CHAPITRE CINQUIEME
nombre d'adorateurs et de néophytes. Le caractère paisible et même heureux de ses habitants, sa position un peu retirée semblaient l'indiquer comme l'endroit le plus convenable pour la résidence du missionnaire. C'est de ce village que, sans être molesté lui-même, il avait été témoin de la persécution de San-pé-hou.
Ce dernier village était bien déchu de son ancienne prospérité : au lieu de ses trois cents familles d'autrefois, c'est à peine sî on en comptait la moitié. Quelques-unes d'entre elles, jadis riches et puissantes, aujourd'hui ruinées, jouissaient encore d'une certaine influence. Nous avons vu l'usage qu'elles en firent en proscrivant la religion d^x Maître du Ciel, et en mettant à mort un de ses adeptes les plus fervents. Le jugement inique du mandarin de Lan-lin avait encore accru l'audace de ces persécuteurs improvisés. Ils avaient juré d'exterminer le christianisme et ils se crurent tout permis pour arriver à leurs fins... Injures, menaces, coups, Violences de toutes sortes, ils mirent tout en œuvre pour épouvanter les chrétiens.
Nos pauvres néophytes étaient dans la consternation. Ils fuyaient afin d'éviter les mauvais traitements dont ils étaient menacés,et, s'ils osaient de temps en temps revenir à la dérobée, c'était encore pour fuir et se cacher de nouveau. Le missionnaire qui résidait à Tsao-kia-yn les consolait et les soutenait de son mieux ; fortifiés par ses exhortations, ces pauvres gens tenaient bon et montraient beaucoup de constance.
Voyant que tous leurs efforts étaient inutiles, les païens furieux résolurent de s'en prendre directement au Père et de le chasser de la contrée. Mais il n'était pas en leur pouvoir, et il leur était impossible d'aller le tracasser chez les autres. Comment faire alors } Il fallait mettre les habitants de Tsaokia-yn dans le complot, puis tout irait à merveille.
Les plus habiles entrèrent aussitôt en campagne ;ceux d'entre eux qui avaient des parents ou des connaissances dans ce dernier village furent envoyés pour les gagner à leur cause. Knfin ils firent tant et si bien qu'un beau jour toute cette
tranquille population de Tsao-kîa-yn brûla d'en venir aux mains avec le missionnaire.
Ces pauvres gens n'étaient pas, cependant, capables de mener à bonne fin une affaire de ce genre ; leur savoir faire laissait trop à désirer et leur pusillanimité était trop grande pour tenter un coup aussi hardi et pouvoir s'en tirer à leur honneur. Mais on les avait si bien endoctrinés,et on leur avait promis une si facile victoire qu'ils se crurent assez forts pour essayer.
Un beau matin, trois ou quatre des notables de la localité se présentent chez notre confrère ; ils ont une mine moitié solennelle et moitié eipbarrassée ; ils font surtout d'inutiles efforts pour paraître importants, absolument comme les peureux qui chantent afin de se donner quelque assurance. Sur l'invitation de M. Fenouil, ils prennent place sur des chaises ; puis, après certains préambules plus ou moins oratoires, l'un d'eux commence en ces termes :
— <L Père, nous sommes heureux de vous posséder parmi nous, c'est un honneur dont nous sommes fiers.... Mais il y a des choses qui ne se peuvent souffrir.
— « Je ne comprends pas, dit le missionnaire naturellement intrigué de ce prologue, que voulez-vous dire ? >
— « Eh bien ! voici, répond le plus décidé d'entre eux, il s'est passé une chose très grave.., on a volé une pièce de bois dans notre pagode ici tout près.
— « Ce n'est pas tout, reprend le doyen de l'endroit, un nommé Tsao-jen-koué, déjà connu, homme tout à la fois rusé et poltron, aussi avide de bon vin que de bonnes sapèques.., il a été aussi dérobé une sonnette de poussas.,, et puis telle autre chose, ajoute la bande en chœur.
— « Pour le coup, cela ne me regarde pas, dit le Père adressez-vous ailleurs.
— « Et si les preuves du larcin se trouvaient chez vous?, dans votre maison ?
— « Alors je dirais que c'est vous qui les y avez apportées
— « Cependant, voyez... la pièce de bois, la voici, derrière