‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 3)Chapitre 54 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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pour toute leur vie dans un trou creusé en terre, sans avoir d'autres aliments que ceux qui leur sont portés par les dévots. Us lèvent le bras tout droit et l'attachent à un long bâton afin de le maintenir dans cette position, malgré le tourment qu'elle cause; après quelques mois ils ne souffrent plus, les nerfs sont paralysés, et il ne leur est plus possible de baisser le bras. Ils ferment le poing étroitement pour toujours; les ongles en croissant percent la paume de la main, leur causant pendant des mois entiers une horrible inflammation, jusqu'à ce qu'ils sortent par-dessus la main, qui reste ainsi comme clouée et ne peut plus s'ouvrir.

J'ai vu plusieurs de ces fanatiques estropiés, réunis sous les arcs qui entourent, au principal temple indou de Bénarès, la cour où se trouve la vache qu'ils adorent comme un dieu. Celle que j'y ai vue était une jolie petite vache blanche ; elle ne mangeait que des fleurs. A une de leurs grandes fctes annuelles, qui dure trois jours, ils font toutes sortes de folies barbares. Les uns se percent la langue avec un couteau et sont ainsi obligés de la tenir hors de la bouche; les autres s'enfoncent aux deux côtés delà ceinture deux fers pointus soutenant un autre fer large, qui passe devant le ventre et contient du feu; le sang coule des blessures et tache les pantalons. C'est à qui inventera une nouvelle pénitence. Ces saints se promènent par douzaines dans les rues. Chacun est accompagné d'un cortège volontaire de musiciens et de danseurs qui forment une espèce de procession. Il y en a qui se font suspendre de la manière suivante :

On plante fortement en terre une poutre verticale, et sur le sommet on place un long bambou qui tourne comme sur un pivot. J'indique ce bambou dans la figure ci-contre par la ligne A B. Au bout A se trouve un crochet en fer; on passe ce crochet à travers la chair de l'épaule d'un saint, et il reste ainsi suspendu; la peau de l'épaule et la partie de la chair qui est prise par le cro-

chot prêtent beaucoup par suite du poids de l'homme ; la

forme que prend l'épaule, a cause de cette élasticité de la peau, est visible de très-loin. Au bout B il y a une corde qui descend jusqu'à terre. Des jeunes gens s'en emparent, et courent, aussi vite qu'ils le peuvent, autour de la poutre.. Aussitôt le bambou A B commence à suivre le mouvement circulaire avec l'homme suspendu au bout A. Celui-ci tient dans ses mains une corbeille ou un petit sac contenant des boules de la grosseur d'une noix, faites avec du riz et quelques autres ingrédiens formant une espèce de gâteau. Il va sans dire qu'autour de cet appareil de supplice se trouve une foule immense. Le héros de la fête, l'homme accroché par l'épaule ensanglantée au bout du bambou, tout en décrivant de rapides cercles en l'air, jette de temps a autre un de ces gâteaux sacrés. Alors les assistants de crier, et de se culbuter pour recueillir la relique du saint. Quand l'un de ces fanatiques n'en peut plus, ou qu'il n'a plus de gâteaux, on laisse incliner vers la terre le bout A du bambou, on décroche l'homme, et on en accroche un nouveau.

A Calcutta, pendant cette même fête annuelle, on élève un grand nombre de ces poutres, qui devierinent autant de spectacles, comme .si c'étaient des mâts de cocagne. Le hasard fit qu'on en mit une juste devant la porte de la maison que j'habitais. Le premier jour je me mettais par moments a la croisée pour regarder cette féroce absurdité ; puis j'en pris du dégoût, tant c'était monotone et répugnant, et je finis par m'absenter pour fuir Pin-

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cfissant v.'icarnio do la foule. Mais tout ceci est encore de ramusement; il y a des malheureux qui s'immolent à leurs dieux de plusieurs manières : les uns entrent dans la rivière sacrée, le Gange, avec deux cruches attachées à leur cou, l'une devant, l'autre derrière; ils disent leurs prières, et puis avec la main ils remplissent peu a peu les cruches j usqu'a ce qu'ils s'enfoncent et se noient ; d'autres vont s'étendre devant les roues du fameux char de Jagernaut, qui pèse plusieurs centaines de tonneaux, et qui est traîné, au moyen de deux cordes interminables, par des milliers de dévots; la roue, passant par-dessus la victime, l'écrase des pieds à la tête en un instant.

Les femmes se brûlent avec les cadavres de leurs maris. Depuis l'année 1825, les Anglais ont défendu ces seuttis ; mais on assure que le suicide des veuves se perpétue à l'intérieur des maisons. Dans les pays où la Compagnie anglaise ne gouverne pas directement, l'usage des seuttis est toujours très-bien suivi. Pendant que je me trouvais dans rinde il y en eut deux assez renommés. L'un fut celui qui eut lieu à la mort de Runjetsing, roideLahore; sur son bûcher, et au milieu, se plaça sa vieille veuve; elle était assise, ayant sur ses genoux la tète du cadavre ; autour, formant cercle et assises les jambes croisées, étaient douze belles et jeunes esclaves de Cachemire. La cérémonie eut lieu au centre d'une place; les croisées des maisons se trouvaient pleines de curieux, et parmi eux plusieurs Anglais munis de jumelles et de longuesvues. Ils assurèrent qu'aucune de ces femmes n'avait donné le moindre signe d'émotion.

Vers la même époque, mourut le raja de Travancore; quatre-vingts femmes furent brûlées, l'une après l'autre; le bûcher dura trois jours.

Ce ne fut pourtant pas sans une longue hésitation que les Anglais en vinrent à défendre, dans les territoires sous leur domination, cette horrible habitude. Bien que le seutii ne soit pas un dogme de la croyance brahnii-

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nique, car il n'est qu'un usage pieux, les Anglais craignaient avec raison de froisser les préjugés religieux ; aussi cette question fut longtemps discutée et les indigènes s'en occupèrent beaucoup; ils eurent des meetings pour faire opposition a cette mesure humanitaire, fondée en partie sur la supposition que les femmes étaient conduites par force au bi^icher.

Pendant que ces discussions avaient lieu, il arriva ce qui suit. Deux Anglais marchaient sur une voie publique quand ils aperçurent, a quelque distance, un rassemblement ; ils se dirigèrent vers ce lieu e't ils trouvèrent que c'était un seutti : la curiosité les fit rester.

Il est de coutume parmi les Indous de se peindre un trait jaune du haut du frontjusqu'au commencement du nez. La veuve, avant de monter au bûcher, en fait le tour, la face vers le public, avec une tasse de peinture à la main, et de son doigt elle orne les nez des assistants, ce qui est considéré comme un honneur, et on garde cette peinture autant qu'on le peut. En faisant cette opération, cette veuve se trouva devant les deux Anglais, elle s'arrêta et leur dit avec une dignité calme : «Je suis contente que vous soyez venus ici, et que vous me voyiez ; ainsi vous pourrez aller raconter au gouverneur général si l'on m'a conduite au bûcher par la force. »

Souvent on enduit les vêtements de la victime de matières grasses pour qu'elle brûle vite, et c'est toujours le fils aîné qui met le feu au bûcher. J'ai connu trèsparticulièrement dans la haute Inde un riche indigène qui, a l'âge de sept ans, avait brûlé sa mère; et il se rappelait parfaitement toutes les circonstances. Ce qui m'étonnaitle plus, c'est que le souvenir de cette horreur ne lui causait aucune peine.

Il est arrivé souvent que le condamné à mort est allé au supplice orné de fleurs, au son de la musique et accompagné de ses amis ; faisant l'holocauste de sa vie à quelque divinité de sa dévotion. Les Anglais ne permet-

tent plus maintenant cos manifestations de mépris pour la mort.

Ces traits de mœurs indiennes donnent une idée des difficultés que les Anglais pourront avoir à vaincre, si l'antagonisme, la haine de race et la violence deviennent l'état normal de l'Inde. Il sera d'abord nécessaire d'y maintenir une grande force européenne. L'envoi de troupes dans cette région sera très-dispendieux, et puis il faudra les renouveler souvent (*). Chaque soldat européen coûte plus que deux indigènes. Ce n'est pas tout : il est très-probable qu'on devra augmenter dorénavant les traitements des soldats, officiers et employés anglais pour les engager à aller dans l'Inde, ce pays n'étant plus, comme il a été jusqu'ici, la paisible terre promise pour

C) a Triste spectacle que celui qu'une caserne de troupes européennes dans l'Inde présente au visiteur : ce ne sont que visages hâves et décolorés, yeux ternis par l'ennui et par la fièvre; pauvres gens, qui ne savent tromper les longues heures d'une vie pleine d'oisiveté et de monotonie que parles plaisirs mortels de la bouteille d'eau-de-vie.

« Les maladies, en effet, déciment chaque année d'une manière terrible les rangs européens. On estime que sur 1,000 hommes il y en a toujours 129 à l'hopilal, et que tout soldat figure trois fois par an sur la liste des malades. Quant à la mortalité, qui est en Angleterre de 15 pour 1,000, elle est au Bengale de 7 pour 100. Heureux encore les régiments qui restent dans les limites de cette moyenne* car il en est d'autres qui voient se renouveler tout leur personnel en quelques années 1 Ainsi le 98* régiment, dont l'effectif au débarquement s'élevait à 718 hommes, ne comptait plus après huit ans de résidence que 109 hommes du personnel primitif. Quelque effrayant que soit ce chiffre, il ne saurait se comparer à celui delà mortalité parmi les enfants de troupe, dont les générations entières disparaissent, ne laissant après elles que de rares et chétifs survivants. »

{Les Anglais et l'Inde, par E. de Valbe7.en, consul général de France à Calcutta.)

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les habitants de la Grande-Bretagne. Afin de pourvoir aux dépenses il faudra" augmenter les impôts, que les sujets de rinde trouvent déjà trop lourds, car leur énormité est une de leurs plus grandes plaintes; et ce qui est pire, les Indiens ne seront plus gouvernés au moyen de soldats compatriotes, comme jusqu'à présent, mais au contraire par l'emploi de soldats anglais dont ils auront a subir souvent l'orgueil; les employés indigènes de quelque importance devront être destitués. Alors les Indiens sentiront chaque jour davantage qu'ils sont sous le joug étranger; en un mot, il sera désormais indispensable de tenir l'Inde pa?- la force.

J'ai dit, il y a quinze ans, au"s mêmes ouvrage et chapitre que j'ai déjà cités, que, lorsque le moment arrivera de l'émancipation de l'Inde, le plus grand malheur qu'elle causera à la Grande-Bretagne sera dans les efforts que cette puissance voudra faire pour la conserver et les sommes que cette lutte lui coûtera (*)

Pour le bien des races de l'Indoustan elles-mêmes, il faut désirer que ce moment ne soit pas encore arrivé. On a commencé le réseau des c'heminsdefer dans cette vaste, riche et vivante contrée ; s'arrêter dans cette voie de progrès pour retomber dans la multiplicité d'États divers, la guerre civile, le désordre et la barbarie, serait pour les Indiens la plus grande des calamités.

(*) « El mayor y mas real daîio que la emancipacion acarrearia séria la lucha que el gobierno querria probablemente sostenerpara conservât la colonia, por los gaslos que traeria consigo, gastos que serian indudaltlemente la causa de un aumento de la deuda pùblica que tanto pesa ya sobre la Gran Bretana. »

{Informe sohro el eslade de las islas Filipinas, Capitule Politica esterior, page 21. Madrid, 1843.)

les LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

C (page An).

SUR l'oppositioiv de lord i'Almcrstok au canal de scez.

LordPalmerston, malgré les vingt Tnee^i;?^;^ publics qui, en Angleterre, se sont prononcés en faveur du canal de Suez, a déclaré en plein parlement que le gouvernement britannique s'est opposé depuis quinze ans à la construction de ce canal, et que sa politique irrévocable est de sy opposer, parce qu'il ne convient pas à ses intérêts. S'il ne s'agit que des intérêts commerciaux, il serait absurde d'imaginer qu'un travail aussi utile au monde entier dût être paralysé a jamais parce qu'il pourrait porter préjudice a un seul pays. Aucune nation, toute-puissante et despote qu'elle fût, n'oserait exiger du monde entier un pareil sacrifice; encore moins la Grande-Bretagne, qui se vante d'être a la tête du pVogrès, et qui prêche sans cesse le libéralisme et le libre échange. Aussi je pense que lord Palmerston faisait plutôt allusion aux intérêts politiques. Les hommes d'État d'Angleterre craignent toujours que des expéditions étrangères puissent aller les inquiéter dans l'Inde. Ceci explique leur hostilité au canal, sans recourir a l'arrière-pensée qu'on leur prête de vouloir, lorsque l'occasion se présentera, s'emparer de rÉgypte.

Quand lord Palmerston prononçait ses discours, les nouvelles de l'insurrection des cipayes n'étaient pas encore arrivées. Il était probablement tout imbu de l'idée qu'il n'y avait d'autres risques pour l'empire britannique dans rinde que ceux provenant des puissances européennes qui alors pourraient l'attaquer. S'il croyait que le canal mettait en danger l'Inde, son opposition était fondée.

SUR LE CAiNAL DE SUEZ. 460

L'n particulier, un peuple entier, peuvent être justes et même généreux, mais un ministre ou un ministère doit être égoïste, et veiller avant tout aux intérêts de la nation. A l'heure où nous sommes, les faits se sont chargés de prouver qu'il est très-possible que l'Angleterre perde l'Inde, non à cause de l'existence du canal, mais, au contraire, parce que le canal n'existe pas. L'Espagne possède dans l'Asie le magnifique archipel des Philippines, et se trouve, sous le rapport des dangers procédant du canal, dans la même position que la Grande-Bretagne. Eh bien! je puis affirmer que les hommes politiques espagnols n'ont jamais envisagé d'un mauvais œil la construction du canal; au contraire, ils voient seulement que nous aurons cette colonie plus rapprochée de trois mille lieues, et que par conséquent, dans un cas nécessaire, nous pourrions y porter un plus prompt secours.

Les discours de lord Palmerston embrassaient un autre point : c'était l'indépendance probable de TÉgypte dans l'avenir. C'est la même idée qui a déterminé le noble lord a montrer de l'opposition a l'union de la Moldavie et de la Valachie. Il suppose, sans doute, que les chrétiens moldo-valaques, placés entre la Turquie et la Russie, ayant toujours la crainte d'être de nouveau absorbés par le Grand Seigneur, se jetteront dans les bras de l'Autocrate, et qu'en conséquence le petit État moldo-valaque deviendra, par le fait, une province russe. Ceci est exact et logique; mais le système tout entier de maintenir Vintégrité de Vempire ottoman, pour tenir en échec la Russie et l'empêcher de s'emparer des Dardanelles, est une vieillerie diplomatique qui commence à devenir ridicule. 11 est évident que ce sont les soldats allemands, français et anglais, et non pas la Turquie décrépite, qui arrêtent Tenvahissanle Russie. La Porte Ottomane, laissée a ses propres ressources (avec les principautés ou sans les principautés, avec l'Egypte ou sans rÉgypte), serait une

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