TABAC
On fume du tabac jaunâtre, très-léger, qu'on met dans une pipe en cuivre d'une forme spéciale. La quantité qu'on en met chaque fois est très-minime : elle est consommée à la seconde ou troisième bouffée. On y met le feu avec un mince rouleau d'un papier qui brûle comme de l'amadou et qui produit une flamme chaque fois qu'on soufBe dessus.
On a aussi un tuyau en bois de la longueur de 65 ou 80 centimètres. On place un peu de tabac à l'un des bouts; on y applique le papier allumé, et Ton aspire de Tautre c6té. A chaque aspiration, il faut remettre du tabac.
Enfin on fume Topium. On a pour cela un tuyau assez semblable à une flûte, ouvert seulement du côté où on
place la bouche; près du bout opposé, se trouve une espèce de pipe couverte, au milieu de laquelle il y a un petit trou. C'est dans ce petit trou que Ton met un peu d'opium préparé pour fumer. On Tarrange a la chaleur d'une petite lampe qu'où a près de soi, et puis on y applique la
(*) Chine moiUme, par M. G. Pautbier.
flamme de cette lampe. On suce et on avale la Aimêe en
trois ou quatre sucées en appliquant chaque fois la flamme.
Dans tous les territoires où j'ai passé, on se couche
pour fumer Topium, ou sur un sofa ou sur une espèce de plancher disposé à cet effet. Sir J. Davis donne la gravure d'un mandarin fumant ce narcotique , assis près d'une table sur laquelle se trouve la lampe.
Les femmes fument tout aussi bien que les hommes, soit le tabac, soit Topium. Les soldats reçoivent des rations de tabac. Les bommes ont généralement suspendu a la ceinture un sachet avec du tabac.
Je parlerai longuement sur Topium et ses conséquences, au chapitre que je destine à ce sujet
L'usage de priser du tabac en poudre est aussi assez répandu chez les hommes. Ils portent, au lieu de tabatières, de tout petits flacons. On verse un peu de poudre sur le bas du pouce de lamam droite ou gaucbe, et en appliquant ensuite ce doigt au nez, on renifle , et le tabac monte d'un seul c6té du nez.
THÉATBBS.
Le spectacle théâtral est beaucoup plus répandu et
populaire en Chine qu'en Europe. A peine y a-t-il de fête publique ou particulière sans une représentation drama- ^ tique.
A Pékin et dans les grandes villes , des édifices sont construits exprès pour les jouer. Dans les pagodes, on trouve presque toigours une grande cour : d'un c6té s'élève le temple, et en face de celui-ci, de l'autre cAté de la cour, une plate-forme en pierre et à demeure est con*
DES MOEURS ET USAGES Bfi LA CHINE.
struite et destinée aux représentations théâtrales « aûn d'amuser les dieux. Généndementf sur les deux autres c6tés qui forment le carré de la cour, il existe des chapelles au même niveau que le théâtre ; ces chapelles, où il y a des idoles^ serrent de loges. On les loue pour quelque chose comme un franc. Daâs la cour, le public esl admis gratis. Tout le monde reste debout.
Quand un mandarin prend possession dune nouvelle place, quand un négociant voit arriver un navire qui revient après avoir fait de belles affaires, quand un père apprend que son ûls a gagné un grade littéraire ou obtenu une place, quand une personne veut célébrer la gaèrison d'un membre de sa famille qui a été' dangereusement malade, ou dans toute autre circonstance de ce genre, celui qui veut donner la féte loue les services d'une troupe de comédiens. Il y en a de tous cfttés qui parcourent les provinces ; il y a aussi des troupes d'enfants. La troupe voyage avec plusieurs grandes malles pourvues des costumes nécessaires. On élève , dans le lieu où on le désire et h Fair ouvert, un échafaud avec un toit et trois murs en toile; le quatrième côté reste Ubre et ouvert pour le public* On laisse sur le derrière m endroit assez spacieux pour que les comédiens puissent 8*habill€r et se retirer. Les musiciens sont assis dans les coins de la scène. Le spectacle est gratis pour le public. Souvent les frais de la représentation sont payés par <iuelques amis qui ont souscrit pour cela.
1-a représentation a lieu ordinairement pendant la journée, et elle dure parfois du matin au soir si la pièce ^t longue, comme il arrive, par exemple, pour le Pi-pa-
dont nous parlerons tout a Fheure.
Quelquefois une de ces troupes bâtit à ses frais, avec des bambous, une enceinte autour de la plate-forme, avec te petits échafauds et des sièges plus ou moins hauts, et ces places sont louées pour des sommes très-modiques.
Quand les ambassadeurs européens ont traversé le
fti U CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
pays, les autorités locales leur oat souvent ofiTert des
festins, et le dîner avait lieu dans un salon doù 1 on voyait une comédie jouée en face.
rai assisté un soir à une grande féte de famille de riche maison. Elle eut lieu dans un immense salon dont la quatrième ou cinquième partie avait été convertie en théâtre, et une troupe y jouait la comédie. Le reste était rempli de petites tables et de chaises. Les invités s*asseyaient et ils avaient constamment des pipes pour fumer, des gâteaux et du thé. Le maître de la maison était uu respectable vieillard, et cette féte avait lieu pour célébrer sa 61* année. Il s*asseyait tantôt près des uns, tantôt près des autres, et les hommes de la maison en faisaient autant. En ma qualité d'étranger, je recevais cette attention de beaucoup d'autres personnes qui n'étaient qu*amis de la famille et invités comme moi-même. Tout autour de la moitié du salon il y avait une haute galerie a deux ou trois mètres, du toit. Dans cette galerie se tenaient les dames et demoiselles des hommes qui étaient en bas avec moi. Elles n'étaient couvertes par aucune espèce de voile, mais comme les lustres qui pendaient du plafond étaient très*bas, et la galerie supérieure n'étant nullement illuminée, je ne pouvais distinguer les traits de leurs figures. Les petites filles, jusqu'à l'âge de 10 ou 12 ans, descendaient, et couraient parmi nous. Il y en avait de charmantes et richement habillées : on voyait bien qu'elles appartenaient aux premières familles de la ville.
Les dames, dans leur galerie, semblaient s'intéresser beaucoup au spectacle qu'on nous jouait Quant aux hommes, en bas avec moi, ils ne s'en souciaient pas; de tous côtés des causeries fort animées avaient lieu sans trop hausser pourtant la voix. Je n'eus pas le ten^s de faire la moindre attention au drame. Le meilleur ton régna dans cette réunion, qui dura jusqu'à près de minuit, et que je trouvai très-agréable.
Timkovski, dans son Voyage à Pékin^ dit que les dames
1>£S MOEURS £T tISAG£S D£ LA CHINE. «S
peuvent voir les représentations théâtrales à travers une jalousie. U dit aussii k propos théâtres, ces paroles : « k Vexception de la capitale et de quelques grandes villeS) les comédiens chinois sont ambulants, courent les provinces et vont jouer dans les maisons particulières, oii on les appelle lorsqu'on veut joindre l'amusement de la comédie aux délices dun festin; il en est peu de complets sans cette sorte de spectacle. Au moment où l'on se met à taUe, on voit entrer dans la salle quatre ou cinq acteurs richement vêtus; ils s'inclinent tous ensemble, et si profondément que leur front touche quatre fois la terre ; ensuite, l'un d'eux présente au principal convive un livre dans lequel sont inscrits, en lettres dorées, les noms de cinquante à soixante comédies, qu ils savent par cœur et qu'ils sont en état de représenter sur-le-champ. Le principal convive ne désigne celle qu'il adopte qu'après avoir iait circuler cette liste, qui lui est renvoyée en dernier ressort La représentation commence au bruit des tambours de peau de buffle, des flûtes, des fifres et des trompettes »
Le même acteur représente souvent plusieurs rftles
dsms la même pièce..
M. Milne parle d'un incendie qui eut lieu dans la ville de Ningpo pendant qu'il s'y trouvait* U dit que le lendemain tous ceux qui n^avaient pas souffert se félicitaient mutuellement, et il ajoute : « Beaucoup d'entre exix s'empressèrent de se rendre aux temples pour promettre aux dieux des actes publics de reconnaissance, tels que représentations théâtrales pendautun plus ou moins grand
nombre de soirées £n conséquence, le lendemain
de bonne heure les murs de la ville étaient tapissés d'affiches monstrueuses, annonçant des représentations théâtrales » ^
c 11 arrive assez souvent que de riches familles élèvent des théâtres par bonté pour leurs voisins ou en l'honneur tfime idole préférée. Si une maison de commerce corn-
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menceses opérations, ou qu'un établissement de longue dateveuiUe célébrer une opération fameuse, vite un théâtre. Plus souvent encore, k l'instigation de prêtres avides, on fait circuler une liste de souscription ayant en tète des phrases ronflantes sur les dieux, sur les sorts, etc. Cette liste passe de mains en mains : elle annonce qne, pour plaire a telle ou telle divinité, il doit y avoir une représentation théâtrale* Si le produit de la souscription, déduction faite de la part des prêtres, permet de s^assuter d'artistes de talent, on rédige une pancarte donnant le nom des souscripteurs et un programme de la fête. Ces sortes de représentations ont lieu le jour, rarement le soir, et le public y est admis. Il h*est pas rare de voir la population du voisinage tout en Tair, et négligeant ses travaux, pour prendre sa part de Taubaine. Les gens qui en tirent du profit, après les acteurs, sont des loueurs de bancs, les marchands de sucreries, ou ceux qui tiennent des tables pour jouer »
Quelquefois un ou deux comédiens parcourent les cafés et lieux publics et jouent un court intermède, espérant qu'après on leur fera cadeau de quelques sous.
Les sujets des pièces théâtrales varient depuis la mythologie et les fées jusqu'à la vie réelle* La plupart sont puisés dans Thistoire ancienne du pays. Si le drame est composé par un sectateur de Lao ou de Fo, on y voit représentés quelquefois le ciel et Tenfer.
Les règles de Funité n'y sont presque jamais observées, surtout celles de lieu et de temps. Il n'y a point de décorations : quand la scène passe, par exemple, d'un salon à un jardin, Fun des comédiens annonce tout simplement que maintenant la scène représente un jardin.
Chaque nouvel acteur qui paraît déclare et explique ce qu'il est, comme cela avait lieu dans le théâtre grec ancien ; parfois il dit quïl est à cheval.
n La w féelk en CMne, par W. C« Mllne.
D£S MÛËURS £T USAGES t>£ LA CHINE. 91
Les hommes mettent des masques, surtout quand on veut représenter un personnage célèbre ou un vaillant guerrier. Dane ce dernier cas Facteuf crie beaucoup et fait d'aussi grandes gambades et d'aussi hauts sauts qu'il peut : ce sont des signes de courage*
Tout, pourtant, n'est pas ridicule, et j*ai yu représenter a la perfection des passions véhémentes et des scènes de la vie réelle ; cependant je n'ai eu l'occasion d'entendre que des troupes de second ordre.
Les acteurs chantent et parlent alternativement, un peu a la manière du vaudeville français. 11 n'y en a jamais qu*nn seul qui chante à la fois : le duos, trios et en général la musique concertante, sont inconnus dans ce pays.
On ne compose pas des airs différents pour chaque nouvelle pièce : on en a cinq qui serrent pour toutes. Un
de ces airs est employé pour chanter les paroles gaies, un autre pour les tristes, un autre pour les amoureuses, un autre pour les guerrières, et ces airs sont composés de certaines phrases musicales sur lesquelles on revient toujours; le chant n'est pistant pas interrompu tant que durent les paroles.
Dès que j'eus vu jouer un drame chinois en plein air, sur un échafaud, sans changement de décors, avec des paroles chantées par des acteurs ayec des masques, Je ne pus m'empècher de penser aux tragédies de Thespis et d*£schyle. Je compris même ce qu'étaient ces cinq modiis ([u'on composait pour les pièces grecques et latines , et dont rexplication a tant embarrassé les érudits.
Je ne puis me persuader que ces coïncidences soient poreipent l'effet du hasard. On pourra objecter que des historiens indigènes placent rinrention du théâtre au vi* ou vu* siècle de notre ère, mais d'autres historiens citent un très-ancieu empereur qui fut privé des honneurs funéraires pour avoir fréquenté les comédiens. L'empereur Liouen Wan, qui régnait Tan 827 avant J.-C, reçut
des mémoires contre les comédiens, dont la présence infestoit les mœurs, et Tcbing-tan ( 1766 ans avant défendit les représentations théfttrales. Il paraît donc probable que le théâtre , aboli d'abord comme préjudiciable à la morale publique, fut rétabli quelques siècles plus tard, et considéré par quelquesHins comme une invention assez récente.
Une dissertation, qui ne pourrait trouver sa place ici, serait nécessaire ))our prouver qu'un ancien rapport peut avoir existé entre les théâtres grec et chinois. Je me contenterai d'observer que les marionnettes et les ombres chinoises sont des amusements aussi anciens que populaires, soit dans l'Inde, soit dans la Chine.
La profession de comédien a toujours été flétrie daD6 l'empire , et elle frappe d'incapacité pour devenir fonctionnaire public. Les rôles de fenuiics sont joués par des garçons, non qu'il soit défendu au beau sexe de paraître sur la scène, mais les femmes, même prostituées, s'y refusent, excepté quand on les paye d'une manière excessive. Or il se trouve des garçons habitués à la scène, n'ayant nul duvet sur la figure, qui, habillés en femme, produisent une parfaite illusion, et qu'on rétribue avec très-peu de chose; de là 1 habitude de se passer de vraies comédiennes.
On a écrit que le théâtre est pour les Chinois une école
de morale. Je pense bien que le plus souNcnt on y loue la vertu et l'on y flétrit le vice ; mais il parait certain qu il y a imn^nsément de drames qu'une dame ne pourrait voir, soit à cause des scènes elles-mêmes, soit a cause de la manière dont elles sont jouées. Ainsi, je vis une re^ présentation dans laquelle un homme faisait sa déclaration amoureuse à une jeune fille et lui demandait k se marier. Elle devait hésiter par modestie; mais avant de prononcer les paroles qui étaient dans son rôle, elle signifia par des gestes qu*elle avait peur du mariage, et ces gestes furent d'une telle nature qu'il me serait très-dif-
D£S MÛEURS £T USAGES D£ LA CHIltE. dd
ficile de les indiquer ici. Pourtant ils firent partir un éclat de rire général du public,
U y a peu de femmes qui aillent voir les spectacles joués en plein vent, ou dans les pagodes, ou aux théâtres particuliers, et ces femmes appartiennent à la prostitution ou au bas peuple. J'ai entendu dire qu*à Pékin il y a des dames honnêtes qui se permettent cet amusement.
MM. Bazin, Davis, S.-Julien, Pavie, Paulhier et autres ' sinologues ont traduit plusieurs pièces du théâtre chinois, et par elles nous sommes à même de connaître que ce pays est resté dans Tcnfance de Fart, surtout si nous les comparons i^vec nos chefs-d'œuvre, il n'en est pas moins ▼nd qu'on trouve parfois des scènes tracées avec beaucoup d'esprit et de vérité, et des plans heureusement conçus. J'offrirai à mes lecteurs deux ou trois échantillons de cette curieuse littérature.
Je commencerai par le Khan-tsien-nou, VEsclave des richesses quHl garde^ c'est-à-dire V Avare, Un bachelier avide d'honneurs veut se rendre à Pékin et y prendre part au concours des lettrés, pour obtenir ensuite une baule position officielle. Sa femme l'accompagne et ils emmènent leur fils avec eux. Us enfouissent tout l'or fuHlg possèdent afin de le retrouver au retour.
Un pauvre homme fait des prières journalières au dieu bonheur (religion de Fo) pour qu'il lui accorde des rîchesses, lui offrant d'être très-bienfaisant et vertueux. ^ la fin, le dieu l'écoute et lui fait rencontrer le trésor 4ue le bachelier avait enfoui. Avec cet argent, il ouvre monMe-piété, un magasin de comestibles, etc., et peu de temps il devient excessivement riche; mais plus il a de capitaux, plus il est avare et impito;yable envers les malheureux.
N*ayant pas d'enfants, il désire en acheter un pour 1 adopter (ceci est bien dans les usages du pays), et fait ^aire des annonces dans ce but
ï<6 bwhelier revient de la capitale après avoir échoué ^ ' ; :
100 LA CHINE ET LES PUISSANCES CRRÉtlENNES.
aa concours et dépensé tout ce qu'il avait emporté ; il ne
retrouve plus Targent qu'il avait enfoui, et il est plongé dans la plus grande détresse. On lui apprend qu'un richard désire acheter un enfant; il.ya chez lui accompagné de sa femme, pour vendre leur fils à ce Crésus. L'avare voit l'enfant et l'accepte ; on dresse un contrat de vente sans y spécifier la somme , car Tavare vante ses richesses et donne à entendre qu'il payera un grand prix pour l enfant. On ajoute au contrat que celui qui voudra retirer sa parole devra compter à l'autre partie mille onces d'argent pour le dédit. Mais lorsque le malheureux bachelier a signé le contrat , l'avare ne veut rien donner: « Le bachelier vend son enfant, objecte THarpagon, parce qu'il ne peut pas le nourrir ; il doit bien se contenter de ce que je ne lui demande pas les frais de nourriture.» Mais le bachelier ne peut quitter la ville sans l'argent qu'il attendait de la vente de son fils. L'avare, enfin, pour s'en débarrasser, offre une once d'argent. La mère, en entendant la proposition s'écrie : a Comment, une once d'argent! pour si peu on n'aurait pas un enfant de terre cuile I — Oui, répond l'avare, mais l'enfant de terre cuite ne mange pas et ne coûte aucune dépense,
Vient un commis de l'avare qui demande de l'argent k valoir sur ses gages ; il le reçoit sur son reçu, et le donne au bachelier, qui, enfin, l'accepte et se retire. L'avare remercie son commis de ce qu'il l'a délivré de ce misérable. « Je voulais, ajoute-t-il, t'inviter k dîner pour te témoigner ma haute satisfaction ; mais je suis accablé d'aflfaires pressantes, qui ne me laissent pas même le temps de diner. Dans l'armoire de l'arriére-salle, tu trouveras un bout de galette, (qui commence à moisir). Je t'en fais cadeau; tu le mangeras en prenant le thé. »
« Le troisième acte finit Ik. Supposez que les hommes ont vécu près de vingt ans dans l'intervalle qui sépare cet acte du quatrième. A présent vous voyez le fils adoptjf de Kou-jin dans sa vingt-cinquième annéOt et le vieil