CHAPITRE CINQUIEME
votre porte ; quant à la sonnette et aux autres objets, ils sont là, dans la chambre de vos domestiques. >
M. Fenouil ne savait que répondre, tandis que les autres prenaient un air triomphant. Il interroge ses domestiques. Le vieux Tsao-yn-koué dit que, en qualité d'ancien préposé à la garde du Miaô-tséy il avait cru pouvoir s'adjuger une vieille planche qui y pourrissait sans profit pour personne. Deux autres avouent également que, jouant un jour avec des païens auprès des poussas^ ils n'avaient cru causer de préjudice à personne en prenant quelques objets de minime valeur, ce que, du reste, leurs compagnons païens avaient fait comme eux ; que c'était un bien public qui leur appartenait comme aux autres.
Pendant que tout cela se passait à l'intérieur, il se faisait un grand tumulte à la porte du Ktn-tan^ (maison de prières), on battait le tam-tam dans le village... hommes, femmes, enfants, tout le monde était sur pied, se dirigeait vers l'oratoire et se disposait à franchir le seuil. € Qu'on nous livre les coupables,criait la populace en délire, que sont ces chrétiens? allons, pendons-les tous dans la pagode. »
Notre confrère, voyant que les têtes se montaient et que les affaires allaient tourner au tragique, se montre à la foule et fait signe qu'il veut parler ; il finit par obtenir un peu de silence.
— «Gens deTsao-kia-yn, leur dit-il, vous vous plaignez qu'on ait fait des vols dans votre Miao-tsé. . . La chose ne me regarde pas... mais, les coupables étant chez moi, voici un moyen de trancher la question : toi, Tsao-jen-koué, tu as accusé mes domestiques... je te les livre.... tu m'en répondras jusqu'à ce que le mandarin de Kiu-tsin ait rendu son jugement ; prends bien garde qu'iUne leur arrive aucun mal.»
Qui fut embarrassé ? ce fut le petit mandarin et ses complices. On avait cru pouvoir faire retomber la faute sur le Père, et voilà que ses domestiques se reconnaissent pour les seuls auteurs du délit. En outre, Tsao-yn-koué avait une nombreuse famille, il était considéré et aimé, et personne n'eût osé mettre
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la maîn sur lui. Aller devant le grand mandarin, la chose n*en valait guère la peine; puis, ce n'était pas sûr du tout : en tout cas il faudrait dépenser beaucoup d'argent Que faire alors ; laisser tomber l'affaire et ne rien dire ?
Nos gens, grandement désappointés, se consultèrent un instant, pendant que la foule devenue silencieuse, se débandait à la sourdine. Évidemment le coup était manqué. Il fallait cependant trouver un expédient pour sortir d'embarras et se retirer avec honneur.
— C Père, dit alors Tsao-jen-koué, d'un ton doucereux et patelin, entre nous, on n'y regarde pas de si près. . . Vous savez que nous sommes des gens paisibles et ennemis de la chicane. . . Païens et chrétiens ne sont-ils pas tous frères ? Eh bien! qu'on frappe pour la forme l'enfant qui a volé dans la pagode et qu'on nous donne quelques ligatures pour compenser ce que nous avons perdu. >
Ce n'était pas se montrer d'une grande exigence après une pareille mise en scène ; mais c'était trop encore. Cependant, pour éviter toute complication et apaiser l'émotion publique, les néophytes crurent devoir accéder au désir des païens, et les ligatures demandées leur furent livrées. Mais, par le fait même, les chrétiens se donnaient le dessous aux yeux de tout le monde et avouaient leur faiblesse. Un peu plus de fermeté eût, peut-être, à jamais coupé court aux exigences de cette sorte et évité, dans la suite, bien des misères et des vexations.
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SOMMAIRK : Mort subite de deux mandarins militaires persécuteurs de la religion. — La persécution à Ué-tchéou. — Conversion de Yang-Tchéouen.
QUELQUE temps de là, deux petits mandarins militaires voulurent à leur tour se signaler en persécutant les chrétiens.
L'un d'eux, nommé Tchao-tà-kangtsé (c'est-àdire Tchao,/^î^nz«<a?l?/(r?/i^^)résolut de porter les premiers coups. Il annonce, en conséquence, à grand bruit, qu'il partira tel jour, avec de nombreux soldats, et qu'il exterminera jusqu'au dernier des chrétiens.
Ceux-ci sontdansune mortelle frayeur ;car, pour les honnêtes gens, rien n'est plus à craindre que ces chefs de bande, qui pillent et rançonnent à leur gré,surtout en temps de guerre. Tout était à redouter, il fallait s'attendre, sinon au massacre, du moins au pillage.
La veille du jour fixé pour l'attaque, presque tous les habitants de Tsao-kia-yn, païens comme chrétiens, se sauvent dans la montagne et dans les bois. La nuit se passe dans des alarmes continuelles ; ce n'est qu'avec un serrement de cœur qu'on voit poindre l'aube du jour, A chaque instant on croit entendre les cris farouches des soldats et apercevoir les flammes dévorer les maisons.
Cependant, les heures s'écoulent et on ne voit rien. A la tombée de la nuit, quelques individus se hasardent à descendre et à pénétrer dans le village. Tout y était tranquille comme à l'ordinaire. Bientôt un homme arrive et annonce que Tchao, la grande lancey n'est plus de ce monde. Atteint subitement de la peste, il était mort juste à l'heure où il devait commencer le massacre des chrétiens. Ceux-ci remercièrent Dieu avec eflasion et sentirent croître leur confiance pour l'avenir. La
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plupart des païens virent aussi dans cette mort subite un avertissement du Ciel, et plusieurs se rapprochèrent des néophytes.
L'autre mandarin militaire, émule de IsLgrande /ance,en voulait surtout à M. Fenouil. Dans sa pensée, la mort de notre confrère devait amener l'anéantissement du christianisme. Mais, plus fin que son rival, il se garda bien de publier son projet et d'annoncer son arrivée.
Une belle nuit, il part de la ville de Kiu-tsîn-fou, à la tête de quatorze soldats. Bien que la distance entre les deux localités ne soit pas considérable, un seul parmi eux connaissait le chemin. Celui-ci, quelques jours auparavant, était allé rendre visite à M. Fenouil qui l'avait très bien traité ; il en avait même reçu un petit cadeau qu'à son retcur il avait déposé dans sa famille.
Ce jeune homme demeurait précisément sur la route de Tsao-kia-yn, non loin de la ville. En passant devant sa maison, il entra pour voir sa vieille mère et la consulter. La bonne femme, mise en deux mots au courant de l'affaire, s'oppose fortement à ce que son fils prenne part à l'expédition ; elle lui représente la bonté du Père qui s'est montré si bienveillant à son égard. . ., elle lui met devant les yeux la mort de Tchao.., enfin, elle fait si bien que le jeune homme s'esquive à la hâte au lieu d'aller rejoindre ses camarades.
Ceux-ci qui avaient dépassé la maison et continué à marcher, s'arrêtent bientôt, incertains de la route. Ils attendent quelque temps; puis, ne voyant pas venir leur guide, ils retournent à la maison dans laquelle ris l'ont vu entrer. Ils ne trouvent qu'une pauvre vieille qui leur dit,pour touteréponse, qu'elle ne comprend pas ce qu'on lui demande.
Le chef militaire s'emporte et tempête. — La vieille fait la sourde oreille. — Il jure qu'il va la tuer, si elle ne parle pas. — Inutile, elle ne s'émeut pas. plus que le roc. Croyant à la fin que peut-être ils se sont trompés et que leur guide n'est pas entré dans cette maison, les soldats vont alors frapper aux portes voisines.