ANTAGONISME ENTRE LA POLITIQUE MANDCHOUE ET U POLITIQUE CHRÉTIENNE
Voici ce que j'ai dit dans mon livre : L Angleterre.^ la Chine et PJnde : c Le système d'exclusion adopté par le « «gouvernement chinois provient uniquement de la crainte « que lui inspire l'ambition des Européens pour les acqui- «sitions de territoire; s'il pouvait s'assurer que nous «n'ayons d'autre objet que le commerce, nous serions «bien reçus partout (*)• »
« Ce qui s'est passé pendant ces dernières années, loin d'inspirer d'autres idées au gouvernement impérial, a dû le confirmer dans celles qu'il avait déjà, et lui pmuader qu'elles n'étaient que trop justes. En effet, il s'est vu con-
C) Thê aUnm ond iMr BibeUUmi par M. Methunt.
3i0 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRËTIENNESL
traint de céder une partie de son territoire (Hong kong' ; le commerce étranger est devenu pour lui une calamité dont il ne lui est pas possible de se délivrer, et il le supprimerait peut-être si la chose était en son pouvoir. Il déplore la tolérance des hommes qui ont autrefois gouverné la Chine, et qui nous ont permis d*y mettre le pied. Ainsi, la peur qu*a toujours eue de nous ce gouverne* ment si ombrageux n*a fait que s'accroître, et son désir de nous fermer l'empire est aujourd'hui plus vif que jamais. £n même temps, l'esprit de FËurope marche dans un sens diamétralement opposé; elle veut absolument que la Chine soit ouverte.' De ces deux pensées si contraires, de cet antagonisme de systèmes, il doit nécessairement résulter une lutte continuelle, jusqu'à ce que Fun de ces deux principes demeure vaincu et Feutre triomphant ("^j.Depuisle jour oùla paix fut signée eu 1843,
(*) Les traités Pottinger ont fait une profonde blessure -k For-
gueil du gouvernement chinois, mais n'ont pas modifié ses principes politiques. Ce gouvernement s'y est soumis comme à une dure nécessité. Le but qui a présidé à nos négociations a été ladestructiondes barrières qui empêchaient les communications avec le vaste empire de la Chine , et l'établissement et l'extension graduelle de relations de commerce amicales avec ses innombrables babitants. Dansées traités nous avons eherché à mettes nos marcbands en état de tirer parti des Inmienses ressonrees et de la palssance extraordinaire de prodaction et de consommation de la Chine, et d'offHr en retour an peuple chinois tous les avantages d'an eonuneroe honorable et lucratif. Mais ees vnes n'ont Jamais pu ohtmilr l'appui ni Fassentiment des autorités chinoises. Elles ont pour politique maintenant, comme elles Tont toujours eu, non d'attirer les étrangers, non de faciliter leur accès, maiâ au contraire de Tempécher et de s'y opposer avec persistance* • .
11 faut donc toujours se rappeler, en traitant de l'état de nos relations avec ce pays , que le gouvernement de la Grande-Bretagne et celui de la Chine visent à des buts diamétralement
opposés.
{Dépêche disir ^ Bowame à iogd GMiimOH, 19 avril 18&2.)
ANTAGONISME POLITIQUE. Ml
il était évident qu'une autre guerre devait surgir. Maintenant aussi, on conclura plus ou moins promptement un autre traité plus ou moins avantageux; mais ne noua faisons pas illusion : cette nouvelle paix ne sera qu'une seconde trêve. Si le gouvernement de la Chine conserve son caractère actuel, et surtout si V argent sort de nouveau de Chine par Vejfet du commerce extérieur^ comme il en est sorti durant la première moitié de ce siècle, il est indubitable que le gouvernement chinois aura pour les étrangers une haine chaque jour plus profonde^ haine qui croîtra en raison des concessions que ce gouvernement se verra contraint de faire. En effet, se départir de son système favori d'administration pour en adopter un autre que lui impose par la force des armes une puissance étrangère, n'est-ce pas, pour la Chine, suhir la pression de cette puissance, et en quelque sorte porter le joug? Et ce joug, n'est-il pas naturel qu'elle aspire à le secouer?
c Voilà pourquoi j'ai dit que les hostilités actuelles à Canton (*) sont une affàire d'une portée plus haute qu'on ne le pense communément; ce n'est pas seulement une guerre, mais un anneau auquel doit se rattacher toute u^e chaîne de guerres.
« Voulez-vous savoir de quelle manière les mandarins comprennent généralement la question des relations avec les étrangers? Voici k peu près leur raisonnement :
«Nous, ô Européens, nous n'allons pas vous inquiéter chez vous, nous n'exigeons pas que vous changiez vos lois et vos usages, nous ne prétendons pas vous faire abandonner vos croyances et vos doctrines pour que vous adoptiez les nôtres, nous n'envoyons pas dans vos ports des vaisseaux armés de canons. Si quelque habitant de cet empire juge a propos d'aller dans vos contrées, il est soumis en tout aux lois du pays, et s'il y contrevient en quoi que ce soit, vous le punissez et le traitez comme
0 Ceci se rapporte à Taflaire de la Lorcha irrov, à la fin de 1 850.
Sli U CHINE ET USB PUUSANGES GUÉTIENNES.
boa TOUS semble. Pourquoi n'agiseei^oiis pas de mteie
à notre égard, et ne nous laissez-vous pas en paix ? Combien a été différente la conduite que vous avez tenue chez nous depuis le commeneementl A peine débarquée à Canton, les Portugais. y occasionnèrent des troubles. On leur permit do s'établir a Ning-po ; mais ils firent si bien qu'on fut obligé de les en chasser. On leur assigna ensuite comme mouillage Tendroit où est aujourd'hui Mai^o. Sur ce qu*ils représentèrent qu'ils avaient besoin de IMre sécher leurs marchandises, qui avaient été mouillées par ïeiïei des tempêtes, on leur permit de construire des baraques; et piris, pour ne pas les cmtraindre de rembarquer ou de vendre à bas prix les articles qui n'avaient pas encore trouvé d'acheteurs, on les autorisa à convertir leurs baraques en magasins. Quelques-uns fixèrent leur résidence dans l'établissement et obtinrent peu à peu la permission d'y bâtir des églises. Plus tard, se trouvant en guerre avec d'autres étrangers, ils sollicitèrent et obtinrent l'autorisation d'avoir des troupes et de fortifier les entrées du piurt, afin de le mettre en état de défense. Jamais nos empereurs ne se sont opposés à ce que les Portugais fussent régis par leurs autorités nationale^ et selon les lois de leur pays. Grâce à toutes ces marques de bonté et de condescendance delà part de nos souverains, ils ont, durant des siècles, réalisé d'immenses bénéfices. £t comment ont-ils reconnu tant de faveiirs ? £n atta* quant notre autorité, en se mettant en révolte ouveijte, en se refusant a la continuation du payenieut annuel du loyer auquel ils avaient toujours été habitués {*) ; et pour terminer, en s'emparant du territoire de Macao, dont ils se sont déclarés exclusivement propriétaires, comme si son véritable maître leur en avait lait don ou le leur avait vendu.
{*) Le gouvernement de Macao a payé aux Chinois, jusqu'à l'an 1S49 » la somme annueUe de 600 tasU d'argent (environ S»ûOO fr.].
Si5
« Voyex mainlenant les Anglak. Aiurès s'ilre es^^rés^ par la force ou la rose, de toute Plode et des détroits
de Malacca, ils arrivent à Canton et y font leur première apparition en tirant des coups de canon. Cependant au leur permit de &ire le commerce et d'ejqporter le thé et la rhubarbe, si néoessaires k leur santé ; de leur côté, ils apportèrent de leur pays Topium, au moyen duquel ils enley^ent des miHîers de milHone. Quand sotre gou* vmiemeiii^ reconnaissaiit combien celte ârogue est pernicieuse de toutes les manières, a voulu en faire cesser l'usage, ils sont arrivés avec des navires à vapeur et éea sMalSf ils ont causé de grands désastres et tué UM infinité de personnes, pour nous obliger à continuer de fumer Topium et de leur donner notre argent. Ils prétendent, il est vrai| qu'ils n'ont point £sit lagu^re pour cemotiffBiaia bien pour obtemr saiis&elion de Finsalte que reçut le capitaine EUiot, quand il fut prisonnier dans sa maison durant trois jours ; ils ajoutent qu'ils ne protégeùi pas la contrebande de Topium, et que c'est à nous de la iûre cesser. Mats, s'il en est ainsi , pourquoi ont-ils esigé le payement de 20,000 caisses que Lin-tsi-su parvint à saisir et fit brûler? Ces étrangers, en barbares qu'ils ^oat, prmnent plaisir aux combats et s*y eiareent; ils sent par conséquent supérieurs k nous dans l'art de détruire les hommes. La nation chinoise, étant plus civilisée, a, par principe, la guerre en horreur, et y est, par suite, moins habile. Les Anglais ont profité de cela pour nous demander des sommes énormes (*) et pour s'établir sur notre sol en s'emparant de Hong-kong, dont ils ont fait une station pour leurs vaisseaux et leurs soldats, et un dépôt commode pour leur opium.
a Les Hollandais, après avoir conquis Java, s'emparèrent aussi de notre ile de Formose, où ils se fortifièrent,
(') 27*,ooo,ooo de piastres en 1843, comme indemnité pour les frais de la guerre, etc.
iU LA CHINE n LU nmAMu cmëtiennes.
elf après en aroir èlè chaMét, Us mToyèreet par trots fois des eipédUiofis armées pour la reeouTrer.
« Les Espagnols et les Français, qui ont aussi des pays soumis à leur pouvoir dans les Indes et aux Philippines, MUS envoieut des ageats «jui, sous prértexie de relîgioii, s'efifopcent de séduire de pauvres Chinois pour les attirer à leurs doctrines. Leur hut est de se procurer ainsi des espions et de se faire des partisans dans le pays. Les Français surtout s'obstiBont à vouloir que nom autorisions leur prosélytisme, et si nous ne sommes pas dociles ils nous tourmentent par de dures réclamations et des menaees. ils protestent qu'en cela Hs n*ont pas d'autre objet que notre propre bien ; mais c'est là une chose trop ridicule pour pouvoir être dite sérieusement.
« Vous tous, Européens, vous parles beaucoup de phihmthropie, de justiee et de raison, et vous assures que votre religion est sublime et vraie : mais, en même temps, pour avoir de Targeut^ vous affrontez tous les dangers, vous passez pardessus toutes les consîdèratioBs, el chaque Ibîs qu'on vous laisse faire, vous vous empares, comme des pirates, des peuples qui ne sont pas assez forts pour se défendre, et vous les enlevez à leurs souverains nalufris et légitimes. Peut-être vous glorîfies-vous de ces actes de barbarie comme si c'étaient de grandes et nobles actions, et élevez-vous même des temples aux auteurs de ces brigandages (*). »
Nous pourrions, il est vrai, répondre aux mandarins, ou du moins à Tempereur de la Chine et aux grands de
C) Le seuvememeoi chinois fait construire en mémoire des Srands hommes de son pays» des édifices où Ton place une statne destinée à rappeler le souvenir de celui à qui l'édifice est ceasa-
cré. Il fait élever aussi des arcs et des tombeaux d'honneur, et décerne, aux familles, des tablettes portant des insaipudbs lionorifiques.
ANt AMMSlitt MLitHKtt. sa
sa cour : « Vous aussi vous êtes des dominateurs étrangers dtt pays que to«i8 gotiYamez satts awmn droit Les souverains légitimes de Fempire vous ayant demandé du secours dans un moment de trouble public, vous vîntes etk qualité d'amis el d'alliés, et vous profitâtes de Toceasion pour usurper Fempire et en demeurer les maîlfes. Dans les documents officiels vous faites un grand étalage de votre amour pour le peuple et de votre respect pour ses volontés el ses sMliments. S'il en esiainsi, pourquoi vonloB-vMS k tout prix le iUre reneneer à rhabilade, pour lui si agréable, de fumer de Topium? Puisqu'il l'achète et qu'il s'en sert malgré tant de difficultés et en dépit da toutes vas défenses, n'est-il pas évident qu'il Taime et qu'il l'aime passionnément? Vous dites aussi que c'est par considération pour le peuple que vous vous o|^K)se% à ce que nous visitions Tintérieur de l'empire. Mais e'est Ih ma pfètexte qui mérite à peine d'être réfuté. Les Chinois n'ont aucune sorte de répugnance ni de préjugé qui les éloigne de nous. Diiïérents en cela des Hindans, des Muanlmans at d'antres étrangers, ik s'associrat à nona sans la amadre difficulté, ils mangent gaiement avec nous, vivent très-bien en notre compagnie, et ne trouvent nullement mauvais que nout» ayons des rataliona d'amour avec des femmes de leur nation et que nous les épousions. Plusieurs Européens, missionnaires et non missionnaires, ont, pendant ces dernières années, pteétré dus l'intérieur de l'empire et, bien qu'ils aîanlélé sauvant reconnus, ils n'ont éprouvé aucun déssr grément de la part des populations, si ce n'est d'être pour elles des sujets de curiosité. Anciennement, tout étranger qui arrivait en Gkine circulait sans rencontrer le moindre obstacle partout où bon lui semblait, sans excepter même le lieu de la résidence de l'empereur. Ce n'est donc pas le peuple chinois, non, ce n'est pas lui qui veut mettre
(*) Los voyageurs anglais M. Mbn, M. Fortune, etc, etc.
5id La CUiN£ ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
des entraves au commerce, et qoi s^opfHwêàee que nous allions librement dans tout Tempire ; c'est vous seuls, 6 Mandchoux, qai faites tout cela, parée que vous craignez, quoique sans ftmdeinent, qu'éelairè par Mtis, le peo^e n'ouvre les yeux, ne recouvre son indépendance, et ne vous chasse du trône que vous occupez sans droit. Ainsi doMt qtt^te est la valontè que boas ée¥OBs re^eeler« eelie du peuple, ou eêilé As ses oppreeseors èiraDfperst
« Si nous venons faire le commerce dans vos ports, u ètes-vous pas parfaitement I^ires d'aller en faire autant ÔÊm les nMres? Ne peaYe»^o«S'pas m esire (ehoeequi nenousesl paspmniseen CMoe^ entrer Ame nos pays, les parcourir dans tous les sens et y résider, certains d\ être partout ]^rotégés, au moins autant que les naturels du pays euxHtoèmes? Si, pemlanl quelques anirtee 4e ee siècle, de Fargent a été exporté de Chine, la quantité de métaux précieux que nous y avons importée durant les deux ou trois sièeles préeééents éèpaseeiMs lescakMls ; col empire a été rabtme où Mit venues s'engloutir les ri* chesses du monde entier. Maintenant même nous y importons de l'argent pour une centaine de millions de francs annudlement; M des miniers de (Minois qui m ou r i ' ai eat chez vous de faim, ou causeraient d'affreux désordres en volant et tuant sur terre et sur mer, vont dans nos colonies où ils sont très-bien reçus, et {mis s*en re?kiiiaMit avee le fruit de leurs èeenonies. Nous teMm nos pays ouverts a tous les hommes, et nos mers à tous les vaisseaux. Le principe du mare libervm est universellement reconnu et respeetè, et pomtKnti par oondeeeendaMo pour tons, nous atons défendu h nos embarealiom de dépasser le trento-deuxiénie degré dans votre mer Jaune, qui, après tout, ne laisse pas que de faire partie de cette mer likre^ de cette mer commune que le eiel a faite pour tous (*). Les missionnaires ont dressé pour vous la seule
(*} iii0qu*en iS63 U a été défendu aux navins aegkais , sons
AfltAGONlSME POUtiQtlE. U1
véritable carte géographique que vous ayez de votre empire ; ils vous ont fait un calendrier, ils vous ont appris à fondre dea pièces d*artillerie ; le peu que tous setoz en physique, en mathématiques, en astronomie, c'est à eux que vous le devez. Les Portugais, depuis les premiers temps de leur établissement k Macao jusqu'à nos jours, vous ont puissamment aidés à vous débarrasser des pi* rates qui infestent constamment vosefttes, et contre lesquels le gouvernement chinois est toujours impuissant.
« Les Anglais, pendant ces dix dernières années, ont détruit plusieurs centaines d'embarcations armées de ces écumeurs de mer, et sans leurs navires à vapeur, votre marine marchande, peut-être même votre marine impériale auraient été eomidétement détruites, et vos côtes horriblement ravagées ; et qui sait si présentement les forces de ces féroces pirates ne se seraient pas accrues au point que, se.c<NQ:ibinantavec les rebelles de l'intérieur, elles eussent soumis tout Tempire ? Votre reconnaissance pour ces services désintéressés, qui nous coûtent notre argent et notre sang, consiste à nous ajjpeler barbares et k nous insulter autant que vous Toeez, lorsque nous mettons le pied iur votre territoire. »
La vérité, c'est que les peuples chinois et chrétiens ne se connaissent ni ne s'entendent pas mutuellement ie
lis, par exemple, tous les jours dans les journaux les plus sérieux d'Angleterre, que les Chinois sont faux, voleurs, lâches, traîtres et sanguinaires; qu'ils n'observent pas la foi des traités ; qulls oflhrent de Targent pour les tètes des ennemis qu'ils ont provoqués k la guerre par leur injustice ou leur entêtement ; qu'ils saisissent les parlementaires pour les mettre à la torture ou k mort; et * ' ' ' 'I ■ ' — »
peine de eonflicaUon do vaisseau , deux ans d'emprisonnement pour le capitaine et une amende de i0»00e ^tres forlesi de passer an delà de la bondie du Tang-ee^iangi
SIS LA CHINE £T LES PtlISSXMCEâ CfiftÉTIENNËS.
qu'en définitive Ils ne sont que de la canaille. Qu'il me
soit permis d'exposer quelques considérations sur ces points.
Les mandarins^ il est vrai,, ont encouragé les empoisonnements et les assassinats pour se défaire de leurs
ennemis les Anglais, dont ils ont même mis les tètes à prix. Sans prétendre justiûer ces actes de barbarie, je voudrais cq^endant qu'on les considérât sous leur véritable aspect.
Si deux individus armés, l'un d'une épée et l'autre d'un béton, engagent une lutte et que le premier blesse ou tue le second, on regardera cette action comme une bassesse et un assassinat. Si tous les deux sont armés d'une épée, mais que l'un attende l'autre pendant la nuit au détour d'une rue, l'attaque par derrière et le tue, on traitera aussi cette action de guet-apens et de lâcheté. Eh bien, en guerre, ces choses-là non-seulement sont permises et honorables, mais encore les surprises et les stratagèmes sont des traits d'habileté qui contribuent à for- . mer la réputation d'un général. En iSfô, lorsque les An* glais allèrent une seconde fois s'emparer de Chuzan, trouvant la baie de Tin^ghae bien défendue, ils tournèrent rîle et débarquèrent derrière les fortifications. Les Chinois, surpris et déconcertés, se plaignirent de ce que les Anglais ne les avaient pas attaqués par devant; ces derniers en rirent beaucoup. Ils se plaignaient aussi de ce que les Anglais venaient les combattre avec des bâtiments il vapeur et d'excellents fusils, tandis qu'eux n'avaient a leur opposer que de lourdes jonques et des mousquets à mèche : c'est-à-dire de ce qu'on les attaquait avec une bonne épée, tandis qu'eux pour se défendre n'avaient qu'un bâton. Les choses étant ainsi, aura-t-on lieu de s'étonner s'ilsse croient en droit d'employer toute sorte de moyens pour se défaire de leurs ennemis étrangers? Judith, Dalila et les autres héroïnes de leur genre ne firent autre chose que de commettre des trahisons et
AiNTAGONlSMË Î>0L1TIQUE
des assassinats ; et les auteurs qui s'occupent du droit des
gCDS en sont encore à disputer sur le point de savoir s'il est permis d'employer de pareils moyens contre des tyrans. Ce n'est pas tout II serait très-facile de rassembler un grand nombre d'exemples tirés de nos histoires pour prouver que les Chinois , dans ces actes qu'on leur reproche si amèrement, n ont rien fait de nouveau. Je ne citerai qu^un seul fait, pris d'une chronique des Philippines que j'ai sous la main par hasard.
En 1762, les Anglais surprirent Manille avec une expédition sortie de Tlnde. Le gouverneur général des Philippines étant mort depuis peu, c'était FarcheTèque, yieillard incapable, qui commandait la colonie espagnole. Prévoyant que la place de Manille ne pourrait résister aux forces britanniques, Tarchevéque commandant et les antres autorités décidèrent qu'un magistrat de la cour ée justice sortirait de la ville avant que celle-ci tombât au pouvoir des Anglais, afin d'ériger au dehors un gouvernement au nom du roi d'Espagne et de maintenir son autorité sur l'archipel. En effet, les Anglais s'étant empa* rés de Manille après une faible résistance, ce magistrat, nommé don Simon de Ânda, s'installa dans une province de rintérieur, et, se déclarant gouverneur général des îles par ordre et commission des autorités de Manille, il commençaà organiser une armée contre les envahisseurs.
Bans ces circonstances critiques les naturels du pajpe s'insurgèrent en quelques endroits contre les Espagnols. Un d'eux, nommé Silang, souleva la province d'Ilocossur, et enferma rèvéque et tous les prêtres dans un couvent. Ils étaient r^ignés à la mort et l'attendaieni d'un moment à l'autre, lorsqu'un métis vint leur proposer de tuer le chef Silang, si toutefois ils voulaient bien l'y autoriser et lui donner leur bénédiction. L'évéque et les prêtres la lui donnèrent, et le métis alla droit k Sikmg et le tua. Les prisonniers sortirent alors de leur captivité, et la rébellion fut étoulTée.
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m La GHlME n ifis hiissanges gbrétiennes
Gq^endant doa Simon de Ânda donnait singulièremeni à faire aux généraux anglais qui commandaient k Mar
nille. Ce brave magistrat était un vieillard de soixantedeux ans ; mais la responsabilité qui pesait sur sa tète lui avait fait retrouver toute Ténerj^e de sa jeunesse, il parvint à former une armée régulière^ fit fondre des canons avec les cloches des églises, et assiégea les Anglais dans les murs de la capitale. Le gouverneur britannique et trois autres chefs, qui formaient conjointement avec lui le conseil du gouvernement, lancèrent, dans les premiers jours de janvier (1763), un manifeste dans lequel ils promettaient cinq mille piastres pour la personne d'Ânda. Les motifs qu*ils alléguaient en excuse de cette mesure étaient que le magistrat Anda ne s'était pas soumis en vertu de la capitulation stipulée entre leîj^ généraux anglais et rarehevèque de Manille , qull excitait les indigènes k se e<nUever contre Sa Majesté Britannique et à tuer ses sujets, et qu'il empêchait l'introduction de vivres à Manille. — Un autre magistrat de la cour royale de justice de Manille, collègue d*Anda, nommé Yillacorta, lut arrêté par les Anglais. Ceux-ci avaient intercepté une lettre qu il adressait à Anda, et en vertu de laquelle Villacorta fut condamné à être p«4a et écarteléi aînés quoi ses nombres seraient exposés en divers endroits. Cependant, au moment d'exécuter cet arrêt, on le suspendit pour sigolÂer à Anda qu'on accorderait la vie à son ami, si, de son côté, il consentait à déposer les armes et à reconnaître le gouvernement britannique. L'archevêque espagnol lui-même écrivit à ce sujet longuement à Auda pour le persuader d'accéder aux propositions du gouverneur anglais. Le vaillant et intègre magistrat lui répondit par une lettre motivée , dans laquelle faisant allusion k la mise à prix de sa tète, il se sert des mots suivants : « Tennemi a reconnu que*», un prcilet aussi dépravé... était le plus opportun, bien que le plus injuste et le plus honteux. » Au sujet du danger où se trouvait son collègue
ANTAGONISME POUTIQUE
Yillaeorta d'être exécuté par les Anglais, il s'exprimait ainsi :
« Je suis très-afïligé du péril que Votre Grandeur suppose menacer M. Yillaeorta ; il est certain que si je pouvais le sauver, je le ferais immédiatement, sans égard pour ma convenance et mes intérêts ; c'est là que s'arrêtent les pouvoirs d'un véritable ami ; mais je m'aperçois, par la lettre de Votre Grandeur et par d'autres qu'on a écrites à ce sujet, que les Anglais ont l'intention, en opprimant Yillaeorta, de me forcer à une pacification fallacieuse, et dé profiter de ce moyen pour nous faire la guerre la plus cruelle. Us devraient être persuadés que je suis incapable de mettre le service de mon souverain et les devoirs d*un sujet fidèle au-dessous des convenances particulières^ non-seulement d'un ami, mais de plusieurs et même de mon père et de ma mère. Je regretterai éternellement son malheur, s'il vient à avoir lieu, mais ce regret redouble mon courage et inspire aux sujets de Sa Majesté une ardeur nouvelle pour obtenir entière satisfiiction de l'ennemi. »
Quelques semaines après avoir écrit cette lettre, Anda rendit le décret suivant: «Nous, président de la cour « royale de justice, gouverneur des îles Philippines pour a Sa Majesté Catholique, etc., attendu que la cour royale a supérieure de justice est grièvement offensée de la « rage et de l'aveuglement de certains hommes qui, « oubliant les devoirs de Thumanité, ont osé condam- « ner comme rebelle à LL. MM. les rois d'Espagne et « d'Angleterre celui qui, en bon et fidèle sujet de Sa a Majesté Catholique et en vertu dea lois^ conserve entre « ses mains sa cour royale, son gouvernement et sa capi- « tainerie générale ; attendu que par édit public» on « promet un prix k celui qui me livrera mort ou vivant, . a et on y ordonne de placer au pied de la potence les « armes prises à Bulacan ; — attendu que de tels proa cédés ne sont ni corrigés ni amendés, et que l'esprit
&&S LA CHINE ËT LËS PUlâSAfiCËS ClUiÉTIEiNm
« d^orgueil et d'arrogance ne fait qu'augmenter, comme « le prouve ïédii publié a Manille, le 17 courant, où les «troupes de Sa Majesté Catholique sont lâchement « calomniées, traitées de misérables rebelles et accusées « de vouloir tuer les officiers et soldats anglais, et de fuir « devant eui lorsque ceux-ci sortent k leur rencontre; t attendu que tout ce qui est dit dans cet édit est nne série « de faussetés : faisons savoir par le présent décret, en « date de ce jour, à tous les Espagnols et aux vrais « Anglais, que les sieurs Drack, Smith et Broche, signa* ft taires de Tédit ci-dessus, ne doivent pas être considérés a comme des sujets anglais, mais comme des tyrans et « des ennemis communs, indignes de la société humaine. « Par conséquent nous ordonnons qu'ils soient arrêtés et u nous offrons dix mille piastres, pour chacun d'eux, à « celui qui les livrera morts ou vils. Mous reproduisons « en même temps Tordre tant de fois répété de traiter les « sujets de Sa Majesté Britannique avec tous les égards « compatibles avec le droit de la guerre, comme on a fait a jusquici envers les prisonniers et les déserteurs. Fait (( à Bacolor, le 19 mai 1763. v
( L'édit qui avait causé k Anda une si vive irritation
portait, outre les signatures des trois chefs qu'il nomme, celle de Samuel Johnson. J'ignore pourquoi il ne fit paa mention de ce dernier dans le décret que je viens de
transcrire.)
Voilà donc que bon nombre de prêtres, un évéque en téte, donnent leur autorisation et bénédiction à un individu, afin qu'il aille commettre un assassinat; voilk que
quatre chefs anglais offrent 25,000 francs pour un vieillard respectable et héroïque qui défend sa patrie ; voilà que le digne gouverneur général espagnol des Philippines
offre une somme double pour chacun de ces quatre chefs britanniques!
•On m'objectera peuirétre que je parle de temps anciens.
ANTAfiOmSIlE FOUTIQUE. S»
Eh bien , en 1S57, les Indous se sont soulevés pour reooii-
▼rer leur indépendance et chasser les Anglais de l'Inde. Qu'ont fait ces civilisés européens? Ils ont affiché des proclamations en offrant des sommes d*argent pour les chefs et pour les soldats rebelles, et quand on les a tenus, on les a pendus et mis aux bouches des canons.
Revenons à nos ChlDois. 11 y a des personnes qui sont toujours prêtes à les appeler sauvages et barbares, parce qu'elles lisent dans les journaux que dans cet empire on fait de nombreuses et cruelles exécutions. J'ai déjà dit quelque part que les deux derniers souverains ont été iur capables, d'où il est résulté que le pays se trouve pauvre et désorganisé. Les routes et les rivières sont infestées de voleurs, de rebelles et de pirates, et les gouverneurs des provinces , qui désirent naturellement protéger les honnêtes gens et maintenir l'ordre, ont employé la rigueur comme le moyen le plus court et même comme le seul efficace. Assurément ils feraient mieux de se conformer a la maxime favorite de Bcccaria: « Mieux vaut prévenir les délits que de les punir; » mais si nous voulons parler avec impartialité, pourra<t-on accuser particulièrement aucun des mandarins d*un empire aussi vaste de l'état de désordre où il se trouve ? De quel autre moyen que la rigueur peut essayer le gouverneur d'un district ou d'une province pour délivrer son territoire des voleurs ou des pirates? Je répète que les circonstances actuelles du Céleste Empire étant tout à lait anormales, il serait fort illogique de juger par elles la société chinoise, dont l'esprit, au contraire, est la paix, la bienveillance et l'horreur du sang. A la fin du siècle dernier, lorsqu'à Paris, SOUS le régime de la terreur, les tètes tombaient par centaines, un habitant de TAsie eùt-il pu avec justice accuser les Français d'être barbares et sanguinaires par nature et par principes?
La rébellion et l'anarchie qui ravagent l'empire ont obligé le gouvernement à donner des pouvoirs extraor-
36i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHB&TIENNES.
dinaires aux chefs des provinces ; mais en temps normal auciuie peine de mort n'est exécutée sans la confirmation de la cour.
c U n*existe peut-être aucun pays en Europe où la justice prenne plus de précautions pour ne frapper que des
coupables, surtout quand il s'agit de la peine capitale. Dans toutes ces circonstances, à peu d'exceptions prés, les membres du ministère ou tribunal de la justice se réunissent en cour crimmêUê suprême avec les membres des deux autres cours criminelles : la Cour des censeurs impériaux ou Grands iriformcUeurs (Taurtchoryouèn)^ et la haute Ccwr juâidmre ou de cassation {id4i^sè)^ et ils forment ce qu'on appelle la Cour des trois pouvoirs judiciaires (san'/âr-ssè). Cette cour examine de nouveau le procès en présence des accusés et des accusateurs, et souvent elle réroque la sentence. De plus, pour constituer les grandes assises d'automne^ c'est-k-dire pour former le grand Tribunal qui se prononce définitivement sur toutes les sentences capitales portées par les tribunaux de province, un membre du ministère de la justice et huit autres membres pris dans chacun des cinq autres grands ministères, et dans les trois grandes cours souveraines : la Cour des censeurs^ la Ccfur de cassation et la Cour des référendaires près du Conseil privée se réunissent pour délibérer sur les sentences capitales prononcées pendant Tannée, et vérifier si les peines ont été justement appliquées. Aueune sentence capitale n*est exécutée sans avoir été examinée par cette cour suprême )>
Les Chinois, crie-t-on, ne gardent pas la foi des traités.
Supposez qu'un homme, demeurant tranquillement chez lui, voie ses portes enfoncées par des brigands qui, le
(') Chine moderne^ par M. G. Paothler.