DES M(£URS ET USAGES DE LA CHINE
avare, devenu veuf, est malingre, cacoehyme, moribond.
Il vient appuyé sur le bras du jeune homme.
« Aïe I que je suis malade 1 (// soupire,) Hélas 1 que les jours sont longs pour un homme qui souffre! {J part.) Il y a bientôt vingt ans que j'ai acheté ce jeune écervelè. Je ne dépense rien pour moi, pas un denier, pas un demidenier; et lui, l'imbécile, il ignore le prix de Fargent L'argent n'est pour lui qu'un moyen de se procurer des vêtements, de la nourriture; passé cela, il ne l'estime pas plus que de la boue. Sait-il toutes les angoisses qui me tourmentent, lorsque je suis obligé de dépenser le dixième d'une once (75 cent.). — Mon père, est-ce que vous ne voulez pas manger? — Mon fils, tu ne sais pas que cette maladie m'est venue d'un accès de colère. Un de ces jours, ayant envie de manger un eanard r6ti, j al* lai au marché, dans cette boutique, là, que tu connais. Justement on venait de rôtir un canard, d'oà découlait le jus le plus succulent Sous prétexte de le marchander, je le prends dans ma main, et j'y laisse mes cinq doigts appliqués jusqu'à ce qu'ils soient bien imbibés de jus. Je reviens chez moi sans Tacheter, et je me fais servir un plat de riz cuiidans l'eau. À chaque cuillerée de riz, je suçais un doigt. A la quatrième cuillerée, le sommeil me prit tout a coup, et je m'endormis sur ce banc de bois. Ne voilërt-il pas que, pendant mon sommeil, un traître chien vient me sucer le cinquième doigt! Quand Je m'aperçus de ce vol à mon réveil, je me mis en une telle colère que je tombai malade. Je sens que mon mal empire de jour en jour ; je suis un homme mort. Allons, il faut flue j'oublie un peu mon avarice et que je me mette en tiépense. Mon fils, j'aurais envie de manger de la purée de fèves. — Je vais en acheter pour quelques centaines de liards. — Pour un liard, c'est bien assez. — Pour un liard ! k peine en aurais-je une demi-cuillerée. Et quel niarcband voudrait m'en vendre si peu ?
« Un domestique parlant bas au jeune homme : « Ache-
m LA CSm ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
tez-enpour tine.onee d'argent. {A parL) S'il donne cinq liards pour acheter de la purée de fèves, il écrira sur son
livre de dépense qu'il m'a avancé cinq liards, et demain il voudra me les faire rembourser* »
«Le jeune homme achète de la purée de fèves pour dix liards au lieu d'un. Mais il n'a pu tromper l'œil toujours vigilant de l'avare, et il essuie des reproches à son retour. « Mon fils, je fai vu tout k Theure prendre dix liards et les donner tous a ce marchand de purée. Peuten gaspiller ainsi l'argent? — Il me doit encore cinq liards sur la pièce que je lui ai donnée. Un autre jour je les lui redemanderai. ^ Avant de lui faire crédit de cette somme, lui as-tu bien demandé son nom de famille, et quels sont ses voisins de droite et ses voisins de gauche? — Mon père, à quoi bon prendre des informations sur ses voisins? — S'il vient à déloger et a s'enfuir avec mon argent, à qui veux-tu que j aille réclamer mes cinq liards? — Mon père, pendant que vous vivez, je veux faire peindre limage du dieu du bonheur, afin qu*il soit favorable k votre fils, a vos petits-fils et a vos descendants les plus reculés. Mon fils, si tu fais peindre le dieu du bonheur, garde-toi bien de le faire peindre de face : qu'il soit peint par derrière, cela suffît. — Mon père, vous vous trompez, un portrait se peint toujours de face. Jamais peintre s'est-ii contenté de représenter le dos du personnage dont il devait faire le portrait? — Tu ne sais donc pas, insensé que tu es, que, quand un peintre termine les yeux dans la figure d'nne divinité, il fout lui donner une gratification? — Mon père, vous calculez trop. — Mon fils, je sens que ma lin approche. Dis-moi, dans quelle espèce de cercueil me mettras-tu? — « Si j'ai le malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trouver, —Ne va pas faire cette folie ; le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu'on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N'y a-t-il pas, derrière la maison,
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une vieille auge d'écurie? elle sera excellente pour me faire un cercueil. — Y pensez-vous? cette auge est plus large que longue; jamais votre corps n*y pourra entrer, vous êtes (Vune trop grande taille. — Eh bieni si l'auge est trop courte! riea n'est plus aisé que de raccourcir mon corps. Prends une hache et coûpe-le en deux. Tu mettras les deux moitiés Tune sur Vautre, et le tout entrera facilement. J'ai encore une chose importante a te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux ; tu emprunteras celle du voisin. — Puisque nous en avons une chez nous, pourquoi s adresser au voisin ? — Tu ne sais donc pas que j'ai les 08 extrêmement durs : si in ëbréchais le tranchant de ma bonne hache, il faudrait dépenser quelques lîards pour la faire repasser. — Comme vous voudrez, mon père. Je désire aller au temple pour y brûler de Tencens à votre intention; donnez-moi de Targent. — Mon fils^ ce n'est pas la peine ; ne brûle pas d'encens pour obtenir la prolongation de mes jours. — 11 y a longtemps que j'en ai fait le vœu; je ne puis. pas tarder davantage à Tacquitter. — Ah ! ah ! tu as fait un vœu. Je vais te donner un denier. — C'est trop peu. — Deux. — C'est trop peu. — Je t'en donne tcois. Cest assez... C'est trop, c'est trop, c'est trop... Mon fils, ma dernière heure approche; quand je ne serai plus, n'oublie pas d'aller réclamer les cinq Uards que te doit le marchand de fèves {*]. »
La pièce finit par la reconnaissance qui a lieu entre le fils adoptif de l'avare et ses vrais parents.
(*) VVnicers pittoresque. Chine moderne, par M. Bazin, chez Oidot, 1SS3.
lûi LÀ CHINE £T LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
LA SiUBBBTTB AGCOIPLIB.
a On trouve dans le Journal des savants une analyse de cette pièce, dont j'ai donné une traduction en 1835, et qui est yéritablement, dit H. Charles Hagnin, une fort jolie comédie (*).
<K Madame Han, veuve du prince Peïtou , consacre tous ses soins à l'éducation de sa fille unique Siao-man. Elle a mis auprès d'elle, pour suivante et pour compagne d'études, une jeune personne de dix-sept ans, nommée Fansou, douée d'un enjouement et d'une finesse d'esprit remarquables : « Mon frère Han-toui, dit madame Han, voyant cette petite Fan-sou si spirituelle, si sage, si aimable, me dit un jour : Attendez qu'elle soit devenue grande, vous en ferez la femme de votre neveu Ngotchang. » Cependant, a son lit de mort, le prince Peï-tou a recommandé à sa femme de donner leur fille en ma* riage au jeune Pë-min-tchong, fils d*un général qui, dans une bataille, lui a sauvé la vie aux dépens de la sienne. Le jeune Pë-min-tchong, retenu au fond de sa province, pendant les trois ans que dure le deuil de son père, arrive enfin dans la capitale de TOucst, pour y prendre ses degrés et réclamer la jeune épouse qu'il sait que le prince Peï-tou a promise autrefois pour lui à son père. Madame Han, qui est un modèle de savoir et de prudence maternelle, éprouve à la fois beaucoup de joie et d'embarras de la visite de Pë-min-tcbong. Les rites lui défendent de parler du mariage projeté, et elle veut pourtant recevoir ce jeune homme comme un gendre futur. Elle présente le bachelier aux deux jeunes filles, et leur enjoint de le saluer comme un frère; puis, ne voulant pas laisser loger dans une hôtellerie cet étranger venu de si loin, eilel'in-
(*) VUnivtn pittomqu*. Chin$ moderne, par M« Baslo, ehes F. Dldot, 18£8.
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stalle dans la salle des dix mille volumes, c'est-à-dire dans la bibliothèque, qui occupe un pavillon au milieu du lardin. On pense- bien que l'amour ne tarde pas h naître entre Siao-man et le jeune Pë-min-tchong. Les symptômes de cette passion naissante sont peints avec beaucoup de naturel et de grâce. Le jardin, depuis que le bachelier habite dans le pavillon, est, comme l'exigent les bienséances chinoises, interdit aux jeunes filles. De là une charmante scène, où Siao-man, en descendant sur le soir dans le parc, veut avoir Tair de céder aux instances de son évaporée soubrette (*) :
FAN-SOU
Mademoiselle, écoutez donc.
SIAO-MAN
Que veux-tu que j'écoute ?
FAN-SOU. (Elle chante.)
Entendes-vous les modulations pures et harmonieuses de l'oiseau Tou-kiouent Sentes-vous le parfum dés pêchers qui vient réjouir l'odorat?... Mademoiselle, promenons-nous à la dérobée.
SliO-MAN.
Fan-sou, garde-toi de faire du bruit. Retenons nos I ceintures, qui sont garnies de pierres sonores, et mar-. chons tout doucement.
PAN-SOU. (BUê eibMifi.)
Les pierres de nos ceintures s'agiteni avec un bruit
harmonieux; que nos petits pieds, semblables à des nénufars d'or, effleurent mollement la terre (bis), La lune brille sur nos têtes, pendant que nous foulons la mousse verdoyante (6z.y). La fraîcheur humide de la nuit pénètre nos légers vêtements. — ( Elle parle. ) Voyez donc
(♦) Voy. Journal des Savants, cahier d'octobre 1842, article de M. Charles Ma^olq,
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comme ces fleurs sont vermeilles ; élles ressemblent h une étoffe de soie brodée; voyez la verdure des saules; de loin on dirait des masses de vapeurs qui se balancent dans Tair. Nous jouissons de toutes les beautés du printemps.
SUO-UAN.
Que ces perspectives sont ravissantes!....
FAN-SOU. (BUê c*afil#.}
Les fleurs et les saules semblent sourire à notre approche; le vent et la lune redoublent de tendresse. Dans ces moments délicieux, un poète se sentirait pressé d'épancher en vers les sentiments de son ftme. — {Elk parle.) Mademoiselle, les sites que vous voyez m'enchantent k tel point que je voudrais profiter de cette heure délicieuse de la nuit pour composer quelques vers. Je vous prie, ne vous en moquez pas.
Je désire les entendre.
FAN-SOn. (BtU eha%t$.)
a Un han-lin (académicien) , avec tout son talent, ne pourrait décrire les charmes de ces ravissantes perspectives ; un peintre habile ne pourrait les représenter avec ses brillantes couleurs. Voyez la fleur haï-tang, dont la brise agite le calice entr ouvert; la fraîcheur de la nuit pétnétre nos robes de soie ornées de perles; les plantes odoriférantes sont voilées d*une vapeur légère; notre ^ lampe jette une flamme tranquille au milieu de la gaze bleue qui l'entoure ; les saules laissent flotter leurs soies verdoyantes , d'où s*échappent des perles de rosée qui | tombent, comme une pluie d'étoiles, dans cet étang limpide; ojQ dir^l4eshailesdejade-q.u*oo- jetterait dans un bassin de cristal. Voyez la lune qui brille h la pointe des saules; elle ressemble au dragon azuré qui apporta jadis le miroir de Hoang-ti. »
{Pë^min^hong joue de la guitare.)
DES MOEURS ET USAGES DE U CHlKE. iOt
SiAO-MàN.
De quel endroit viennent ces accords harmonieux f
FAN-SOU
C'est sans doute le jeune étudiant qui joue de la guitare.
SIAO-MAN
Quel air joue-t-il?
FAN-SOU
Écoutons au bas de cette fenêtre.
M-MIN-TCHONG. (// ehtmte en t*ûeeom pagnani de lagu il are . ) « La lune brille dans tout son éclat; la nuit est pure ; le vent et la rosée répandent leur i'raîcheur ; mais, hélas! la belle personne que j'aime n'apparaît point à mes yeux : elle repose, loin de moi, dans sa chambre solitaire! Depuis qu'elle a touché mon cœur, aucun oiseau messager ne m^apporte de ses nouvelles. Il lui est difficile de trouver quelqu'un à qui elle puisse confier une lettre. Mon âme se brise de douleur, ma tristesse s'accroît de plus en plus, et cependant ma chanson n'est pas encore hnîe. Les larmes inondent mon visage. Mille lis me séparent de mon pays natal ; j'erre à l'aventure comme la feuille emportée par le vent. Quand serai-je assez heureux pour posséder la belle Yu-feî H T »
8IA0-MAN
Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur. • «
FAN-SOU. {Bile chante.)
A peine Fai-je entendu, que j'ai senti s'accroître mes
ennuis. La douceur de ses accents faisait naître par degré le trouble au fond de mon âme ; sa voix touchante inspire Famour. Avec quelle vérité il a dépeint les tourmente de cette passion! Ne croirait-on pas qu'en prenant sa guitare, il a voulu décrire votre abandon, votre tristesse ?..•
(*) Jeune flUe d'anc beauté remarquable.
108 LA CHINE ET LES PtlSSANCES CHRÉTIEÎS'NES.
n-lOll-TCHONG. (il ihmUê és nouveau en i^meompêgtimU im
guitare.)
t Le phénix solitaire cherche la compagne qu'il aime ;
il chante d une voix plaintive: où est-elle pour écouter ses tendres accents ? »
FAM-SOO.
Que ne jouc-t-il un autre air? il semble faire allusion à nos peines. Mademoiselle^ allons-nous-en.
Pourquoi es*tu donc si pressée ?
FAN-SOU
Holà! mademoiselle, est-ce que vous ne voyez pas un homme qui vient?
SUO'XAN.
De quel coté vient-il ?
FlN-SOU. {ElU ékoÊUê.)
Les bambous froissés résonnent sur son passgige; les fleurs laissent tomber avec bruit leurs pétales décolorés ; les oiseauXf qui dormaient sur les branches, s'envolent de frayeur. {Elle écoute,) J'ai écouté longtemps avec inquiétude: je n'entends personne; autour de nous régnent la solitude et le silence.
SIAO-MAN
A quoi bon faire l effrayée? Comment un homme pourrait^il venir k cette heure? Il faut que tu sois folle l...
PË-MIN-TCHONG.
11 me semble que je viens d'entendre parler.... Ouvrons la porte du cabinet, et regardons.
FAN-SOU. {BlU ekontê,)
Abl j'ai entendu résonner l'anneau de la porte; il m'a semblé voir quelqu'un venir. Le bruit m'annonçait une personne qui marche dans l'ombre. Soudain j'ai arrêté mes yeux de ce côté : ce n'était que le bruit des gouttes de rosée; ce n'était que le murmure de la brise du soir. Les fleurs balancent capricieusement leur ombre ;
DES MOtùUhS £T USAG£S D£ LA CUiN£. 109
elles ont failli me faire mourir de frayeur.» — {Elle parle,) Mademoiselle , allons-nous-en. J'appréhende qu'il ne vienne quelqu'un.
SIAO-MAN
Ecoutons encore un air. Qu'est-ce que tu as k craindre?
PAN-SOU
Si madame vient à le savoir, elle dira qu'elle connaît la coupable, que c'est Fan-sou, cette petite scélérate;
puis elle m'appellera et me fera mettre à genoux. La nuit devient obscure; retournons-nous-en. Uolkl je crois entendre l'arrivée de quelqu'un.... La nuitdevient sombre; wtirons-nous.
SIAO-MAN
Eh bien! marche la première; je te suivrai.
FAN-SOU. {BUe chante.)
L'éclat de la lune peut nous trahir; je meurs dinquié* ittde.
«Fan-sou, envoyée par madame llan savoir des nouvelles du bachelier tombé malade, le trouve vraiment près de perdre la raison. II faut voir de quel ton l'espiègle soubrette, transformée en docte lettré, cite au bachelier tous les textes d'auteurs classiques qui recommandent à ^ étudiant de méprieer Tamour et de ne s'occuper que du progrès de ses études ; mais la petite prêcheuse finit pourtant par s'adoucir et par se charger d'un message pour sa maîtresse. Nouvelle scène fort jolie entre Fan- 80UetSiao-man ; colère simulée de celle-ci en recevant la lettre de l'étudiant ; menaces de faire châtier Fan-sou par sa mère ; feinte terreur de la mes^ëre , qui reprend UentétrofTensive et menace, a son tour, d'aller tout déclarer k madame Han ; frayeur très-réelle de Siao-maii et magnanimité de la soubrette, qui pardonne et consent ^éme a porter une réponse au bachelier. Elle fait plus encore que de lui remettre un billet; elle lui donne, •
uijiu^od by GiJOgle
iiê Lk GUNfi ËT LES PUISSANCES GMRËTIfiNlŒS
comme de la part de sa maîtresse, un rendez- vous dans le jardin. Ces deux scènes'charmantes, qui sont la riiième
et la septième du deuxièîiie acte, méritent d'être misei> sous les yeux du lecteur ; les voici :