DES MŒURS J;T USAG£S D£ LA CHINE
femme, dans un salon ou dans un jardin, mettra par coquetterie la main sur le bras ou T épaule de son mari. L'air de faiblesse que le petit pied donne à la femme m un charme des plus intéressants pour les yeux des Chinois. Mais à part tout cela, les dames, pour si petit que soit leur pied, marchent très-bien et assez vite, montent et descendent des escaliers sans le moindre appui. J'en ai même vu courir pas mal, quoique les pieds dans ce cas ne fussent pas très-comprimés.
Les bandages et surtout les souliers sont bien nécessaires à la femme pour qu'elle puisse marcher aisément.
Enfin, le même R. W. C. Milne que j'ai tout k Theure cité, dit ceci :
<( Si l'étroite compression des pieds occasionne réellement de la peine ou de la douleur, il est merveilleux de ' remarquer Fabsence complète de ces sentiments chez des femmes qui font dans la même journée une marche de plusieurs milles, chez des nourrices qui portent leurs enfants sans en éprouver la moindre incommodité, cbes des servantes qui accomplissent des travaux devant lesquels reculerait le zèle des servantes européennes. Il est étrange de contempler avec quelle aisance des jeunes filles dont les pieds ressemblent au sabot d'im quadrupède, exécutent les postures des danses les plus étranges, ou se livrent à leurs jeux dans les rues et dans les ruelles. Les femmes aiment beaucoup k jouer au volant; et, comme raquette, elles se servent de leur pied, sans paraître en éprouver la moindre gène. J'ai vu, dans une troupe de jongleurs nomades, une femme soulever une table sur ses deux pieds difformes, la balancer dans l*air, la tourner et retourner sur ses deux bouts, sans manifester la moindre douleur. »
Il est très-certain que les indigènes attachent une importance de beçiuté au petit pied, J'ai souvent observé
qa*en parlant d'une femme il était tout de suite question de son pied. Par exemple, on disait : «r Aves-vous tu M"' F.... qui s'est mariée avec notre ami M. G.... ? — Oui, je l'ai vue. — Est-elle belle? — Ohl oui , elle a un pied comme cela. « Et en. disant ces paroles l'interlocuteur approchait les deux doigts, pouce et index, de sa main droite en indiquant un pied de six centimètres. Je pense aussi qu'une demoiselle qui n'aurait pas le pied comprî* mé trouverait difficilement à se marier convenablement. Malgré tout cela, j'ai la conviction que la petitesse du pied est loin de causer sur l'esprit du Chinois autant dlmpression qu'un gracieux visage ou d'autres traits de beauté; il en reçoit à peu près, je crois, la même illusion qu'un européen trouve dans un petit pied non estropié d'une dame à crinoline. Je raconterai un fait entre plusieurs autres dont je pourrais faire l'énumération :
Un jour, j'avais été invité à une noce par un ami qui vint k se marier, et avec lequel j'étais assez lié. Après la cérémonie, tous les convives se trouvaient, selon l'habitude, assis à difTérentes tables où il y avait du thé et des gâteaux. Le nouveau marié s'entretenait un peu, tantftt avec les uns , tantôt avec les autres. Quand vint mon tour et qu'il fut assis près de moi, je m'aperçus qu'il était tout déconcerté. U me dit : « Avez - vous regardé ma ftoimet — Oui, répondis-je. — Comment l'avez-vous trouvée? — Très-bien ; pourquoi me demandez-vous <^ia? et vous, comment l'avez-vous trouvée ? — On m'avait assuré qu'elle étoit jolie, mais elle me paraît laide! — Pourtant elle a un pied excessivement petit. — Oui, c'est vrai, me répondit le nouveau marié avec distraction et trés-peu consolé par ma remarque, elle a un pied trèspetit, et, ajouta-t-il, elle brode très-bien. »
Les Tartares mandchous, dominateurs actuels de l'Empire, n'ont jamais fait déformer les pieds de leurs fenn mes. L'impératrice et toutes les dames de la cour, ainsi que les femmes et les tilles des nombreux Tartares qui se
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trouventdans le pays, soitcomme mandarins, soit comme officiers et soldats, toutes ces dames, dis-je, ont les pieds
au naturel et font usage de grands souliers, a la semelle épaisse de 2 ou 3 centimètres.
Les nonnes de la religion bouddhique ont aussi de grands pieds. Il y a, dans tous les couvents, des petites filles qui sont vouées par leurs parents au service de Fo, et les abbesses de ces monastères achètent aussi de j eunes filles qu'elles élèvent pour le culte. ^ ^ *
A Macao et k Canton, les canots dont on se sert pour aller de terre aux vaisseaux , sont conduits par des fem- •mes. Ces batelières ont les pieds au naturel, et quand elles sont abord, elles ne font pas usage de souliers. Elles demeurent toujours sur mer, n'ayant pas de logement à terre, et composent ainsi une population de bateaux.
Les Européens n'ont guère visité, excepté dans ces dernières années, que Cantou et Macao. Ce fait est probablement Torigine de Tidèe assez répandue en Europe, que seulement les femmes riches ont le petit pied.
Cette difformité est presque générale dans l'Empire, même parmi les servantes, les femmes des laboureurs qui travaillent elles-mêmes dans les champs, et les men« diantes. 11 est vrai que les ligatures des femmes du peuple sont moins serrées, surtout celles qui font approcher le talon du bout des orteils. Leur pied par conséquent n'est pas aussi déformé et petit que celui des grandes dames, sans être pour cela plus beau. C'est une de ces femmes travaillant dans un champ que j'ai vue courir.
Souvent la femme dont le pied n'est pas très-petit, le diminue en apparence au moyen d'un talon postiche en bois qu'elle met sous la chaussette. On porte aussi quelquefois des petits pieds tout k fait faux. La femme marche sur eux comme sur des échasses. La longueur de la robe empêche de découvrir la supercherie. Sur les théâtres, ce sont les jeunes garçons qui jouent le r61e des dames : ils portent par ce moyen des petits pieds par-*
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7t LA CBIME ET LES PUISSANCES €HRÉTIENN£S.
faitement bien imités : on n'imaginerait jamais que c*est un homme habillé en femme.
Il paraît que des femmes tarlares ont voulu quelquefois payer le tribut à la mode et déformer les pieds de leurs filles, ce qui n'a pas été bien reçu par leurs compatriotes. Vers 1840, l'Empereur stigmatisa dans un décret cet usage bas et vulgaire , et rappela aux familles tartares qu'en l'adoptant elles privaient leurs filles de la chance d'être admises dames d'honneur dans Tintérieur du palais impérial.
11 y a des écrivains indigènes célèbres, qui se sont récriés contre cette habitude de déformer les pieds des femmes, mais jusqu'ici la folie de la mode Ta emporté sur le bon sens.
Il va sans dire que le pied devient plutôt déformé que petit. Couvert des ligatures, d'un petit bas qu'on met par dessus et du soulier, il ne ressemble pas mal à un petit sabot de quadrupède. Cette déformation n'est pas, dit-on, sans remède. En laissant le pied libre il revient peu à peu et de lui-même k ses formes naturelles. Si Ton veut hâter la résurrection on cause des douleurs. J'ai entendu raconter qu'une Européenne accueillit chez elle, il y a quelques années, deux orphelines déjà nubiles ; elle leur ôta les ligatures des pieds et eut le plaisir de les voir, après quelque temps, marcher comme nous.
Je terminerai ce paragraphe par une observation qui, pour avoir été faite cent fois, n'en a pas moins sa place naturelle ici. Les Européens peuvent à peine concevoir que les Asiatiques qui nous occupent aient un goût aussi absurde et irraisonnable. Pourtant nous en avons un autre qui n'est pas moins ridicule et qui est bien plus fatal pour la santé des femmes : je parle naturellement du corset et de la manie de rendre la taille mince outre nature. Pour qu'elle le paraisse davantage à la faveur du contraste, on a adopté d'immenses crinolines. Par ces procédés si factices, une femme au naturel et une femme
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européenne habillée sont les deuK choses du monde qui ont le moins de ressemblance.