DE L'OPIUM
Je reproduis ici ce que jai dit sur cette question dans non livre T Angleterre, la Chine et l'Inde, imprimé en 1857. Depuis lors un cliangoment important a eu lieu : ,'opium est devenu, par le traité de Tieii-tsin, un article le commerce légal, moyennant le droit de 30 dollars par laisse a son importation. Cependant je ne crois pas superflu de copier maintenant ce que j'exposais avant la légalisation de ce commerce; ce seront du moins des pages i'un intérêt historique.
« L'opium a été incontestablement la cause de la guerre de 1840, dont celles qui ont eu lieu plus tard ne furent que la conséquence ; il a donc trop d'importance pour
:iT6 LA CHINK ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
iliiL> lions non lassions pas l'objet d'un tliapitre spccia Je nai jamais, ni comme pai liculicr, ni comme liomir pul>lir, (Ué inliTOssé dans ce commerce; car les vaisseai espagnols (et ils sont peut-être les seuls dont on puisse e dire autant) n'ont jamais introduit en Chine une scu caisse d'opium. Do pins, j'ai vu les Chinois ii Ca ( utta, Singapour, Pinang, Malacca, Manille, puis dai diverses localités do la Chine, où je suis parvenu à parli la langue du pays de manière à pouvoir converser av( les luihilanls. Je crois donc connaître la matière et ni trouver en position d'être regardé comme entièrcmei impartial.
On a beaucoup déclamé contre l'opium, le dénonçai comme un véritable poison, et l'on a trouvé par conséqner qu'il y avait iniquité à en faire un objet de commerce ( de lucre. Un mémoire rédigé dans ce sens, signé par pli sieurs missionnaires et appuyé par le comte de Chichestei a été présenté a la reine Victoria; on a vu a Londres u meeting de philanthropes anti-opistes , qui on4. ausj adressé une pétition conçue dans le même sens que cell des missionnaires, et présentée par le président du comit formé dans le but de faire cesser ce commerce. Ce pré sident est le comte de Shaftsbury, dont j'examinerai tou à l'heure le mémoire. Enfin, dans le parlement, un cer tain nombre de députés et de lords se sont élevés contr l'opium. D'un autre côté, les commerçants chrétiens éta blis en Chine, quel<iucs écrivains, tels que sir J. F. Davis et d'autres personnes respectables, ont soutenu que l'usage de cette substance n'a pas plus d'inconvénients, en même moins que celui des liqueurs spiritueuses (*). Ji
{*] « Je ne puis admettre en aucune manière l'idée adoptée par ui grand nombre de personnes que l'introduction de l'opium est poui la Chine une source de maux de tout genre et une cause de misère. Il ne m'a pas été possible, personnellement, de voir un seu cas de ces effets désastreux qu'on raconte, quoique je reconnaisse
DE LOriL'M. Ô77
v:\is ocUiiivir la queslion avec impailialilé et bonne foi. Dans l'Inde, dans la presqu'île de Malacca, à Java, aux i'iiilippincs, a l}orn(''0, à Soulou, les Chinois fun)cnt i'(i|tiani en toute liborté, et lacliètont a nioilliMir Ujarclié qu'à Canton ou à Chang-luiï, pour ne point parler des \illos situées à rintoriour de l'onipire et loin des côtes. Il c^t constant néanmoins que dans tous ces pays, malgré la ligueur du climat, les Chinois sont rcniarqual)k'nient sains et robustes, et que ce sont eux qui, comme cultivateurs, maçons, portefaix, etc., exécutent les travaux les plus pénibles. Ils jouissent d'une telle réputation d'excellents colons, qu'on a lait, depuis quelques années, de grands elVorts pour transporter des individus de cette nation a Lima et à Cuba. Dans les colonies chinoises, la niortalilé ne dépasse pas le chifï're ordinaire, et je dois déclarer qu'ayant connu un grand nombre de ces éniigiautsdans les diverses localitésque je viens d'énumérer, je n'ai jamais ou'i dire qu'aucun d'eux fût mort ou eût été gravement malade pour avoir fumé de l'opium. Ce ne fut qu'en arrivant en Chine que j'appris les funestes effets de ce narcotique, et que j'entendis qualitier de poison la vapeur qu'aspirent ceux qui le fument. Je dois ajouter que,
que lorsque l'abus est excessif il peut être extrêmement nuisible. Uu reste, la même observation est applicable à tout autre jouissance portée à l'excès; mais, d'après ce que j'ai vu depuis que je suis arrivé en Chine, d'après les reclierches que j'ai faites sur tous les points, enfin d'après ce qu'avouent les hauts mandarins euxmêmes, je suis depuis longtemps convaincu que la démoralisation et la ruine que quelques personnes attribuent à l'opium sont, probablement par suite d'informations imparfaites, fort exagérées, et qu'elles n'équivalent pas à la centième partie des tristes et déplorables conséquences que l'on voit quotidiennement découler de l'usage excessif des liqueurs spiritueuses et d'autres stimulants largement et constamment consommés, tant en Angleterre qu'aux Indes. » (Dépêche de sir H. Pottinger, gouverneur général et ministre plénipo'entiaire de S. M. B. en Chine.)
378 LA CHI.NE liT LES PL'ISSANCLS CHRETIENNES.
dans aucune dos diverses localili-s de la Chine que j'ai visitées, je n'ai eu connaissance d'un décès positivement produit par l'opium ; et qu'ayant demandé ii plusieurs indigènes dignes de fui s il était vrai quo coHti habitude ait été jusqu'à occasionner la mort, ils m'ont répondu que ce qui peut arriver, c'est qu'un fumeur consommé, s'il vient ii se voir privé d'opium, meure par suite de cette privation. Un Chinois jiie racontait , comme témoin de ce fait, qu'un fumeur tombé dans la dernière indigence, ayant été trouvé sans connaissance et presque sans vie, une personne bienveillante lui avait Introduit dans la bouche un peu de fumée d'opium, et cela avait suffi pour le ranimer peu à peu et le mettre en état de fumer lui-même une pipe, ce qui l'avait complètement rappelé à la vie. Je conviens que l'opium en lui-même est un toxique ; mais quelles altérations le feu ne produit-il pas dans les substances qu'il consume 1 Or, pour fumer de l'opium, on en introduit un peu dans la petite cavité delà pipe; on l'allume au moyen d'un objet enflammé; il brûle avec une vive flamme, et c'est alors qu'il produit la fumée que l'on aspire. On parle beaucoup des effets qu'éprouve le fumeur; on prétend que l'opium produit chez lui une délicieuse ivresse, un doux sommeil, une vive surexcitation qui deviennent nécessaires à l'existence, et qu'on ne peut obtenir qu'en augmentant progressivement la dose journalière. Pour moi, j'ai souvent fumé de l'opium, et je n'ai rien éprouvé de semblable; un grand nombre d'Européens qui avaient fait la même épreuve m'ont assuré avoir trouvé les mêmes résultats. J'ai eu chez moi quelques fumeurs, et non-seulement je leur ai donné de l'opium à discrétion, mais encore j'ai recouru quelquefois a la ruse pour les amener à eu user avec excès ; et aussitôt après, leur ayant parlé d'affaires sérieuses, ils m'ont répondu avec autant de lucidité qu'ils auraient pu le faire avant de fumer. Si quelque membre du comité chinophile anti-opiste de
UE LoriLM. :.79
^ondres doute de ce que j'avance, il peut icpétor Ininôme mes expériences; car il ne lui sera pas bien lifficile de se procurer, s'il le di-sire, une i)i|)e chinoise et es autres objets nécessaires pour cela. l/clVcl que proluit l'opium ressemble assez a celui du tabac, avec celte iififércncc que la fumée de l'opium a plus de parl'um, et lue dès la prcmiéi'e fois (') il ne déplaît pas; c'est du noins ce qui m'est arrivé, tandis (juc la première et uèmc la seconde fois que je fumai du tabac il me répugna, me dérangea l'estomac et me rendit malade toute ajournée; aujourd'hui même je ne pourrais fumer un 'igare sans en être incommodé, bien que j'aie souvent été obligé de fumer en Turquie et dans d'autres
(*) M. S. Wells Williams, qui, comme d'autres missionnaires,
se fait un devoir d'anathcmatiscr l'usage de l'opium, rapporte à ce
ujet des choses fort reinarqual)les dans son Middle kiiifjdom. Je
econnais que cet ouvrage est peut-être le meilleur et le plus
complet qui ait encore clé publié sur la Chine; cependant je ne
pais admettre tout ce que son savant auteur dit sur les effets de
l'opium; et je suis fort porté à croire qu'il ne parle nullement par
s lexpérience, mais seulement sur des récits auxquels il a trop faci-
I iement ajouté foi, ou bien qu'il a pris des exceptions pour la règle
i générale. Voici quelques unes de ces assertions:
« Le goût de l'extrait semi-fluide (l'opium) est doucereux et huileux, en quelque sorte comme de la crème de bonne qualité ;
, imais l'odeur de la drogue brûlée est un peu nauséabonde. Un no-
vice se contente d'un ou deux maces [S ou 10 grammes), qui produisent des vertiges, des nausées ou des maux de tête, quoiqu'un
■ usage continué lui permette d'en augmenter graduellement la
iquanlité
» Aux premières boufl'ées, le fumeur devient loquace et entre dans un accès de joie stupide, qui, par degrés, fait place à la pàjleur et à la contraction des traits du visage. A mesure que la quantité augmente et que le narcotique agit, il survient un profond sommeil, qui dure d'une demi-heure jusqu'à trois ou quatre heures, et durant lequel le pouls devient plus bas et plus faible qu'il ne l'était avant le commencement de la débauche. »
contrées de l'Orient. Toutefois, je le répèle, la fumé« lie l'opium n'a nullement produit sur moi une impression délicieuse; et un fait qui s'accorde parfaitemen' avec ma propre expérience, c'est que les étranger» i|iii, faisant le commerce de l'opium, ont continuellemont cotte substance sons la main, n'en usent point quoiqu'ils l'aient tons pins on moins essayée, ils préfèl'Ont le cigaro. Mais col ni qui en a contracté l'habitude S{ passionne pour cet usage, comme cela arrive ii cerlaint buveurs pour la bière et le genièvre, à l'Indien pour 1( bétel, et au priscur pour le ràpè. Ces choses-lii pourtan sont toutes fort désagréables pour celui qui n'y est poim accoutumé ; mais une fois l'habitude contractée, non-seulomont ollos plaisent, mais elles deviennent mémo unt nécessité. Parmi un grand nombre de faits que je pourrais citer pour démontrer la puissance de l'habitude sur 1< j)alais, je me bornerai à un seul dont j'ai été témoin. I est si singulier que bien des personnes peut-être croiroil' qu'il y a exagération, ou même que c'est une pure invention; j'alïirme cependant que rien n'est plus exact. Lorsque j'allai visiter les ruines de Palmyre, on me prévin que je devais emporter avec moi une provision d'eai sutfisante pour le voyage d'aller et de retour et pour U temps que je passerais à Palmyre, l'eau qui s'y trouve n'étant point potable. En cfifet, il n'y a dans ce sitecélèbn qu'un tout petit ruisseau appelé kibrid (soufre), don: l'oau est salée et sulfureuse. U serait difficile d'imaginei quelque chose de plus détestable, pourtant les Bédouins tixés on cet endroit se sont accoutumés à cette eau, el s'en trouvent bien. De retour du désort, j'allai a Homs ville de Syrie bâtie sur les bords de l'Oronte, dont l'eau est limpide et délicieuse. Je voyageais avec une caravanf de deux cents Arabes venant de Palmyre. Comme ils arrivaient fatigués et altérés, plusieurs d'entre eux se mireni a se laver et à boire; mais dès que l'ardeur de la soif fut calmée, on les voyait rejeter, avec l'expression du dégoût
DE L'OI'IUM. r.fii
l'cauqui Icurrcslaitdansla bourhc, etsVssuyerIrs Icvrrs avec la main en s'écriant : lîatlal ! ces l-a- dire : o Qu'elle est mauvaise 1 »
Ainsi, les Chinois fumeurs d'opium sont passionnés pour cet usage, a cause suilout de la force de riial)itudc, et il leur en coule infiniment d'y renoncer, quoiqu'ils reconnaissent que cela leur sei'ait avantageux; comme il en coûte a un Européen de renoncer a l'usage du cigare ou a celui du \in, lorsqu'il en a l'habitude. Tant qu'ils fument modérément il n'en résulte pour eux aucun inconvénient; mais s'ils le font avec excès, ils perdent l'appétit, leur teint devient terne, et quelques-uns maigrissent à tel point qu'on les prendrait pour des squelettes ambulants. J'ai eu chez moi pendant trois ans un individu qui, sous ce rapport, était un véritable type. C'était un lettré de Pékin, qui enseignaitle chinois à deux jeunes Espagnols attachés à ma légation. Tous ses moments de . loisir il les employait a fumer. Quand je lis sa connaissance, en 1847, il avait environ cinquante ans : je sais qu'il vit encore (1861). Aie voir on eût dit qu'il était parvenu au dernier degré de la phtisie, et pourtant je n'ai pas souvenir qu'un seul jour il soit resté dans sa chambre pour cause d'indisposition. C'était l'homme le plus tranquille de toute la maison ; il passait les journées entières avec sa pipe et un petit chien de Manille, qu'il avait pris en grande affection.
Ce qui d'ordinaire arrive de plus fâcheux aux fumeurs immodérés, c'est qu'ils perdent l'activité et le goût du travail, résultat auquel contribue la position horizontale que l'on prend pour mieux savourer la fumée de l'opium. On en voit qui abandonnent leurs affaires au point de finir par se ruiner, et il est certain qu'alors les familles victimes de ce vice maudissent et l'opium et les étrangers qui l'apportent en Chine.
L'idée que la fumée de l'opium est vénéneuse et que l'usage de l'aspirer est la cause dune infinité de maux, a
été misfi en avant parle ponvornomenl rliinois et par de missionnaires priitcslants, prinripalenienl américains.! y a sur les côtes de Ciiine, comme je l'ai dit, une eentain de ces missionnaires, avec leurs lamillcs, et comme c l'ail de conversion ils obtiennent peu de chose ou plutC rien du tout, ils se font lillusion de croire que leur in succès tient a la coulnliande de lopiuni. Voici con)men s'expriment qucUiues missionnaires anglais dans un pétition a la reine Victoria :
« C'est un motif de chagrin profond pour les sujets d Votre Majesté, dont les etforts et l'énergie ont été consa crcs à la diffusion des lumières du christianisme parm ce peuple entouré de ténèbres, motif de chagrin qui, nou non pouvons douter, fera vibrer une corde sympathiqui dans le cœur de Votre Majesté aussi bien que dans cela des peuples chrétiens placés sous son sceptre, que tou; les efforts faits par les fidèles sujets de Votre Majesté pou atteindre ce but de prosélytisme soient terriblement con Irariés par l'existence et la continuation de ce tratic anti chrétien. En effet : « Comment pourrions-nous, disen a naturellement les Chinois, être favorablement imprestf sionnés par ce que vous nous dites de votre désir d'é- « clairer notre esprit ou d'améliorer notre condition tan « temporelle qu'éternelle, lorsque nous avons en mèm( " temps devant les yeux des preuves si palpables des ef 1 forts que vous faites pour nous perdre tout à la fois er <f. corps et en âme? »
Nous voila donc avertis que si la Chine ne se fait pas chrétienne, c'est parce que les Européens cultivent e1 vendent de l'opium. Je serais toutefois bien aise que ces bons missionnaires nous eussent fait savoir de quel mol de leur langue les Chinois dont ils parlent se sont servis pour désigner l'âme, et comment ces indigènes non chrétiens ont conçu cette idée àe perdre Vâme par Vopium.
DE LOPIUM. 88S
Le gouvcrnomptit chinois commnir.i à se plaindre du rornmcico do ropiiim cl songea à \c pruhihcrlorsiiiiil \il que les mctaux précieux sortaienl de l;i (liiine. A d'au Ires époques, l'cuipirc avait reç;u par le moyen du roniuieree des sommes considérables; mais la balance conmicrciale commença iv lui être dtTavoraltlc juste au mouicut où l'importalion de l'opium acquil de l'imporlancc.
Depuis l'année 18o3 l'état des choses a de nouveau changé. L'oïdium ayant détruit en Europe les récoltes de vin, le prix des li(iueurs s'éleva considérablement, et ceci donna liini a une augnKMilalion extraordinaire dans la consommation et la demande du thé. En outre la récolte de la soie l'ut mauvaise ces années dernières, cl manqua complètement en 1856. De tout cela il est résulté que l'exportation de la soie s'éleva en 1836 au cbifïrc énorme de 9o, 000 balles, et celle du thé a environ 130 millions de livres. 11 est vrai que l'importation de l'opium a aussi augmenté et s'élève maintenant au chiflre de 7S,000 caisses.
Dès avant le commencement de ce siècle jusqu en IS'Jl la balance du commerce fut défavorable a la Chine. Parmi les autorités multipliées que je pourrais citer pour dib'^iper toute espèce de doute à ce sujet, je me contenterai d'un petit nombre.
Je commencerai par M. S. Wells Williams, directeur depuis longues années de la revue si estimée qui a pour lili e Chinesc Repository , et auteur du grand ouvrage publie en 18i8 sous le titre de The Middle Kingdom. Son chapitre relatif au commerce de la Chine avec les étranc^ers se termine ainsi : « On estime que la contrebande de l'opium représente une vente de 40,000 caisses '* , produisant 20 millions de dollars... Le trafic de l'opium a fait
;*; Moinlcnant ce clùiïre a plus que douMc.
que pendant plusieurs années le commerce de la Chini s'est solde par une exportation de près de 15 millions à> dolllars, et cet empire cunlinuora probablemonl à voi ainsi chaque année son numéraire s'écouler au dehors tant qu'on y conservera le goût de ce pernicieux narcO' tique, et qu'on aura de quoi le payer. L'approbation le gale du commerce de l'opium n'amènerait pas une diffé renco notable dans la sortie du numéraire tant que l chiffre do 1 importation sera si tort au-dessus de celui d* l'exportation. »
M. AV. H. Methurst, qui a passé presque toute sa vie ei Chine, où il a été interprète du gouvernement et oij il j publié des ouvrages trés-eslimés, dit dans un documen officiel en date du 27 octobre 1835 : « Le gouvcrncmer» chinois ne cesse de se plaindre de la sortie de l'argen hors du pays. »
Sir J. Bow ring disait dans une communication officiell en date du 19 mars 1849 : Siu, le commissaire impérial en conséquence de l'influence et de la popularité qu'or lui suppose, a reçu des instructions par lesquelles il lu est prescrit de prendre des mesures dans le but d'anéantir le commerce de l'opium, comme moyen dcmpéchej lexportation de l'argent (saïci), exportation signalée comme une des causes des embarras financiers de lî Chine.
Sir J. F. Davis, qui a passé la plus grande partie de ss vie en Chine, qui a fait le voyage de Pékin, qui a été ministre plénipotentiaire et gouverneur de Ilong-kong, el qui scst fait une réputation littéraire et scientifique pai d'excellents ouvrages qu'il a publiés sur la Chine, a touché ce point dans plusieurs de ses dépèches au commissaire impérial de Canton, dans lesquelles non-seulemeni il convient du fait de l'exportation des métaux, mais encore il s'efforce d'en tirer un argument en faveur d'une' mesure qui rendraitlégal le commerce de Topium moyennant un droit a payer aux douanes de l'empire. Voici quel-
DE LOIML'M. .^«5
jucs passages extraits de sa correspondance oiruicllc de; 1844 à 1847 :
« Le Ihc et d'autres marchandises payant des droits 'seraient exportés en échange de l'opium, et Targcnt ae sortirait pas de la Chine... L'argent, cessant d'être le |>eul article échange contre de l'opium, ne serait plus ex- Iporté en grandes quantités... L'exportation de l'argent, |:}ui contrarie si fortement le gouvernement chinois, se- |rait ainsi arrêtée... Les produits de la Chine pourraient jètre alors donnés en échange, et l'argent ne serait plus jîxporté. J'ai entendu dire que plus de 20 millions de dollars sont exportés chaque année... Afin de prévenir ice grand écoulement d'urgent et de mettre en même |tcmps un terme aux maux causés par la contrebande, il ne faut qu'admettre l'opium au moyen d'un droit.... jLorsque les produits chinois pourront être échangés jcontre de l'opium, l'argent cessera d'être exporté en si grandes quantités. Ceci est tellement simple qu'un enfant jpourrait le comprendre. »
Je ne puis m'empècher de remarquer que je ne comprends point dans quel but sir J. Davis a présenté et répété un argument aussi futile. L'importation ou l'exportation des métaux, formant le solde des comptes du commerce mutuel de deux pays, dépend de ce commerce luimême et pas d'autre chose. Si la Chine reçoit de l'étranger jdes articles dont la valeur totale surpasse celle des pro- [duits de son sol ou de son industrie qu'elle donne en iécliange, il est évident qu'elle sera obligée de payer la idifTérence en numéraire. Que tels ou tels articles venant de l'étranger passent par la douane ou échappent à son contrôle, c'est un détail qui ne peut exercer aucune influence sur la balance commerciale. Je ne puis croire qu'un homme aussi supérieur que sir J. F. Davis ait pu considérer ceci autrement, et, dans ce cas, je trouve sinn. 22
5SC LA CIIINK ET LKS PUISSANCES CIinÉTIENNES.
piilirr qu'il ait cspcTc convaincre le commissaire inipi rial au moyen d'un argiimcnl qui ne con\ain<rait |»a^ // enfant.
Le docteur Benjamin IU»l)son, ancien résident a (ianl'^ et auteur de divers articles dans le Chinese Reposilor^ est un des individus il qui sir J. liowring remit le hk moire du comité anti-opiste de Londres, alln qu'il li procédé a une enquête par ordre du gouvcrncnici supérieur. Le docteur Hobson, après avoir exprimé s^i opinion sur la question de l'opium, dit en 'postcr'qilin ce qui suit :
« P. S. Ci-inchise la traduction d'un de cesopuscul> chinois contre lopium que l'on publie ici de temps o temps. Cet écrit exprime les idées que plusieurs personiK ont sur cette question, notamment sur la grande quant il d'argent exporté du pays, afin de se procurer une joui sance inutile. »
Voici quelques passages de cet écrit, qui a pour titre Discours pour réveiller une génération stupide ;
« L'argent diminue chaque jour, le prix des marchai dises s'abaisse, et le cultivateur, l'ouvrier et le marchan éprouvent des pertes pécuniaires; autour de nous (noi le voyons' des familles ruinées, au loin la misère s'ét(Mi sur tout l'empire.
« Lopium porte atteinte à notre richesse. Examiiif l'état du commerce pendant les dernières années : monnaie de cuivre est a prime, les marchandises a !■; prix, les transactions stagnantes ; l'opium seul est tir demandé. Quelle en est la cause? c'est que l'argent r] pays est échangé contre de l'opium, et qu'en même tcni] qu'il diminue en quantité il s'élève en valeur. Lopiun
DE I/OniM. 387
iloiit l'imporlalion aiiiiiu'llt; s'clùvo inaiiilniant ii ])Iiis do 50,000 caissos, csl (■'( lianj,'('! cuiilre de r.wyciil ixiiir une somiiio (rciiviion '20 millions de dollars. Calcule/, le li'sullal (l'un paroil conimcrrc; pendant qiK'lqut's dizaines d'années, el nous tronvei'ez t|nil sera sorti de l'aryent lu pays pour plusieurs eentaiiies de millions de dollars; et tout eetari^ent est transporté dans un pays d'où il ne revient i>lns. Il en résulte (pie dans le commerce légitime il va pénurie d'argent, et (ino le prix des marchaii- Jises en baisse nécessairement.
<i Autrefois le peuple chinois et les peuples étrangers qui commerçaient eutre eux échangeaient leurs marchan- .lises avec un mutuel profit. L'Angleterre, l'Amérique, la Krance et les autres pays nous apportaient leurs draperies, ours camelots, leurs pendules, huirs nu^ntres, leur "oton tissé ou en til, etc. La Chine donnait en échange iu thé, do la soie, des satins, de la gaze, de la rhuhai'bo il d'autres articles, ce (lui augmentait notre richesse nationale et notre propriété; et les étrangers qui recevaient nos produits en tiraient des bénéfices. Ce commerce légal était avantageux sous tous les rapports, les droits perçus étaient sutVisants, et les diverses branches du :ommerco dans un état prospère. Comment donc expliquer maintenant la pauvreté croissante du peuple et l'abaissement du prix des marchandises? Il faut l'attribuer nécessairement à l'extension qu'a prise la vente de l'opium. Il est donc évident que la conséquence est la sortie de l'argent chinois hors du pays jusqu'à épuisement, et rien ne pouvant être échangé contre nos denrées 2t notre monnaie de cuivre, il s'ensuit qu'elles diminuent également de valeur chaque jour; et depuis qu'elles sont :i si bas prix, toutes les branches du commerce d'importation et d'exportation, tous les banquiers et négociants, supportent également des pertes. Mais ce ne sont pas jeulementles marchands qui souffrent; plusieurs articles Je fabrique et de subsistance sont produits par le culti-
588 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉXrENNES.
valeur et l'ouvrier; les prix de ces articles étant tu bas, l'agriculture et les manufactures ressent de doinn des profils. Ainsi les conséquences désastreuses de c état de choses sont dune étendue illimitée. Et si li fumeurs d'opium n'abandonnent point spontanémoi leur habitude, le commerce de l'opium ne cessera pas, richesse du pays sera épuisée, et toutes les branches d comiuerce fort embarrassées, les revenus impérial seront en déficit, les otTiciers du gouvernement cou promis....
«Hélas! qui aurait pu prévoir que l'opium, dont ( n'usait d'abord que pour occuper une heure oisive, noi aurait conduits à un tel état, premièrement en ruina les familles particulières, ensuite en appauvrissant l'er pire tout entier? C'est véritablement la plus désastreu calamité possible ! ^ .
« Je le demande au fumeur d'opium, désirez-vous co duire votre famille à la mendicité, votre pays à la rnin exposer vos enfants à souffrir de la faim et du froid ? »
L'habitude de fumer l'opium fut communiquée ai Chinois par un peuple voisin, les habitants du royaun dAsam, chez qui cet usage existait depuis un tem immémorial. Ce" furent d'abord les Portugais de Mac qui leur fournirent cet article. On ne sait pas précis ment à quelle époque cette colonie commença à Tir porter, mais il est constant qu'en 1767 la consommati( annuelle sélevait déjà à 1,000 caisses. La caisse > Malwa contient 116 livres anglaises, et celle de Palna ( de Bénarès de 13o à 140. Lorsque lopium a reçu la pr paration nécessaire pour le mettre en état d'être fum son poids se trouve réduit de moitié. Cette brancl de commerce exploitée par les Portugais ayant atti l'attention de la Compagnie anglaise des Indes, celle-
DE LOPIUM.
envoya pouf la première lois, en 1773, ii la cote de Cliiiie une parlie d'opium. Nous devons donc constater, pour l'honneur de la vérité ot de la justice, que lorsque les Anglais commencèrent à apporter de l'opium aux Chinois, il y avait quarante at même cinquante ans que ceux-ci avaient, spontanément et à l'exemple d'autres peuples d'Asie, contracté Ihabitude de le l'umer. En 1800, la consommation avait atteint le chilVre de o,000 caisses; alors l'empereur rendit un éditpar lequel il défendait Tintroduclion de l'opium, disant que c'était une occasion de perte de temps, et que ses sujets échangeaient leur argent et leurs biens contre la vile ordure des étrangers. Cela semble indiquer que déjii à cette époque on avait commencé îi exporter de l'argent, au moins pour l'Inde. Cette prohibition resta sans clTet, et ne servit qu'à procurer aux mandarins des présents. Ce ne fut qu'en 1820 que la chose devint sérieuse. A cette époque la consommation avait augmenté, et le prix s'était élevé ; il monta encore, et en 1822 la caisse valait environ 1,800 dollars. Du reste, malgré tout ce qu'on put faire, la contrebande de l'opium, grâce à la corruption des mandarins, continua et alla croissant. L'entrepôt était à Macao, où la douane portugaise admettait cette denrée moyennant un droit ; mais elle voulut porter ce droit a un chiffre si élevé, que les spéculateurs qui s'occupaient de ce trafic prirent le parti de s'établir avec des vaisseaux fixes auprès de l'îlot de Lintin, et ils continuèrent ainsi jusqu'en 1839, où cette affaire commença a préoccuper vivement la cour.
La rareté toujours croissante de l'argent amena une grande dépréciation dans la valeur de toutes choses. spécialement des ttrres et de leurs productions, et comme jle principal revenu de l'État consiste dans l'impôt terri- ,torial, les recettes du trésor diminuèrent notablement, (tandis que les appointements des employés et les autres j dépenses se maintenaient sur l'ancien pied, ce qui occajSioDnaun déficit considérable. Legouvi-rnement ne tarda
I>;is il rccouiiuîlre dans l'iisago de rûpiiun une caiis. (l'ap[)au\riss('mont i»our le pays; c'est ce qu'indiqua drjii le décrcl de proliihilion de l'an 1S00, et bien que h décrets et édits posléiieiirs attribuent à l'opinm des elIt I vénéneux et nieltent en avant la sollicitude du gouvii neiiKMit pour la santé ])ublique, ils laissent aperce\oi assez clairement le véritable niotil", qui est d'enipèclic l'exportation de l'argent ; exportation qui, en elïet, pio duisil de trés-fàdunix résultats (*). Il est incontestabl'
(*) Je vais reproduire ici ce que je disais il y a dix-sept ans, dan un mémoire sur le commerce de Ning-po, qui fut puhlié dans le journaux de Manille, et que traduisit en anglais un journal d llong-kong. Aujourd'hui, après les diiïicultés qu'a fait naître ci Angleterre et en France la sortie de l'argent pendant la guerre d Crimée, mes idées, je crois, ne paraîtront pas dénuées de fonde ment : « En disant que l'exportation des métaux précieux vi appauvrissant de jour en jour la Chine, je ne veux pas qu'oi suppose que j'ignore les théories émises par J.-B. Say et pai d'autres célèbres auteurs d'économie politique. Je sais parfaitcmcn qu'ils regardent comme un préjugé le principe de la balance di commerce, et quelques uns ne craignent pas de pousser les appli cations de leurs principes jusqu'à aflirmer qu'une nation qu exporte pour 10 millions et importe pour 20 gagne 10 millions. Un pareil raisonnement est une véritable et évidente abcr ration; car il est clair que la nation qui, recevant des marchandises pour 20 millions, n'a pour les payer que 10 millions d( marchandises, doit les 10 autres millions en espèce. Si nous accordons que l'or et l'argent soient une marchandise comme toul( autre, il en résultera quela nation en question a reçu, par exemple des soieries, des draps, des tissus de colon et de la quincaillerie pour 20 millions; qu'elle a donné, par exemple, des laines, devins, des fruits pour 10 millions, et de la marchandise appelée oi ou argent pour dix autres millions; dans ce cas, je ne vois pas où peut être le bénéfice. Mais cette théorie que l'or et l'argent sont, eni eux-mêmes et dans leurs résultats, une marchandise comme toutei autre, me semble complètement fausse, quelle que puisse être le réputation de ses auteurs. Qu'une bouteille de Champagne vaille,
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jUC la Cliiiioa perdu dcrarijcul depuis le cumiucnceiiient Ju siècle jiisciu'en 18.")3. On sait que pendant nombre J'aniK'OS i'expurlation n'est pas descendue au-dessous du 'iiillre ck3 i.) millions de dollars. Kn prenant seulement a moitié de ce chitlVe, nous trouverons pour cinqiianlejuatro ans l'énorme total de 400 millions de dollars, :'est-à-dire plus de 12,000 tonnes d'argent. En 1844, un négociant indigène, âgé de plus de soixante ans, nie disait lue lorsqu'il était encore enfant une piastre espagnole j'èchangcait contre 600 sapèqucs (monnaie de cuivre, la seule que l'on fiappe en Chine) ; or, à l'époiiue où nous tions alors, on en donnait 1,300 et m("jne davantage. le lui demandai d'où provenait ce changement. — De :c que, me rcpondit-il, l'argent est plus cher aujourd'hui qu'alors. — Et pourquoi est-il plus cher? — Parce
par exemple, 2 dollars (c'est-à-dire deux onces d'argent) ; tant qu'elle sera entière et en bon état, ce sera la même chose de posséder, soit cette bouteille, soit les deux onces d'argent; mais U y a cette différence essentielle que le vin se boit et qu'alors sa valeur est détruite, ce qui ne peut avoir lieu par rapport à l'argent t et quoiqu'on dise qu'il revient au même de boire le vin et de dépenser les deux onces du précieux métal, il y a encore cette différence essentielle, que celui qui dépense l'argent reçoit en échange jun objet d'une valeur égale, tandis que celui qui boit le vin en Iconsomme la valeur sans rien acquérir comme compensation. Ua millier d'oranges peuvent en ce moment valoir 6 dollars; mais, avant un an, il faudra les consommer ou les jeter comme inutiles, tandis que les cinq dollars existeront durant des siècles. Si donc, chaque année, on introduit en Chine un nombre de caisses d'opium valant 22 millions de dollars, quoiqu'il soit certain qu'en arrivant sur la côte ces caisses sont égales comme propriété à 22 raillions de dollars, ou à environ i 4,000 quintaux d'argent, il n'en est pas moins positif et incontestable qu'au bout d'une année tout l'opium se sera évanoui en fumée, sans être remplacé par rien, et que le capital social de la Chine se trouvera diminué de 14,0U0 quintaux d'argent.»
ô'Ji LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
qu'il y en a moins. — Et pourquoi y en a-l-il moins? Parce que vous remportez.
Il faut remarquer qu'on a retiré de la Chine non-set lement de l'argent, mais aussi une grande quantité d monnaie de cuivre, qui a cours ii Soulou, Bali, long king, etc. J'ai vu envoyer dans ces difiérents lieux de chargements entiers desapèques, surtout lorsqu'il entr en Chine beaucoup de riz de ces provenances. Si l'o n'eût exporté, en même temps que de l'argent, beaucou de cuivre monnayé, la piastre espagnole aurait certai ncment tini par valoir 2,000 sapèques et davantage.
L'opium étant devenu pour la Chine une véritable cals mité, plusieurs étrangers, hommes de cœur, s'élevè rent contre le commerce et même contre la culture d celte substance; mais quelques-uns ont montré dan leurs opinions beaucoup d'exagération et de violence répétant souvent tout ce qu'ils avaient entendu dire sans prendre la peine d'étudier eux-mêmes la matière Le plus remarquable de ces adversaires de l'opium a été 1 comte de Shaftesbury, président d'un comité organisé i Londres pour anéantir ce commerce. Je n'ai certes pas 1 moindre doute sur les bonnes intentions et l'excellen cœur du noble lord. Il y a de la grandeur, de la généra site à combattre, pour le bien-être d'une nation étran gère et éloignée, contre les intérêts de ses propres com patriotes et de sa propre patrie. J'admire sincèrement le; hommes de celte trempe et le pays qui les produit; mai: je regrette que le comte de Shaftesbury n'ait pas agi ave< plus de sagesse, et qu'avant d'intervenir dans cette ques tion il ne l'ait pas étudiée; je regrette surtout qu'il n'ai pas employé u-n langage plus modéré et de meilleun compagnie. Il se serait épargné le tort de publier un écri que déparent des fautes grossières de statistique, don quelques-unes choquent le sons commun ; et d'injuriei gratuitement bien des personnes qui ne le méritent pas
Il avance dans son exposé au gouvernement de la reine
DE LOPJUM. S9ri
{lie 1 upiuin tue uiiiiucllcinenl cii (iliiiie deux iiiilliuiis de uiiioiirs. Comment le noble conjle a-l-il pu parvenir à se mm siiador qu'il y ait chaque annre deux millions de créaiiis liuiuaiiies qui se tumt volunhùremcnl^ sans être ^sées parle désespoir ni ))iir aucune des causes qui M' iiunt au suicide, deux millions de personnes adultes |iii, «u contraire, se tuent pour jouir dun [)laisir? Comment Sa Seigneurie n'a-t-clle pas été frappée de ce que [iirscnte d absurde cette antithèse plaisir et mort? Auraitil crn qu'en Chine la nature humaine est tout autre qu'en r.iirope? Est-il permis en bonne logique de jeter au pu- Mi(' des assertions aussi étranges, sans avoir la moindre iionnée,la moindre preuve à l'appui?
Si nous en venons aux accusations formulées contre Il V marchands et les producteurs d'opium, nous ne trouverons ni plus d'exactitude ni plus de justice. C'est une erreur de croire que les Anglais seuls font le trafic de l'opium; car tous les étrangers indistinctement, et spérialement les Américains, l'introduisent et le vendent.
C'est encore une erreur de regarder le commerce de 1 opium comme une infraction au traité de Nankin. Ce iraiténe fait pas la moindre mention de lopium, qui n'est pas non plus compris dans le tarif : d'où l'on devait con-
; dure qu'il faisait partie des articles non spécifies, qui sont tenus de payer un droit d'entrée de 5 pour 100. Cela est si vrai, que dans le principe quelques commerçants voulurent le présenter à la douane, réclamant son intro-
I duction moyennant le droit sus-mentionné do 5 pour 100. Les vaisseaux portant de l'opium n'entraient point dans les ports et n'étaient point contrôlés par les consuls ; mais ils stationnaient aux embouchures des rivières des cinq ports ouverts au commerce, ou sur d'autres points de la côte, où les mandarins le toléraient moyennant des gratifications.
C'est une autre erreur de penser que si le gouvernement britannique défendait aux vaisseaux anglais d'apporter
do l'opiiini en Chine, liniporlalion de celle substance cesserait; en effet, elle serait importée par les vaisseaux, des autres nations. Cela est d'autant plus évident que les premiers introducteurs de l'opium, comme je l'ai déjà dit, furent les Portugais, et que les sujets de la Crande-15retai,^ne ne firent iiue profiler d'un commerce hicratif qui, était déjà inauguré depuis longtemps.
C'est une autre erreur d'imaginer que si aucun vaisseau, étranger n'apportait de l'opium en Chine, l'usage de cette substance cesserait. En eil'et, les jonques connaissent fort bien la route de l'Inde, et si elles ne vont pas maintenant y chercher l'opium, c'est que les Chinois trouvent phis d'avantage à le recevoir par l'intermédiaire des clippeii anglais.
C'est une autre erreur d'admettre que si le gouvernement des Indes, interdisait la culture de l'opium dans ses domaines, cette substance disparaîtrait. Le pavot croît trèsbien depuis la ligne jusqu'il une latitude de 30 à 40 degrés, et il produit beaucoup a Java, aux Philippines, à Bornéo, en Egypte, etc., et jusque dans la Chine ellemême, oià depuis plusieurs années on en récolte quelqui s milliers de caisses. Peut-être l'opium de Java, par exemple, aurait-il un goût différent de celui de Malwa ou de Bénarès et paraîtrait-il d'abord de qualité moins parfaite; mais le consommateur ne tarderait pas a s'y habituer, et sans doute finirait-il par le préférer. Celui qui est accoutumé a fumer des cigares de la Havane trouve mauvais ceux de Manille, et celui qui fume habituellement des cigares de Manille n'aime point ceux de la Havane. Actuellement on ne cultive point l'opium dans d'autres pays, vu que celui de llnde revient a très-bon marché. Aux Philippines, cette culture a été prohibée parce qu'on a craint, ainsi que je l'ai observé, que les indigènes ne s'aicoutument à le fumer, et par suite ne deviennent plus paresseux encore qu'ils ne le sont. Je crois qu'en cela oo se trompe, car la paresse chez les naturels des Philip-
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infis provient do rc qu'ils iiOnl pas de besoins; s'ils sn ■éai(Mit celui (le fumer de lopitun, ils seraient obligés d<* availler pour se; procurer de (juoi en acheter. Enfin c'est une autre erreur de se persuader que les landarins ont eu tort h cd'ur d'cnipôchcr l'introduction do )piuni. Plusieurs le funu'ul; la plupart, sinon absolument us, recevaient des présents jxiur en tolérer la contremdc. Si l'on excepte le fameux l.in-tsi-suet un petitnomre qui résident à la cour, je crois que tous les autres, ut-ètrc Ki-ylng lui-même, ont participé aux bénéfices de trafic illicite. Sir i. V. Davis, lorsqu'il était en Chine )mme ministre plénipotentiaire, lui dénonça plusieurs is les abus de la contrebande, favorisée par des officiers Drrompus. 'N'oici quelques passages de ses dépêches à ce ijet :
(I J'ai déjà adressé à Votre Excellence une note où je li exposais que, tandis que les contrebandiers, qui )nt le trafic de l'opium a l'extérieur du port, forment es établissements a Namoa et à Cumsingmoon sur le îrritoire chinois, y bâtissent des maisons et y ouvrent des outes, les Anglais honnêtes qui entrent avec autorisaon dans le port sont exposes à toutes sortes de mauvais raitements et d'outrages dont les auteurs ne sont pas unis
« L'établissement fcontrcbandistei de Cumsingmoon a té formé dans ces derniers six mois à la suite de l'ordre [ue je donnai aux navires de se retirer a Wampou ; mais elui de Namoa existe depuis un bon nombre d'années. k.ussitôt après mon arrivée Votre Excellence appela mon ittention sur ce fait. En conséquence je publiai un édit )ii je déclarais que ces gens-là agissaient contrairement lux stipulations des traités, et que je ne les protégerais Doint. Cependant depuis lors ils sont demeurés là sans ivoir été inquiétés i
ôSif) LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
'< Non seulement ces contrebandiers ont osé bâtir dei maisons et établir dos roules, mais ils ont a terre dei chevaux, dont ils se servent pour aller dans toutes les directions. »
Ki-ying, probablement sans agir contre ces contrebari' diers, répondait fi'oiilemiMit :
« Quant à la violation de la loi à Namoa et à Cumsingmoon par la contrebande d'opium et la connivence des mandarins au moyen de présents corrupteurs, des investigations rigoureuses seront faites, et j'ai déjà donné aui autorités l'ordre d'examiner sérieusement l'affaire.
« Quant à vous, honorable envoyé, en ne protégeani point ces contrebandiers, et en me donnant avis de ces faits, vous montrez suffisamment que dans ces affaires qui nous concernent mutuellement, vous agissez avec la plus grande justice et sincérité, ce dont je vous suis obligé.
« Taou-kwang, 26' année, 2* mois, 4* jour (mars 1846). »
Quel est donc en définitive le reproche qu'on adresse au gouvernement des Indes? Qu'il autorise ou qu'il encourage la culture de l'opium, dont il retire un produit net de 4 ou 5 millions de livres sterling? On veut donc qu'il interdise cette culture pour en laisser le bénéfice à d'autres pays, et qu'il fasse payer aux habitants de l'Inde les 5 millions que lui donne maintenant l'opium ? Moi qui ai visité l'Inde, tant supérieure qu'inférieure, et qui crois la connaître un peu, je suis convaincu que celte colonie estdéjatrop surchargée, et que lui imposer une nouvelle contribution capable de produire 5 millions de livres st., serait une affaire d'une extrême crravité (*). Et en faveur
(•) Voyez la note B, à la On de ce volume.
DE LOPIIM. 7,01
qui frr.iil-oii ce siurilicc? Kii l'avriir dos fiimrurs do Cliiiio? iNoii ciTlainoiucnt, car ils n'en fumciaicnl pas oins. Ce sacrifice n'aurait d'aulro résultat que de favt)icr les pays qui entreprendraient la culture de l'opium ur approvisionner le mardié de la Chine. Qu'a-t-on a reprocher aux coniuiercants ? Ne sont-ce. s les Chinois qui demandent l'opium et qui rachètent lontaircment, quoique aucun étranger ne les excite r son exemple à on faire usage? Ne sont-ce pas les Chiis qui venaient rhercher l'opium en dehors des ports, a rd des recewing-ships? I,a nation ciiinoise serait-elle niposée d'enfants etde sauvages ne sachant pas c^qu'ils it? Prétendrait-on, par hasard, que la reine d'Anglerre entreprît de corriger la Chine de ses luibitudcs ou, si n veut, de ses vices, etnième de réformer son adminisition des douanes en faisant la police sur ses côtes? Et
quel droit le gouvernement anglais ou tout autre urrait-il prendre de semblables mesures? Si ce n'est s la ce qu'on demande, que veut-on donc? Contre quoi i contre qui déclame-t-on?
L'opium aurait pu entrer légalement avec un grand bc- ;fice pour le trésor impérial. Mais il a été bien difile de décider l'empereur ii adopter ce système ■ ^). Après oir, dans plusieurs décrets, déclaré que l'opium est un
ison et une calamité pour le peuple, il ne croyait pas l'il fût de la dignité de sa couronne d'en autoriser linjduction dans le but d'en retirer un bénéfice. Je com-
ends ce sentiment, et je le respecte; mais voudrait-on
iger du gouvernement anglais que, par le moyen de s Commodores, il empêchât ses propres sujets de faire i commerce avantageux, tandis que les Américains, les )llandais, les Danois, les Suédois, les Portugais contileraient a le faire librement, et profiteraient de l'éloilement des Anglais?
n Ceci a été enfin obtenu par un article du traite de Tien tsin. U. 25
iiJH
XM8 LA CIlINn F.T Li:S rUISSANXÉS CIIIŒTIENNES.
Loiil Sliartcslnirv, on pailant de la valeur de l'opi inlrudiiit, dit que l(;s lu'gociaiils volent (roliy aux (Ihi celte somme. Je ne sais ce qui doit paraître ici pin étrange, ou la pensée du nol)le lord ou l'expression don il se sert pour la rendre. .le puis aflirmer a Sa Seigneui ii que parmi les négucianis qui Idul le commerce de loi pium il y a des hommes éminemment honorables, dcl gentlemen aceomplisj qui non-seulement sont incapable de voler quoi (juc ce soit, mais qui ne le cèdent a poi sonne en sentiments de justice et en actes de bienfaisance et de charité.
Quo^l'abus de l'opium soit cause du malheur et de 1 ruine de quelques individus, de quelques lamilles, je n le contesterai pas; mais je ne vois a cela d'antre renièdl que celui qui sortira du mal lui-même. Si l'opium es' réellement nuisible, il est impossible qu'a la longue oi no tînisse pas par le prendre en horreur; après tout. Il plaisir qu'il procure n'est pas assez séduisant pour avojl plus de force que l'amour de la vie, que l'instinct de IK conservation. J'ai déjà fait observer que ni les négocianth ni les matelots étrangers, qui ont sans cesse l'opiunl^ sous la main, n'aiment a le fumer, parce qu'ils n'y son)* point accoutumés, et ils n'en prennent point l'habiJJ tude, parce que, parmi nous, ce n'est pas la mode. Interli dire la culture et la vente de l'opium parce que quelquelf débauchés en font un abus pernicieux, ce serait commit si l'on défendait les liqueurs parce qu'il y a des ivrognesi ou les rasoirs parce quil y a des gens qui s'en serven pour se couper le cou, ou la poudre parce qu'il arriv que des individus se brûlent la cervelle.
tn France, pays florissant, il y a tous les ans enviro 3,000 suicides, sur lesquels un dixième au moins, c"c?l adiré oOO, se donnent la mort au moyen delà poudre. L population de la France étant de 33,000,000 d'habitanLii y a un suicide au moyen de la poudre par 168,666 hab. tants. Si en Chine, il mourait des gens par lopium dun
DE LOnitlM. SM
111(^1110 proportion, 1p iioinltiT drs \ irliiiips dovrail s'ovor cIkuiiio amit'c ii plus cU- 3,.")00, ce qui (('rlainrinonl a pas lien, .lo suis donc convaincu ([uc le nonil)rc des dividus ([ui, on France et dans lo l'osle d(^ l'Kuropo, eurent parle inoven de la poudre, est proporlionnol- UH'iit plus grand ({ne celui des victimes que l'opium •ut t'air(MMi Chine; et pourtant on ne songe point a inrdire la vente do cet article, qui sert pour la chasse, )ur la composition des feux d'artifice cl pour d'autres iagcs innocents.
Le côté réellement grave de la question de l'opium f«c ouve dans la circonstance qui lui a donné tant d'impornce aux yeux du gouvernement chinois, je veux dire ms l'exportation des métaux précieux. Chaque fois que tte exportation aura lieu, la cour de Pékin regardera le 'mmerce avec les étrangers comme une calamité, et sa tlitique aura pour objet de le ruiner ou du moins de lui cttre ioules les entraves possibles. La manière de rainner des mandarins et même des simples particuliers limés de sentiments patriotiques sera celle-ci : « Les iglais viennent nous apporter leurs marchandises et ur opium pour nous enlever notre argent, et quand )us voulons mettre un terme aux préjudices qu'ils noua casionnent, ils arrivent avec leurs vaisseaux à vapeur
leurs soldats pour nous forcer de continuer un com^ erce qui nous est si funeste et continuer eux-mêmes à )us enlever notre argent. »
On a pensé que le gouvernement finirait par autoriser ibliquementla culture de l'opium en Chine ; mais il rcilterait de la que, d'immenses terrains employés mainnant a produire du riz recevant une autre destination,
faudrait faire venir du riz de l'étranger, en sorte que pays dépendrait de l'étranger pour sa subsistance. Dans le de mes dépèches au gouverneur de Manille, je caillai la quantité de riz que peut fournir un terrain prolisant un nombre donné de caisses d'opium^ et les cen-
taiiifs (lo i'ari;aisons de vh (|iril faiulrail iiilroduirc [et plus que la qiiantilô intiotliiitc ])i'<'>scntonionl), dans le cajl dr fairo produire aux lerros de la Chine l'opium qiH> n Empire reçoit maintenant du dehors.
Puis(iu'on sait la quantité d'opium que consomme n moyenne chaque fumeur, il n'est pas dillicile de calculci le nombre de personnes (jui ont cette hai)itude; on a trouve qu'il est de 2 ii 3 millions. La population de l; Chine étant de 400 millions au moins, si l'on réduit n nomhre d'un tiers pour les enfants et les jeunes gensd( moins de vingt ans, on arrivera à ce résultat (ju'il y a ii peine un fumeur ou deux sur cent individus. Des lors' quel effrayant accroissement peut prendre encore la con sommation de l'opium!
L'argent ayant commencé a entrer de nouveau cr Chine, depuis 18o3, au lieu d'en sortir, le gouvernemen impérial n'a plus parlé des effets empoisonnants de l'o pium. Depuis quehiucs années les chefs des province: avaient pris sur leur responsabilité de laisser passer ce article moyennant un droit d'importation, et il a été enfii légalisé par le traité de Tien-tsin et mis au tarif de: douanes pour 30 dollars par caisse.
CHAPITllE DIX-SEPTIÈME
DU COMMERCE EXTÉRIEUR
Apartir dcrannôo actuelle 1861, nous aurons, jospère, !S données précises et détaillées sur le commerce entre Chine et les puissances chrétiennes. Le gouvernement ; Pékin, après les traités signés en octohre 1860, a créé le inspection générale des douanes et en a confié la rection à l'ancien consul anglais, M. Lay. C'est à cette stitution nouvelle que nous devrons, on n'en saurait )uter, de vrais tableaux de statistiques commerciales. Jusqu'à présent, il a été bien difficile de se procurer ;s renseignements sur cette matière ; il n'y avait point à )mpter sur les employés indigènes (*). Le commerce
(*) Tout récemment des employés européens avaient été mis à direction des douane» de Chang-hai, de Canton et mémo de ua-to.
s'fsl lait dans jjlusieurs ports et sous une foule de drapeaux divers. Beaucoup de nations n'étaient pas repré-'" senlées par des consuls réj^uliers. Souvent les agents con-p sulaires appartenant au même drapeau, mais établie dans des ports différents, n'avaient pas de rapports entic eux. La plupart des gouvernements négligent la publj-l cation de tableaux exacts sur leur commerce extérieur." L'Angleterre elle-même , qui possède un dispendieux bureau intitulé boardoftrade^ ne nous faitpas connaîli le commerce de cbacune de ses colonies avec les pa;. étrangers. Il s'ensuit que nous ne pouvons pas savoir au juste l'importance du trafic entre la Chine d'un côté, fi l'Australie et l'Inde de l'autre. Or les échanges entre 1 Céleste Empire et les possessions britanniques dans FAsi (Singapore,Pénang, Bengale, Bombay, etc.), entrent pour la moitié à peu près dans le commerce général de la Chine. J'attire l'attention sur ces faits pour répondre d'avance à ceux qui trouveront incomplet mon présent chapitre.
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