‹ La Chine et les puissances chrétiennesChapitre 27 sur 71 · DES MOEURS ET USAGES DE U CHINE · texte numérisé non relu

DES MOEURS ET USAGES DE U CHINE

Elle en sort enfin, couyerte d'un voile épais lui cachant complètement la figure. Son mari la conduit par la main vers le salon des ancêtres où sont les tablettes avec les noms et titres des aïeux et même souvent leurs portraits. Les époux se prosternent et réitèrent la même génuflexion devant le père et la mère de l'époux. On lit alors aux mariés .des maximes morales adaptées à la circonstance, tirées des ouvrages de leurs philosophes. Puis on leur donne deux coupes pleines de liqueur , qui sont attachées avec un cordon de soie rouge, et la fiancée lève son voile pour boire ; c'est alors que le mari voit pour la première fois sa femme. Toutes les personnes des deux sexes invitées, parents ou amis, assistent debout à ces cérémonies.

* Enfin un repas plus ou moins solide ou délicat est

servi. L'épouse préside a la table des dames et l'époux à celle des hommes. Une bruyante musique retentit.

Après le repas réponse se présente dans le salon des hommes et elle en fait le tour gracieusement, en remerciant les assistants. Elle est soutenue par deux entremetteuses qui font remarquer avec orgueil ses beautés et la petitesse de ses pieds.

Pendant toute la journée, les amis qui n'ont pas été invités à l'acte de la cérémonie, ceux qui n'ont pas pu y assister a cause de leurs affaires, et les voisins, viennent faire leurs compliments aux époux. A chaque nouvelle visite les entremetteuses emmènent au salon l'épouse et Ini font montrer ses pieds (qu'elles appellent toujours les lisSor), pour qu'on puisse bien les admirer.

Des écrivains modernes, en parlant de cet acte de la cérémonie, assurent que tous les visiteurs en examinant la fiancée font les observations que bon leur semble, sur son nez, ses yeux ou toute autre partie de sa personne, et qu'elle est tenue de supporter avec patience toutes ces impertinences sans rien répondre. Quant k moi je n'ai jamais entendu faire, en présence d'nae nouvelle mariée,

aucune observation qui pût lui être tant soit peu désagréable, et je suis presque certain que pareille chose n'a Jamais lieu.

Généralement il y a trois jours (Je féte pendant lesquels

les amis et les voisins vont faire leurs compliments aux époux. Ces journées^doivent paraître bien longues à la pauvre mariée qui, affublée de ses robes de gala et de sa lourde coiffure, est obligée de se tenir presque toujours debout et de se laisser examiner par tout le monde. J'en j ai vu qui étaient si accablées de fatigue que j'en éprou-» i . vais de la pitié. i

n m*est arrivé, avec des amis européens, qu'en passant | dans une rue nous entendions de la musique dans Tintérieur d*une maison et du monde assemblé k la porte ; nous ' apprenions qu'il y avait là une noce; nous montions dans | la maison, nous saluîons les personnes qui venaient nous | recevoir, et demandions qu'on nous laîssftt voir la nou- 1 velle mariée. On s'empressait de nous complaire et on nous offrait le thé et la pipe. Si c'était une famille modeste, nous trouvions sur une table un plateau où tous les amis visiteurs déposaient un cadeau en argent pour la nouvelle dame. r>ious jetions dans ce plateau une piastre d'Espagne chacun, et nous nous séparions trés-bons amis.

Des indigènes, étrangers a cette famille, n'auraient pas fait une chose pareille ; mais les maîtres de la maison comprenaient notre curiosité d'Européens, et ne s'en flfc* chaient nullement.

Enfin la nouvelle mariée est débarrassée de toutes ces | cérémonies, sa vie de réserve et presque de réclusion commence pour durer toute la vie.

Peu de jours après le mariage, elle va visiter ses parents. Elle revêt ses habits de noce et est portée dans une belle chaise, ouverte par devant et par les cfttés, de manière qu'en passant dans les rues tout le monde peut la voir parfaitement bien. Gomme il y a certaines époques et certains jours qu'on considère propices aux mariages,

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un Européen a la chance , ces jours-la , de voir beaucoup de jeunes et belies dames découvertes*

L'abbé Grosier, que j'ai cité au eommencement de cet article , décrit ainsi un mariage :

^ Au jour fixé pour la célébration du mariage, Tépoux, richement vêtu, se rend a la maison de sa fiancée, et s*y prosterne devant son beau-père et sa belle-mère, les oncles et les proches parents de sa future épouse. Les der^ niers adieux de celle-ci a tous ses parents sont aussi des prosternations, au moment où elle se dispose à quitter la maison paternelle. Quelques missionnaires placent ici la première entrevue de l'époux et de l'épouse, d'autres la reculent jusqu'à l'arrivée de celle-ci à la maison de son mari : peut-être cette circonstance varie-t^Ue selon l'état des personnes et le différent cérémonial des mariages.

a Ces formalités préliminaires remplies, on place la fiancée dans une chaise ou dans un palanquin fermé. Tout ce qui lui appartient et les divers efléts qui composent son trousseau l'accompagnent, portés par différentes personnes «des deux sexes; d'autres l'entourent avec des torches et des lanternes, même en plein midi,asage qu'on a conservé parce qu'autrefois tous les mariages se célébraient pendant la nuit. Une troupe de musiciens la précède, et sa famille la suit. La clef qui la renferme dans sa chaise est entre les mains d'un domestique de confiance : il ne doit la remettre qu'au mari. Celui-ci, après l'avoir accopipagnée quelque temps k cheval ou dans un palanquin, prend les devants et court attendre a sa porte l'arrivée du cortège. On lui remet cette clef; il ouvre avec empressement la chaise, et du premier coup d'oeil il apprède sa chance et voit si on l'a bien ou mal servi. 11 arrive quelquefois que l'époux mécontent referme subitement la chaise et renvoie la fiancée chez elle. Il suffit qu'il consente à perdre, pour s'en débarrasser, la somme qu'il a donnée pour l'obtenir.

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4i lA CHINE £T LES PUISSANO&S CHMËTIEliliES.

tt Si répouse est agréée, elle descend de sa chaUe et entre avec Tépoux, suivis^ Tuii et Tautrei de leurs parents, dans une salle où le couple nouvellement uni salue quatre fois le thien (ciel), et ensuite les parents de Tépoux. Aussitôt après» les nouveaux mariés se rendent au lieu où Ton a préparé, pour eux seuls, le repas nuptial. Avant de s'asseoir, l'épouse fait quatre génuflexions devant son mari, et celui-ci à son tour en £Gût deux devant elle; ensuite ils se mettent èt table, mais avant de manger ils répandent un peu de vin en forme de libation, et mettent k part quelques viandes pour être offertes aux esprits. Lorsqu'ils ont un peu mangé, en gardant un profènd silence, l'époux se lève, invite son épouse à boire et se remet incontinent a table : l'épouse pratique aussitôt la même cérémonie à l'égard de son mari. Alors on apporte^ deux coupes pleines de vin : ils en boivent une partie, et mêlent dans une seule eoupe ce qui reste, qu'ils se partagent ensuite et achèvent de boire.

a Pendant ce tenups, le père de l'époux, dans un appartement voisin, donne un grand repas k ses parents et aux personnes invitées : la mère en donne un autre à ses parentes et aux femmes des amis de son mari. Cet usage s*observe dans tous les festins chinois : les femmes s'amusent entre elles et les bommes se réunissent de leur côté. »

L'abbé Grosier admet, comme on vient de le lire, chez répoux le droit de refuser sa âancée quand il la voit, si elle ne lui plaît pas. Je n'ai jamais entendu parler aux indigènes de ce droit, et il me paraît assez difficile de le concilier avec la loi du pays (admise par le même auteur) qui oblige les fils de respecter les^ngagements de leurs parents et de se marier conformément à leur volonté.

Ce récit prouve les différences qu'on trouve, selon les provinces et les circonstances, dans le cérémonial du mariage.

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A une noce, h laquelle j'assistoi, je fos témoin de deux singuliers usages que je n ai trouvés, pas même indiqués, dans aucune des descriptions que j'ai lues sur ce siqet.

Toilfc ce que Je vis : après que les nouveaux mariés eurent fait leurs prosternations aux ancêtres et aux parents de répoux, et qu'ils eurent entendu, à genoux, le sermon qu'on leur lut,- ils fiirent conduits dans un salon au milieu duquel se trouvait le lit nuptial. On y fit monter les époux et ils s'y assirent Fun en face de l'autre; le mari était adossé k la téte du lit et la femme du c6té des pieds. Celle-ci avait gardé jusqu'à ce moment sur sa figure un veile épais d'une étoffe d'or, sous lequel elle était parfaitement cachée à tous les regards. A peine futelle assise sur ce lit, vis-èu-vis de son mari, on lui 6ta le voile, et alors l'époux et nous tous qui étions dans le salon, pûmes la voir à notre aise. Je compris que ceci voulait dire qu'un mari ne doit voir sa femme qu'au moment d'entrer dans le lit nuptial.

ils descendirent du lit et la dame fut emmenée dans un boudoir où il y avait une table de toilette avec une glace, des essuie-mains, de l'eau, des cosmétiques et des parfums. J'avais toujours suivi la dame, et j'entrai dans ce boudoir ; je vis qu'on lui enleva les ornements dorés et les fleurs qu'elle portait sur la téte, qu'on lui lavait la figure, et on commençait a la déshabiller quand je me retournai pour demander à l'un des hommes de la maison, que je croyais prés de moi, l'explication de cet étrange procédé. Je m'aperçus alors qu'aucun homme n'était entré dans cette chambre, où je me trouvais avec une trentaine de dames et demoiselles. Une jeune fille

14 ans, sœur du nouveau mari, me regardait toute rouge de colère. 11 était évident que je n'aurais pas dû entrer dans ce boudoir, mais personne, pas même les dames, n'avait osé me le dire. On pensait que je ne tarderais pas à comprendre l'inconvenance de rester là, et que j'en sortirais d^ moi-même, ce qui arriva en effet.

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50 lA GHmB fiT LES FC185ANCES CSRÉTOEIQIES.

£1 je ne puis iii*empècher de foire remarquer, h propos

de cet incident, le raffinement de la politesse chinoise.

£n sortant du boudoir je trouvai les hommes, avec lesquels je pouvais m'entendre en langue mandarine, et je leur demandai ce qu*on allait foire avec cette dame. On me dit qu*on lui enlevait les ornements et le fard afin de la voir telle qu'elle était, et qu'ensuite on la forderait et la couverait de nouveau.

Des écrivains modernes ont fait supposer que très-souvent les fiancés se voient plus ou moins furtivement avant se marier et même avant de foire le contrat Mon opinion est différente ; sans croire que Tînterdiction de se voir soit aussi rigoureuse qu'elle Test dans ces circonstances parmi le3 musulmans, j'ai la conviction que, dans rimmense majorité des cas, les époux chinois ne se voient qu'après le mariage.

Je fonde mon opinion sur ce que j'ai entendu dire aux indigènes eux-mêmes , et aux probabilités qui découlent des faits sociaux de ce peuple extraordinaire.

11 ne faut pas penser aux bals, aux soirées, aux dîners, | aux promenades, aux visites que nous avons en Europe -et où nous voyons toujours les deux sexes jouissant du plaisir de la conversation. En Chine il n'y a d'autre société, surtout pour les femmes, que celle de la famille. Les fils en se mariant ne quittent pas leurs parents pour s'établir a part; ils reçoivent leurs épouses a la maison paternelle. La femme nouvellement introduite est pour les vieux maîtres une fille de plus. Elle porte le deuil à la môrt des parents de son mari, et non k celle des siens propres.

Un jeune homme ne cherche pas, ne choisit pas une compagne ; ce sont ses parents qui, désirant son bonheur, ayant plus d'expérience, exempts de toute passion, ce sont ses parents qui lui choisissent sa compagne, et il est obligé par les usages et par la loi écrite d'accepter ce choix. l>ès lors, il serait fort inutile pour les jeunes gens

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de se voir avant le mariage : cela ne pourrait produire que des désagréments aax chefs des deux familles qui ont décidé l'union parce qu'elle leur convient. Ces personnes, déjà âgées, attachent peu d'importance a la beauté et considèrent plutôt rintelligence, la douceur du caractère, la fortune, les relations de famille et d'autres qualités plus positives et plus durables que celle d'une passagère beauté. Ils n'aimeraient donc pas à voir tous leurs soins p^us k cause d'une entrevue dans laquelle une des parties du couple futur ne trouverait pas l'autre de son goût. Les vieux parents, donc, ne peuvent pas trop désirer que ces entrevues aient lieu ; elles sont d'ailleurs contraires aux rites, c'est-h-dire aux usages écrits, et elles déshonoreraient les demoiselles. Or, la vie sociale de ce pays considérée, il serait fort difficile à un fiancé de voir sa future, si les parents de celle-ci ne le fàyorisaient pas dans ce désîr.

Un indigène, homme sensé, auquel je demandais s'il n'était possible, en aucun cas , à un homme de voir

une demoiselle avant de s'engager a l'épouser, me fit une réponse qui me paraît logique et vraisemblable.

« Supposez, me dit-il, qu'un homme d'une grande fortune entende parler d'une demoiselle qui est très-jolie et qu'il demande a la voir, avant de s'engager a l'épouser, dans ce cas il peut arriver qu'on la lui &sse connaître personnellement. »

Dans tout ce que j'ai dit jusqu ici j'ai entendu parler des classes moyennes et riches. Dans le bas peuple, on . se marie bien souvent avec des femmes qu'on a vues très-bien. Les pauvres filles n'ont pas le moyen de vivre cachées dans les appartements. **

Il arrive même, que la fille est conduite après les fiançailles chez le futur, où elle commence a se rendre utile aux parents de son mari. M. Milne dit qu'il a connu une famille trè&-aisée dans laquelle la fiancée voyait tous les jours son futur.

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Lè mariage n'est pas de beaucoup une affaire aussi sérieuse pour un Chinois qu'elle l'est pour un Européen. D'abord la femme reste toujours k la miaison« 11 n'est pas question de raccompagna aux promenades, aux théâtres, aux amusements et aux visites; il n*est pas nécessaire de payer souvent des notes a la couturière, 'a la modiste ou à la remise des voitures. La loi permet de prendre chez soi des concubines. Enfin, la femme restant k la maison, et le mari allant où bon lui semble, il peut courir, s'amuser k son aise, sans que la femme soit pour lui un embarras.

J*ai dit qu'un homme marié peut avoir des concubines. En effet, la loi le permet : les grands seigneurs et les riches ont souvent (pas toujours) le luxe d'un nombreux harem. Dans les classes moyennes, quand unhomme ades enfants de sa femme, il est très-désapprouvé s'il introduit chez lui des concubines; c'est une débauche qui le rend méprisable aux yeux du public. Mais si^ après 10 ou 12 ans de mariage, sa femme ne lui a pas donné d*enfant, alors c'est différent : on ne blâmera pas qu'il asse l'acquisition d'une petite femme o\x seconde femme f et même de deux ou trois.

Cette acquisition se fait facilement. U cherche, par le moyen d'un entremetteur ou d'une entremetteuse, une fille de famille pauvre ; il va la voir, l'examine ; il offre pour elle une somme d'argent, et quand le contrat est fait, il l'emmène chez lui, sans autre cérémonie, et l'affaire est terminée.

C'est une bonne fortune pour une pauvre famille de vendre une fille k un homme riche, et elle-même ne s'en trouve pas malheureuse. Chez son père elle travaille rudement de ses mains, elle est mal nourrie et mal liabillée. Si elle se mariait, ce serait avec un homme du peuple et elle se trouverait peut-être plus malheureuse encore chez son mari. Dans la maison du seigneur, elle est bien logée, bien vêtue, bien nourrie; elle ne travaille que pour s'amuser, elle a des bonnes pour la servir, elle peut

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