CHAPITRE QUATRIEME
La fin de cet homme a été celle qu'il méritait... en quoi sa famille aurait-elle à se plaindre ? >
— « Nous étions huit dans la famille, dit alors la vénérable mère du confesseur de la foi, nous sommes sept encore, eh bien! s'il est vrai que nous devions une seule sapèque, un seul grain de riz, je demande qu'on nous fasse partager à tous le sort de mon malheureux fils. »
Le mandarin réfléchit un instant :
— « L'impôt de l'an passé, à qui Tavez-vous remis ?
— « Nous l'avons remis à un tel. »
L'homme ainsi désigné est appelé aussitôt comme témoin ; on lui a fait la leçon à l'avance et il a promis de déposer contre les chrétiens. Arrivé en présence du juge, il se jette à genoux et s'écrie :
— .«Grand mandarin, le Ciel est sur nos têtes... Il est très vrai que j'ai reçu l'impôt de Tchang-Kouang- tsay le vingtun de la première lune de cette année et je l'ai remis à un tel.»
C'était précisément un des meurtriers.
Le mandarin qui voulaitàtout prix donner tort aux chrétiens, se trouvait fort embarrassé d'une déposition aussi claire qu'inattendue ; pourtant il fallait se tirer de ce mauvais pas, assouvir sa haine et sauver son honneur, c'est-à- dire condamner la famille Tchang,tout en gardant les apparences de la justice.
Mais rien n'est impossible à un mandarin chinois, voici comment le nôtre concilia toutes choses. D'abord, il loua fort le zèle de ceux qui payent bien l'impôt, et de ceux qui le perçoivent ; il blâma les négligents et les tièdes et après un exorde aussi long que pathétique, il prononça cette merveilleuse sentence :
— « On donnera vingt ligatures à la famille Tchang et celle-ci s'engagera par écrit à enterrer son mort et à ne plus chercher querelle à personne à cette occasion. »
— « Grand mandarin, dit aussitôt la vieille Tchang-louychy, si mon fils est coupable nous n'avons aucun droit à ces
vingt ligatures ; s'il est innocent, qu'est-ce que vingt ligatures pour compenser sa perte ? »
— «Je vous dis,reprend avec colère le magistrat, d'accepter ces conditions ; de plus, on relâchera le fils et le cousin du défunt, actuellement détenus en prison préventive, et si vous refusez, vous n'aurez rien, et ces deux hommes ne seront pas élargis. >
Il en fut comme le £^rami Aomme avait dit, Tchang-kouangtchao et Tchang-ly-kouen demeurèrent encore trente mois en prison aux frais de leurs parents et du missionnaire.
Le mandarin qui traitait si bien les affaires des chrétiens se nommait Tang. Il était depuis près de trois ans sous-préfet de Lan-lin-shin. S'il n'avait pas lui-même suscité la persécution, il l'avait du moins grandement approuvée et lui avait donné secrètement son appui. Il savait parfaiteifient que Tchangkouang-tsay était innocent, mais, comme c'était un chrétien, il ne pouvait évidemment blâmer ceux qui l'avaient tué ; sa mort était un bien pour l'empire.
Le nom de cet homme vil et méprisable fut porté à Péking ; il fut dénoncé comme persécuteur, ou, tout au moins, comme juge partial. Mais il demeura mandarin, nous savons même qu'en quittant la sous-préfecture de Lan-lin, il a eu de l'avan. cément.
C'est ainsi que les choses se pratiquent en Chine. Un mandarin coupable de pareilles peccadilles contre les chrétiens est, pour l'ordinaire, promu à un grade supérieur. Il faut que sa faute soit bien lourde et par trop compromettante pour que notre légation de Péking puisse obtenir la punition du prévaricateur ; celle-ci, du reste, est toujours pour la forme, car, au fond, il garde sa dignité ; au pis aller, on le change de province et tout est dit.
Voilà aussi pourquoi les mandarins, qui sont si bien au courant des choses et qui, de plus, ont des instructions secrètes, se moquent ouvertement des traités et suscitent tant de misères et de tracas aux missionnaires et aux chrétiens.
Gt)apitre cinquième.
SOMMAIRK : Mort du Père André Liou. — Tracasseries auxquelles M. Fenouil est en butte à Tsao-kla-yn.
E Père André Liou, qui le premier était venu visiter la chrétienté naissante de Tsao-kîa-yn, se trouvait à la capitale de la province au moment où ..j:^xx-^^ se passaient les événements que je viens de rapporter. Peu de temps après, il alla à Kiu-tsin et demeura plusieurs mois auprès de M. Fenouil. Dans les premiers jours de l'automne, il se rendit à Houang-ngy-ho sur la frontière du Kouy-tchéou. Pendant qu'il faisait l'administration de cette chrétienté, une députation des néophytes de Sin-ngyshien(*) vint l'y trouver et le prier de se rendre chez eux. Depuis la mort de M. Muller, massacré par les musulmans à Sîn-ngy-fou(*),iîs n'avaient vu aucun missionnaire,et les routes étant occupées par les rebelles, ils ne pouvaient communiquer avec Kouy-yang-fou (3).
Le Père Lîou,qui avait reçu du vicaire apostolique du Kouytchéou les pouvoirs nécessaires pour administrer les sacrements, accéda avec empressement à cette demande et alla visiter la chrétienté de Sin-ngy-shien, Il allait la quitter quand les chrétiens de Ta-chan, pays des hautes montagnes, corifme l'indique son nom, situé à deux petites journées de distance, apprenant la présence du Père dans leur voisinage, vinrent l'inviter à leur tour et le conjurer de se rendre chez eux. Eux non plus n'avaient pas vu de prêtre depuis plus de deux ans.
Malgré son extrême fatigue, le Père y consentit avec joie et se mit en route pour Ta-chan. C'était là que Dieu avait marqué le terme de sa course et de ses travaux apostoliques.
1. Ville de troisième ordre, mais très importante, dans la province du Kouy-tchéou,