CHAPITRE HUITIEME
bonne contenance et de soutenir de mon mieux mes néophytes effrayés.
Un jour pourtant, la frayeur me gagna comme les autres : le bruit courait, et il paraissait fondé, qu'un certain Ly-ta-jen, mandarin militaire, devait venir nous cerner et nous prendre comme dans un filet Un matin, après ma messe, trois ou quatre chrétiens accoururent pour m'avertir du danger ; ils avaient les larmes aux yeux et croyaient toucher au terme de leur vie.
Je les rassurai de mon mieux, tout en constatant que la confiance m'abandonnait moi-même. Je pris à la hâte quelque nourriture et, sous le prétexte d'égayer mes gens et de me distraire moi-même, je proposai une promenade dans la montagne. Inutile de dire que ma proposition fut acceptée avec enthousiasme. On partit comme pour aller à une fête. Hélas ! j'avais le cœur bien gros et l'esprit inquiet. En cas d'événement, j'avais eu soin de me munir d'un peu d'argent.
Ce jour-là encore, nous en fûmes quittes pour la peur. Lyta-jen ne vint pas. Mais j'avais battu en retraite, ce dont, à la vérité, je ne rougissais guère ; car, dès le lendemain, j'aurais été prêt à recommencer s'il y avait eu la moindre apparence de danger.
Mais il était dit que les premiers mois de 1871 devaient être pour nous,comme pour tant d'autres, un temps d'épreuves. A peine la colère du grand homme Ly nous laissait-elle respirer,que je recevais la nouvelle de nos désastres en France, delà bataille de Sedan et du siège de Paris. On m'annonçait en même temps la prise de Rome par les troupes de Victor Emmanuel.
Ces nouvelles auxquelles j'étais loin de m'attendre, car depuis près d'un an,je ne savais rien des événements politiques de l'Europe, m'accablèrent, et me causèrent une indicible tristesse.En prévision de ravenir,il fallait agir avec prudence..., l'argent pouvait d'un jour à l'autre manquer à nos œuvres. Je dus suspendre mes travaux, selon que j'en avais reçu l'ordre de notre provicaire.
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Mais le Ouang-sien-sen, qui avait compté mener la construction de l'orphelinat à bonne fin, et qui avait plus consulté son cœur que ma bourse, avait fait d'assez gros emprunts et préparé de nombreux matériaux au compte de la chrétienté et au mien. Il me fallut en payer de suite la majeure partie ; Ouang lui-même fut ruiné.
Ce fut un moment bien critique pour moi, je dus pour vivre emprunter une vingtaine de francs qu'on vint meréclamer le lendemain. Je tombai à la charge de mes chrétiens avec tout mon personnel et celui de la Sainte-Enfance. C'était un fardeau bien lourd et que ces pauvres gens, malgré toute leur bonne volonté, ne pouvaient porter longtemps.
Heureusement M. Fenouil,mis au courant de ma situation, vint généreusement àmon aide,et me sauva d'une banqueroute générale. Mes affaires arrangées et mes soucis passés, je fis de nouveau un petit voyage à la capitale où je trouvai comme toujours l'accueil le plus cordial. On rit de mes petites misères et, en me quittant, mon vénéré confrère me dit ces paroles que je n'oublierai jamais et dont je fais le principe de ma conduite : € Quoi qu'il arrive, allez toujours de l'avant, après avoir toutefois consulté Dieu dans la prière et observé les règles de la prudence humaine. >
Je m'en retournai affermi et décidé à ne céder jamais devant l'adversité.
SOMMAIRE : Le village de Cha-ho. — La famille Fong. — Kxactions d'un maire ; sa haine contre les Fong et contre les chrétiens.
^EUX ou trois mois s'écoulèrent sans amener d'événements un peu importants. Un dimanche, à l'approche de la nuit, j'étais à la fenêtre, regardant les chrétiens qui se rendaient à l'oratoire pour chanter les prières. Tout à coup je vis deux jeunes gens, à la démarche hésitante, entrer dans ma cour et se diriger vers la maison. Ils cheminaient lentement, j'eus le temps de considérer leurs traits qui m'étaient inconnus.
Quelques instants après le catéchiste les introduisit dans ma chambre. Dès qu'ils m'aperçurent, ils se prosternèrent à ^a mode du pays pour me saluer.
— « Qui êtes-vous? leur demandai-je.
— <L Nous sommes deux frères du nom de Fong, dît le plus gprand, beau jeune homme, aux traits réguliers, à la figure franche et énergique..., voici mon frère aîné... Notre père et toute notre famille demeurent à Cha-ho. »
Cha-ho est un village d'une soixantaine de familles à cinq ou six fy de San-pé-hou.
Je les priai de s'asseoir.
— <L Voici, Père, reprit le plus grand, en se levant et demeurant debout par politesse, l'autre jour en revenant du marché, mon frère et moi, nous fîmes route avec des chrétiens. La conversation s'engagea sur la doctrine et ils nous assurèrent que la religion du Seigneur du ciel est la seule bonne, la seule véritable... que /^«jjrtAj et pagodes, bonzes et bonzerîes, ne sont que superstitions et supercheries..., qu'eux aussi avaient cru à ces choses, mais qu'ils en avaient reconnu la vanité, et qu'ils n'avaient eu le cœur tranquille qu'après s'être faits chrétiens.
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€ Ces paroles nous avaient frappés ; à notre retour à la maison, nous en parlâmes en famille, mais notre père nous imposa silence et nous défendit de nous occuper de cela. Peu après, nous eûmes l'occasion de voir un ami très versé dans les lettres. Nous lui demandâmes s'il connaissait les livres chrétiens : « Oui, nous répondit-il, la doctrine en est admirait ble. Mais assurément la pratique n'est pas d'accord avec la <L théorie, autrement cette religion ne serait pas persécutée ; <L tout le monde au contraire devrait l'embrasser. »
J'écoutais parler ce jeune homme avec autant d'intérêt que de surprise.
— « Quel est celui qui t'a dit cela? lui demandai-je.
— « C'est notre ami et cousin Houang-lao-yé, il nous a même engagés à aller voir ce qu'il en était... voilà pourquoi nous sommes venus aujourd'hui, mon frère et moi. »
J'étais de plus en plus intrigué : ou bien ce jeune homme qui me parlait avec tant d'ingénuité était un rusé filou qui cherchait à sonder le terrain et à connaître k fort et le faible de la situation ; ou bien c'était une âme de bonne foi qui ne demandait qu'à connaître la vérité afin de l'embrasser.
Je lui fis diverses questions auxquelles il répondit avec beaucoup de franchise et sans embarras. Tous deux fumaient Topium ; ils me promirent de n'y plus toucher s'ils se faisaient chrétiens.
L'heure de la prière étant arrivée, ils y assistèrent avec tous les fidèles. Le lendemain matin, ils étaient décidés à embrasser notre sainte religion, et ils firent leur adoration de grand cœur... puis, en partant, ils s'engagèrent à convertir tous ceux qu'ils pourraient, parmi leurs parents et leurs amis.
Qui sait, pensai-je en moi-même, si le mouvement de conversions ne va pas reprendre comme jadis ! Pourquoi ces jeunes gens, dont l'un surtout me paraissait si candide et si ardent, ne prêcheraient-ils pas avec succès ?
Il me tardait d'avoir de leurs nouvelles. Ne pouvant plus contenir mon impatience, un beau matin, je pars avec mon catéchiste pour visiter mes chrétiens les plus rapprochés de
CJa^APITRE NEUVIEME.
Cha-ho. Nous stl^anes dîner tout près, à deux fy de ce village,
chez notre fervent et zélé Yang-tchouen, qui promit de faire
son possible afin de seconder mes projets.
Après notre repSLS^ nous nous dirigeâmes sur Cha-ho. Le
bruit des grelots cJe nos montures eut bientôt donné l'éveil
aux habitants. En quelques minutes, la nouvelle de notre
arrivée avait fstit 1^ tour du village, et à notre entrée dans le
bouig, 30 à 40 indîvi^"^» nos deux adorateurs en tête, étaient
là pour nous reoevoîr. A peine avons-nous mis pied à terre
^««« «^r. ^>.«s environnés de la foule : hommes, femmes, que nous sommes c^*'^ » >
- ^ ^^<cr.*»«-it- si^xitour de nous ; de toutes parts on nous
enfants se pressant ^^ » .^T , ^
, ^^-.«^l-i^.îte la bienvenue. Impossible de répondre
salue, on nous soux^»*'- . . . , t^.
j ^^ T '^tais heureux... je remerciais le bon Dieu a tout ce mono c J ^^'^ / • . 1. t
des bonnes disi>osît: tons que montraient ces braves gens. Je
-----an ci nombre de conversions, comptais sur un S^^^ . •••*•* ^ 1 r -n
. *^ , . — î«a a vielque repos, je visitai toutes les familles
Après avour pi'is c^»-» ^ r >j A \L T7 -t^i» ^^ jeune homme que nous connaissons
,,., ^^^' , ^^ --^liasieurscatécnumènes qu'il avait converdéià. me présent: 3- j>xi^ l 1 •
j^^^uj-es, nous revînmes chez lui prendre un
son vieux père et toute sa famille nous
^^^illeure grâce. Puis nous quittâmes le vil-
^»^spoir:la réception si cordiale qui nous
ia^e; j'étais P^^*^ ^^r^nait toute confiance.
av^t été faite ^ encore écoulé deux jours quand j'appris
"^^ , *^^^ j^té en prison à la ville, je crus d'abord à
que Fong ava.it: ^^ g-^ande fut mon anxiété. Bientôt je sus que
une persécution » ^-^^ir rien dans son emprisonnement. Il avait
la reVvgVon n'étax ^^^ ^^x volontés du maire de la locah'té qui,
^e^^3L^^ à!obtemP .-^ j-2Lt:îque souvent,abusant de ses prérogatives
aâtvsv que ce\a s ^ j-^i^ctionnaire civil, exigeait de ses adminis-
et de sot^ t\tre ^ ^ ^oninie, soi-disant pour compenser les frais
très une ^^^\^ t\^^ l'exercice de sa charge.
nue 1^^ occ^^^ ^ \» influence à Cha-ho contrebalançait celle
jTong'^^^* ^, "bord à ce dernier de justes représentations ;
j ^aitG, 1^^ «^tra-^^^^ n'ayant pas été écoutées, il résolut de
^^^^ses ^^^^ 3,gistrat de la localité. Il fallait pour cela une
déjà, me préseï tis.*Vers quatre peu de nourrit VI 3 traitèrent avec 1^-
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certaine dose d'énergie et d'audace, car ces^etits personnages sont parfois de véritables despotes ; ils ont leurs entrées au prétoire, dans les mandarinats, et ils n'ont rien à redouter des satellites qui sont souvent leurs complices.On les craint et on les respecte, parce que leur haine est presque toujours fatale. A peine Fong eut-il signifié au maire, et cela en public, qu'on ne lui devait rien pour l'exercice de sa charge, que celuici partit le soir même pour la ville. Le lendemain, cinq ou six satellites venaient prendre le jeune homme pour le jeter en prison. Pendant sa détention, le prisonnier, chrétien d'hier, récitait toutes les prières qu'il avait apprises et surtout le chapelet. Les gardiens lui demandèrent ce qu'il faisait à genoux, parlant entre les dents.
— « Je prie Dieu, leur dit-il, car je suis chrétien.
— 4: Tu es chrétien, toi aussi ?
— « Oui.
— € Oh ! nous autres, nous connaissons les chrétiens ; îl y a peu de temps encore, il y en avait deux ici... (c'étaient Tchang-kouang-tchao et Tchang-ly-kouen). Nous ne détestons pas les chrétiens, car nous savons positivement qu'il y a parmi eux de fort braves gens... Mais les chefs sont dangereux, paraît-il. >
Et les satellites, loin de molester Fong à cause de sa religion, se montraient bienveillants à son égard.
Enfin, vint le moment de juger le procès. Accusateur et accusé parurent à la barre du sous-préfet. Les témoins de Fong étaient nombreux. Le maire n'avait trouvé personne pour défendre sa cause.
Le jeune homme prit le premier la parole :
— « Ta-lao-yé, dit-il, on m'a jeté en prison, moi, petit ! parce que notre village a refusé des subsides au maire. Ces subsides, qui les a demandés ? Si c'est le mandarin, comment se fait-il qu'on ne nous ait pas montré la pièce officielle qui les réclame ? si c'est le maire, quels sont ses droits ?
— « Je n'ai point exigé de subsides, dit le mandarin d'un ton sec ; toi, maire, à quel titre les réclames-tu ? »