‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 10 sur 74 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

dangereux ; d'un autre côté, il était difficile de refuser, puisque c'était à la générosité du vice-roi que nous étions redevables de cet établissement. La permission fut donnée, mais à la condition, toutefois, que trois officiers subalternes veilleraient nuit et jour à la garde du dépôt, afin de prévenir tout accident.

Quelques mois s'étaient à peine écoulés que, par un malheur inconcevable et dont les causes nous sont toujours demeurées inconnues, tout cet amas de poudre fit explosion. Notre habitation fut réduite en cendres, quarante-cinq personnes qui se trouvaient à l'intérieur furent tuées, brûlées ou écrasées sous les ruines. Mais, par une grâce toute particulière et qui tint du miracle, notre vénéré pfovicaire qui se trouvait alors dans sa chambre, à quelques pas seulement du magasin à poudre, ne reçut qu'une légère égratignure à la tête.

Pour comble de malheur, en février 1867, c'est-à-dire, peu de mois après l'accident, le vice-roi mourait presque subitement. La position de M. Fenouil devint alors excessivement critique. On le gardait presque à vue dans le réduit où il avait été obligé de se réfugier.

Le 20 mars suivant, il eut toutes les peines du monde à sortir de la ville sans être reconnu. Il voulait aller où il plairait à la divine Providence de le conduire. Il avait toutefois quelque intention de se rendre au Kouy-tchéou. La route qui y menait était alors la seule qui ne fût pas gardée par les musulmans; toutes les autres étaient au pouvoir des rebelles.

En suivant le chemin qui conduit au Kouy-tchéou, il fallait passer par Kiu-tsin. Les nouveaux chrétiens de Tsaokia-yn reçurent le missionnaire comme on reçoit quelqu'un qui est grandement désiré et depuis longtemps attendu. Ils mirent tout en mouvement pour fêter son arrivée.

A la vue de ces bonnes dispositions, le Père ne crut pas devoir aller plus loin. Il descendit dans la famille de Kiatchen-kang le lettré, dont il a été parlé plus haut, et "il y séjourna quelque temps. Dans le courant de juin il loua luimême une maison àTsao-kia-yn et s'y étabht définitivement. — * * *—

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SOMMAIRK ; M. Fenouil à Tsao-kla-yn. — Progrès de la religion. — Accusation portée par les païens. — Chrétienté naissante de San-pé-hou. — Hostilités des païens de ce village. — Tchang-kouang-tchao et Tchang-kouang-tsay.

ONSIEUR Fenouil était à peine installé dans le district de Kiu-tsîn que le christianisme y prit de nouveaux développements, les conversions devinrent de plus en plus nombreuses, il y en avait presque tous les jours. Tout faisait donc espérer une prochaine et abondante moisson, quand il plut à Dieu d'éprouver la foi et la constance des néophytes par la persécution et de les faire passer par le creuset de la souffrance.

Effrayés du grand nombre de ceux qui abandonnaient les pagodes pour suivre JéSUS-Christ, les plus zélés et les plus habiles d'entre les païens de la localité essayèrent la contreprédication, dans le but d'arrêter le mouvement vers le christianisme. Leurs efforts n'eurent aucun succès, et ils le reconnurent eux-mêmes. Ils dirent donc comme les pharisiens d'autrefois: Nihil proficimus.,. ecce mundus totus abiit post eum; quand tout le monde sera chrétien, les Européens viendront et s'empareront du pays... ventent Romani et tollent gentem nostram et locum... Ils eurent, en conséquence, recours à des moyens plus efficaces pour arriver à leurs fins.

Les notables du pays, après en avoir délibéré, portèrent à la sous-préfecture de Lan-lin une accusation formidable contre les chrétiens. On n'a jamais pu bien savoir quels étaient les chefs d'accusation, mais personne n'ignora qu'elle était faite au nom de tous les habitants, et signée par les hommes influents de la contrée. Pour subvenir aux frais du procès, les accusateurs avaient pris soin de prélever urle contribution de ICO sapèques (environ o fr,5o c.) par famille. Il était tout

naturel, en effet, pour appuyer la cause, d'avoir un petit cadeau à offrir au mandarin et aux familiers du yanten, La somme fut poliment acceptée et promptement empochée, c'est ce qu'il y eut de plus clair dans cette affaire qui n'obtint pas tout le succès que s'en promettaient les fauteurs.

Le missionnaire n'eut pas plus tôt appris que les ennemis du nom chrétien étaient partis pour la ville qu'il s'y rendit de son côté et fît demander une audience au mandarin. Celui-ci, sans se préoccuper en aucune façon de motiver son refus, ne voulut pas le recevoir. C'est d'ailleurs la manière d'agir de ces orgueilleux prétoriens toutes les fois qu'ils ne veulent pas traiter une affaire. Il faut avouer que c'est un moyen très commode de se débarrasser des importuns; il est, en conséquence, fort usité en Chine, surtout à l'égard des missionnaires (').

Le troisième jour, n'entendant plus parler de rien, notre confrère, l'âme triste et préoccupée, se disposait à revenir à Tsao-kia-yn, pour y attendre les événements, quand il vit arriver à l'improvîste trois de ses néophytes. Ils étaient rayonnants de joie et venaient chercher le Père pour le ramener en triomphe. Il fallut du temps pour s'entendre, mais enfin on s'expliqua.

La veille, tous les accusateurs avaient quitté précipitamment la ville et étaient rentrés chez eux, sans bruit çt l'oreille basse: on avait au prétoire reçu leur argent sans admettre leur accusation ('). De plus, disait-on, le préfet de Kiu-tsin avait donné gain de cause aux chrétiens, puisqu'il avait invité le Père à dîner. Tous ces pauvres hallucinés juraient avoir vu ce dernier manger avec le mandarin, assis à la même table. Ce succès inattendu, qu'il est impossible d'expliquer autrement que par une faveur spéciale de la Providence, amena plusieurs conversions et nous valut un bon mois de tranquillité,

X. Cette conduite est contraire à Tart I du décret impérial, en date du 7 avril 1863 qui dit: € L«s missionnaires seront reçus avec honneur par les mandarins toutes les lois qu'ils désireront les voir. >

2. Ils avaient même été repris vertement de ce que, dans leur accusation, ils avaient osé mettre es avant le prétexte de la religion.

Un village assez important nommé San-pé-hou-yn (Camp des trois cents familles)^ à sept ly environ de Tsao-kîa-yn, venait de s*ourvir à la foi. Un grand nombre de gens parlaient de se faire chrétiens; on accourait en foule auprès du missionnaire pour s'entretenir avec lui et s'instruire de la religion. Il y eut bientôt dans ce village plusieurs adorateurs.

La plupart de ces nouveaux catéchumènes avaient des intentions droites et pures. Mais dans la bergerie il se glissa trois ou quatre loups, qui, sous prétexte d'étudier la doctrine, ne cherchaient qu'à s'introduire dans la place afin d'en connaître le fort et le faible. Le Père n'avait aucune raison de se défier des uns plus que des autres, il traitait tout le monde avec une égale bonté.

Nécessairement il était parfois question des bruits qui circulaient contre la Religion et contre les chrétiens. Notre confrère exhortait tous les nouveaux convertis à la patience, disant qu'il fallait rendre le bien pour le mal, qu*un disciple de JésUS-Chkist ne se vengeait qu'en faisant du bien à ses ennemis; que d'ailleurs il était difficile de se faire rendre justice devant les tribunaux; qu'il fallait, par conséquent, se donner bien garde d'exciter une persécution, en parlant ou en agissant d une manière imprudente et de nature à blesser les païens.

Les deux ou trois espions entendirent comme tous les autres, les recommandations du Père, ils en conclurent qu'il avait peur, qu'il était faible et n'avait aucun crédit auprès des autorités. Leur pian fut bientôt combiné. Rentrés dans leurs familles, ils rendirent compte à leurs proches et à leurs amis de la situation. « 11 n'y a rien à craindre, dirent-ils, avec un peu d'audace, nous sommes sûrs d'avoir raison de cette peste qui menace de s'étendre et d'infecter tout le pays. ^

Les plus décidés et, en particulier, les deux espions, se mirent à la tête du mouvement. Notables et lettrés prirent la chose à cœur et on résolut d'en finir cette lois avec les chrétiens. On combina toutes choses de manière â agir avec ensemble et à forcer, au besoin, la main aux mandai ins. Ceux

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