour nous délivrer des Anglais 1 »
travaux publics qui sillonnent aujourd'hui le pays, n'ont inspiré aux populations ni affection ni reconnaissance. Pour elles, l'Anglaia a été, il est et il sera toujours le maître, sinon l'ennemi ! »
{Les Anglais et VInde, par E. de Valbezen, consul de France à Calcutta. Paris, 1867.)
(•) Le persan était la langue de la cour de Delhi, et encore aujourd'hui il n'y a pas de musulman tant soit peu bien élevé qui ne le parle facilement.
C) Dans les instructions que je reçus en 1834, pour faire un voyage en Orient, il m'était ordonné de me rendre dans l'Inde à travers la Perse, et de m'informer s'il serait possible aux Russes d'envahir la colonie britannique.
A la suite se trouvaient ces lignes :
a L'indoustan doit être aussi un objet spécial pour vos observations, afin de savoir quelles senties bases du gouvernement que l'Angleterre a établi à Calcutta; si les autorités subalternes font subir des vexations aux populations; si cette puissance pourra se soutenir dans la domination de ses vastes possessions près du Gange, à l'aide de la milice appelée cipayes^ et si cette milice est animée de l'esprit de fidélité qui est nécessaire pour compter sur elle dans le cas d'une guerre.» (El Indoslan debe tambien ser objeto particular de la observancia de V. para saber que bases tiene el gobierno que la Inglaterra ha establecido en Calcula; si las autoridades subalternas causan vejaciones à las poblaciones; si podrâ aquella potencia sostenirse en la posesion de sus dilatados dominios en el Ganges, con el auxilio de la milicia llamada sipayos, y si esta se halla con el buen espiritu que se necesita parff contar con ellaen el caso de una guerra
« Aranjucz 10 deabril de 1834. — Francisco Marlinez de la Rosa.»
HŒCIS SLll L'1M)E. i57
Il y a quinze ans que j'ai parlé sans ambiguïté de cet état de choses; peu après mon voyage dans l'Inde, je publiai un rapport officiel, que j'avais fait pour le ministre des affaires étrangères de mon pays, sur l'état des îles Philippines. Je dus toucher la question des négociants étrangers qui vont s'y établir, et à l'admission desquels le gouvernement espagnol, par des méfiances politiques, avait mis pendant longtemps des entraves (les Anglais, en 1762, attaquèrent et prirent Manille). A propos de ces questions, je parlai de la Grande-Bretagne, de la haine qu'avaient les Indiens pour sa domination, et des difficultés financières qui pourraient bientôt l'atteindre; et, l'imagination trop exaltée, je finis même par dire qu'à mon avis nous aurions, avant peu d'années, plutôt à plaindre qu'à craindre la Grande-Bretagne {*).
{') En este colosal imperio todo es artificial. Los Ingleses son de
aquellos subditos aborrecidos No tienen mas apoyo que la tro-
pa. Los Indios estaii contra todo su gusto saielos â los Ingleses por racdio de soldados indios pagados con dinero que se saca ë los Indios. Aqui todo es imperio de ilusion y de opinion, no hay ningun lazo de amor, ningun cimiento solido. Este es un hombre muy robuslo en la apariencia pero que el soplo de un aire puede matar y que de todos modos ha de morir. Si los Rusos se deciden â tirar el guante y meten en el Afganislan un ejército de 15 6 20,000 hombres, la India inglesa esta peidida sin remedio : esta es mi opinion. Très arios atras este ejército hubiéra hallédo tal vcz dillcultades para Uegar â Lahor, pero en el dia los Afganes le recivirian con los brazos abiertos y no le faltarian ni camellos ni viveres. Al contrario se unirian â ellos para vengarse de los Ingleses y correr a saquear la India que era su anligua profesion. Al llegar al Indus los Ingleses se verian de repente acometidos por todaa las fronteras y por enemigos interiores; y su poder caeria probablemenle como un castillo de naipes
El obispo de Calcuta, S' Hébert, en su conocida descripcion del viage que hizo por la India, dice que en cualquiera circunslancia favorable , desde el uno al otro eslremo dal pais, todo el que pue- II. 26
i58 LA CHINE ET LES PLISSANCES CHRETIENNES.
On me demandera : pourquoi donc les Indiens haïssent-ils les Anglais?
D'abord, tout peuple abhorre la domination des étrangers, fussent-ils des anges. Les masses sont incapables de connaître ce qu'il y a de bon sous leur joug ; peut-être même prennent-elles les bienfaits pour des maux. Les capables sont rongés par l'ambition ; ils ne voient qu'une chose daps la domination étrangère, c'»st qu'eux-mêmes ils ne sont rien. L'indépendance nationale est le sentiment le plus naturel chez l'homme, h'amour de la jnitrie est beaucoup plus fort parmi les sauvages que parmi les civilisés.
Les Anglais vont dans l'Inde; ils sont obligés de s'entourer de nombreux domestiques, ils y vivent, en grands seigneurs; ils y jouissent d'appointements énormes, et fabuleux si on les compare aux petites sommes qui suffisent aux Indous pour vivre. Ils se retirent ensuite en Europe avec une fortune ou avec une forte pension de retraite. Tout cela sort de l'Inde. Or les indigènes disent : a Voila des hommes qui viennent d'un pays lointain, des hommes ennemis de notre race et de notre religion, et qui nous exploitent à leur gré et entièrement à leur profit 1 ))
Combien de princes détrônés, combien de parents de ces princes, combien d'hommes supérieurs par rapporta leurs compatriotes, n'ayant qu'un mince emploi ou en étant entièrement privés, qui pensent qu'ils seraient des rois, des ministres, des gouverneurs, des juges, des collecteurs de taxes, en un mot, qu'ils seraient des person* nages, dans le cas où l'on pourrait chasser ces heureux étrangers qui accaparent toutes les places lucratives ! On me disait souvent : « Les Anglais sont tout; nous ne sommes rien. »
d.i comprar 6 robar un caballo se armarâ contra el gobierno. . . . (Informe sobre cl Estado de las islas Filipinas. Capitule Politica cilerior, pag. 18 y 19.— Madrid, 1843.)
Il est dans la nature dos Anglais de regarder d'un air dédaigneux les hommes de tous les autres peuples, parce qu'ils se croient (et avec raison, peut-être) supérieurs a eux. On peut donc se faire une idée du mépris hautain avec lequel ils traitent ces Indiens cuivrés qui leur sont en réalité si inférieurs, et qui, réduits à la condition de sujets conquis, se voient obligés de flatter leurs maîtres. Ce mépris s'étend même jusqu'aux personnes couleift* café au lait : les créoles de l'Inde qui ont dans leur sang quelque mélange d'indien ou de portugais sont nommés par les Anglais halfcast (demi-caste ou caste bâtarde), et ne sont plus considérés de la même manière que les blancs.
Il est encore dans l'Inde une circonstance aggravante : la division des castes s'y trouve : on a le plus grand respect pour les hautes castes et un souverain mépris pour les basses. Or les Européens (parce qu'ils mangent de tout) sont considérés appartenir à la dernière des castes, celle des tnctters. La destinée des pauvres métiers, en naissant (car la il n'y a pas de possibilité de changer de caste), est de nettoyer toute espèce d'ordures.
Les Indiens ne se gênent pas pour nous dire eux-mêmes qu'ils nous considèrent comme appartenant à la caste des métiers; ce qui d'ailleurs leur paraît très-exact et juste : ils ne voient pas d'autre caste où ils puissent nous classer.
Il y a aussi une autre caste avilie, c'est celle des danseurs et danseuses. Dans l'Asie, en général, il n'y a de danseurs que ceux payés pour amuser les personnes riches. Toutes les danseuses, sans exception, sont d'abjectes prostituées. Eh bien! j'ai vu un jour, a une fête dans une maison indigène, un théâtre de marionnettes : il représentait un bal anglais ; le gouverneur général des Indes en grand uniforme, tous les autres principaux chefs et leurs dames arrivaient les uns après les autres, désignés par leurs noms, et se mettaient à danser pour amuser les assistants indiens.
;go la chine et les puissances chrétiennes.
J'ai été surpris de voir qu'en Angleterre on considère l'insurrection des cipayes comme conséquence d'un défaut d'organisation dans l'armée. L'armée n'était pas,. je crois, mal organisée; les soldats y venaient tous volontairement; dans leurs champs ils auraient gagné deux roupies (5 fr.) par mois, et la Compagnie anglaise leur en donne 8; de tous les Indiens, les cipayes seraient ceux qui perdraient le plus en cas d'un triomphe complet sur les Anglais; mais ils sont Indiens et pénétrés de l'esprit de leurs compatriotes; ils ont sucé le lait en entendant maudire ces dominateurs étrangers; ils ont des armes à la main, et à la fin ils éclatent et se soulèvent. Les paysans ne se sont pas prononcés, parce qu'ils manquent d'armes, d'argent, d'organisation; mais qu'on ne les croie pas indifférents : leur esprit se fait jour à travers les régiments des cipayes : ceux-ci, dans ces circonstances, représentent leur nation.
Les Anglais conserveront-ils l'Inde? Je dois dire la vérité : je pense qu'ils la perdront tôt ou tard; je dirai plus: j'ai la conviction que toutes les colonies sont destinées à être perdues. La nature veut le gouvernement de la localité par la localité même (*). Les Anglais parviendront
(*) Aux îles Ioniennes, y aurait-il plus de sûreté pour la propriété et les personnes? y payerait-on moins de taxes? y verraiton un plus grand commerce? ces îles enfin seraient-elles plus prospères, plus florissantes, unies au petit royaume de Grèce que soumises au gouvernement (protectorat) de la Grande-Bretagne? Je ne le pense pas; j'estime qu'il arriverait tout l'opposé. Cependant les Ioniens se croient les plus misérables et les plus malheureux des hommes sous le régime des autorités anglaises, et ils languissent en rêvant le jour où ils pourront former une province de l'État hellénique. Je ne fis guère que passer par les principales îles Ioniennes, et ce fut assez pour acquérir la conviction que le désir véhément de s'émanciper du joug britannique y domine la pensée des grands comme des petits. C'est qu'ils parlent grec, ils
très-probablement a étouffer la présente révolte; mais les châtiments qu'ils ont déjà infligés aux mutins, et ceux qu'on infligera encore sans nombre ni pitié (si l'on écoute les conseils des journaux de Londres), redoubleront la haine des Indiens. Ils ne considéreront jamais ceux de leur race qui iront à l'échafaud que comme des victimes périssant pour l'indépendance de leur patrie, et ils jureront de les venger.
Ceci serait d'autant plug grave qu'il n'y a d'êtres au monde tels que les Indous pour soufl'rir avec stoïcité la douleur et la mort. Les pénitences cruelles auxquelles ils sont portés par leurs superstitions font frémir. Ils vont de l'extrémité de l'Inde jusqu'à la source du Jumna san? jamais se tenir debout, marchant à quatre pattes pendant des centaines de lieues. Ils s'enterrent tout vivants et
sont Grecs, ils veulent être gouvernés par des Grecs, ou, pour mieux dire, ils veulent être sous un gouvernement auquel ils puissent participer.
La Grèce, après la guerre d'émancipation et les troubles civils qui s'ensuivirent, resta dans un état complet de misère. Bon nombre de citoyens furent entièrement ruinés. Des Grecs me parlaient quelquefois de cet état calamiteuî, et m'assuraient qu'ils étaient en réalité beaucoup plus mal qu'à l'époque des Turcs; ils ajoutaient avec amertume : «Nous n'avons gagné qu'un drapeau.» Alors je leur demandais s'ils se repentaient d'avoir fait l'insurrection, et Vils aimeraient mieux être restés sous les Turcs. « Oh! non, non, me répondaient-Ils; soyons pauvres, mais soyons libres. »
Lors de l'invasion du Portugal par les troupes de Napoléon I", la cour de Lisbonne s'en fut au Brésil, où elle continua de résider encore quelques années après la retraite de l'armée française. Il en résulta que le Portugal était gouverné par son propre roi, mais résidante Rio-Janeiro, et la mère-patrie se trouva, sous ce point de vue, à l'état de colonie du Brésil. Qu'en arriva-t-il? Le Portugal s'impatienta et finit par s'émanciper du gouvernement lointain qui existait à Rio-Janeiro. Voilà comment le Portugal perdit sa magnifique colonie du Brésil. Quelle leçon!