‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 28 sur 74 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

autrefois par des portes monumentales, dont aujourd'hui il ne reste que les ruines.

Rien de plus pittoresque que ce village, il est bâti au sommet d'une petite colline au pied de laquelle s'étend un étang magnifique ; de grands arbres forment tout autour un cadre de verdure.

Nous n'étions qu'à six ou sept lieues de Kiu-tsin et déjà le pays avait bien changé d'aspect. Le lendemain la difi'érence fut plus accentuée encore. Ce n'était plus la grande plaine, avec ses rizières et ses bosquets : ce n'étaient pas encore les montagnes dénudées et les campagnes sans ombrage, qui font les délices du Chinois. Dans la plaine, les routes sont larges et commodes ; dans les vallons ou sur le flanc des collines, d'immenses troupeaux de chèvres, de moutons et d'animaux de toutes sortes paissent tranquillement et animent le paysage.

Le troisième jour de mon voyage, j'arrivai dans la vallée de Pié-té. Là se trouve une famille chrétienne convertie jadis à Tchen-kiang-fou par M. Dumont. Cette famille, ayant été chassée par l'invasion musulmane, était venue se réfugier dans ces montagnes, dont elle est d'ailleurs originaire. Elle se compose de neuf personnes ; la vieille mère seule a reçu le baptême. Quoique isolée dans ce pays éloigné, et se trouvant en un milieu tout païen, où jamais la foi n'a été prêchée, elle a toujours persévéré dans sa croyance et dans la fidélité à en remplir les pratiques.

Bien des fois les parents ou les amis de la vieille ont essayé de l'enrôler dans la secte du nénuphar blanc^ mais elle a toujours rejeté leurs propositions avec horreur : <L Plutôt mourir, leur dit-elle, et mourir de misère, que de suivre vos erreurs. »

Cette famille habitait le pays depuis quatorze ans, lorsqu'on apprît qu'il y avait des chrétiens tout près de là, à Houangngy-hô. Grande fut la joie de ces braves gens : la vieille, malgré ses soixante-douze ans, voulut voir par elle-même si ce qu'on lui avait dit était vrai. Elle part donc avec son fils

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aîné. Arrivée dans la famille Tchang qui lui avait été désignée comme cHrétienne, il ne lui fallut qu'un instant pour reconnaître la vérité de ce qu'on lui avait annoncé. Elle fut traitée comme une mère par les Tchang qui eurent pour elle toutes sortes de prévenances et lui firent mille cadeaux. Elle retourna heureuse chez elle, emportant la promesse que le père irait la visiter à son premier voyage à Houang-ngy-ho.

Comme Pié-té se trouvait sur ma route, je résolus de commencer par là. Je n'avais pas annoncé mon arrivée : personne ne me connaissait, ni ne m'attendait. Mais à peine fus-je descendu de cheval que la bonne vieille vint se jeter à mes pieds avec toute sa famille, elle joignait les mains, et pleurait à chaudes larmes :

— « Père, disait-elle, que le bon Dieu soit béni!... nous avons attendu si longtemps!... je craignais de mourir sans confession et de voir tous mes enfants demeurer sans le baptême!... Aujourd'hui je sens bien que le bon Dieu a eu pitié de nous.

— ^ Levez-vous tous, leur dis-je tout ému, ayez confiance, Dieu n'abandonne jamais ceux qui le craignent et le serveijt >

Cette pauvre famille vivait tout à fait dans la solitude, et était peu connue dans le pays; cependant le malheur ne l'avait pas épargnée. La maison qu'elle habitait venait d'être la proie des flammes avec tout ce qu'elle contenait ; il lui avait fallu se construire en toute hâte une hutte misérable, couverte en chaume, qu'elle habitait, réduite au plus grand dénûment.

Presque dans le même temps, la femme du fils aîné était morte, après avoir reçu, toutefois, le baptême à ses derniers moments. Des dettes et deux procès par suite de ces dettes avaient plongé ces pauvres gens dans la misère ; ils avaient peine à se procurer la nourriture de chaque jour.

Notre arrivée fut dans cet intérieur désolé, comme un rayon de soleil au milieu de la tempête. Tout le temps que dura la visite, nous achetâmes ce qu'il fallait pour nourrir tout le monde, ce qui ne se fait pas d'ordinaire chez nos chrétiens : ceux-ci encretiennent le Père pendant la visite.

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