‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 29 sur 74 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Puis nous entrâmes en composition avec les créanciers qui furent obligés de rabattre beaucoup de leurs prétentions et finirent par nous faire d'importantes concessions. Cela permit à nos chers chrétiens de se relever peu à peu, et aujourd'hui, avec de réconomie et du travail, ils n*ont rien à demander et vivent honorablement. Nous comptons sur eux pour fonder une station dans le pays qu'ils habitent. Espérons que Dieu bénira nos desseins.

Je restai là dix jours, autant pour enseigner la doctrine à ces braves gens que pour étudier la localité et voir s'il serait possible d'y faire quelques prosélytes. Une foule de païens, riches et pauvres, vinrent me voir et me firent de grandes promesses ; mais je trouvai chez eux peu de dispositions à la foi.

La contrée tout entière est infectée de Tsin-lien-kiao ou sectateurs du nénuphar, ennemis jurés du christianisme. Deux de leurs chefs me rendirent visite et tout naturellement nous eûmes ensemble une discussion sur la religion.

Tout en reconnaissant la vérité de nos dogmes et la sainteté de nos préceptes, ils prétendaient que les leurs ne leur sont pas inférieurs ; qu'outre les commandements qu'ils sont tenus d'observer comme nous, ils doivent de plus gravir l'échelle des dix perfections (fatras d'observances ridicules dont ils me donnèrent le détail fastidieux).

€ Enfin,ajoutèrent-ils, nous gardons une abstinence absolue, nous interdisant l'usage de toute chair et de toute boisson fermentée ; en un mot, nous épargnons tout ce qui a eu vie, et c'est là notre plus grand mérite pour le temps à venir. >

J'eus parfaitement raison de tout cela, et ils furent contraints d'avouer que toutes ces œuvres extérieures, toutes ces observances sont vaines sans la charité du cœur. Deux vertus surtout les déconcertèrent : l'humilité et la chasteté ; leurs dix-huit perfections étant muettes sur ces deux vertus toutes célestes et complètement inconnues des païens.

Mais l'existence de l'âme individuelle, destinée, suivant ses mérites, au bonheur ou au malheur éternel, leur parut surtout étrange, scandaleuse même. Car ils admettent la métempsy-

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cose ou la transmigration des âmes. « Uâme bonne, disaientils, obtient sa récompense après la mort en transmigrant dans un corps plus beau et mieux doué... l'individu aura la puissance et la gloire en partage..., Tâme moins méritante transmigrera dans une classe inférieure. Voilà pourquoi nous ne tuons pas les animaux et nous n'usons qu'avec le plus grand respect àe tout ce qui a vie.

— «Vos paroles ne sont pas sérieuses, leurdis-je^ sans aucun doute vous voulez badiner.

— « Mais non... voyez nos livres... »

En ce moment, leurs domestiques amenaient leurs chevaux pour partir.

— « Arrêtez un instant, leur dis-je ; pour qui sont ces chevaux ?

— « Pour nous.

— « Et vous osez vous en servir ?

— <L Pourquoi pas ?

— « Et si l'âme de vos parents avait transmigré dans leur corps !... que deviendrait le précepte : Tes père et mère Itonoreras?... »

Tout le monde partît d'un éclat de rire...; mais les deux frères ne riaient pas, ils s'en allèrent àpied et depuis je ne les ai plus revus.

Cette secte des Tsin-lien-kiao ou Pè-lien-kiao, car elle a* plusieurs fois changé de nom, est un obstacle presque insurmontable à la conversion de ses adeptes. C'est une sorte de franc-maçonnerie qui aurait pour but, dit-on, de renverser la dynastie actuelle. Aussi a-t-elle été toujours l'objet des plus sévères édits et des poursuites les plus rigoureuses.

Sous l'apparence du bien et à l'ombre des principes humanitaires, elle enrôle une masse d'individus qu'elle initie à ses mystères, mais cela se fait graduellement, selon la mesure d'intelligence et de bonne volonté de ses adeptes. Beaucoup même parmi ses initiés ne comprennent qu'imparfaitement le but primitif de la secte et se préoccupent fort peu des visées politiques.

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