‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 33 sur 74 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

— « Pou-kan, pou-kan (c'est-à-dire je n'ose pas, je ne suis pas digne), répondit-il vivement. Mon frère est absent depuis cinq à six jours et ne doit pas rentrer avant un mois. »

— « C'est égal, repris-je, tu diras à ton aîné que moi, homme de l'Occident, attiré par sa bonne renommée, je me suis détourné de ma route pour venir le saluer... les hommes de bien sont si rares en ce temps-ci !..* »

— <LPou'kan, poti-kan^ répondait toujours le jeune Long ; qui oserait se dire un homme de bien } »

Pendant ce temps mon monde était entré avec les bagages.

— « Excusez mon sans-façon, dis-je à mon hôte, j'ai l'air de m'imposer... le désir que j'avais de connaître les grandes vertus de votre famille m'a fait oser venir vous demander l'hospitalité pour une nuit. »

Toujours le jeune homme répondait : Pou-kaity pou-kan (je ne suis pas digne).

Il me conduisit alors dans une pièce voisine : c'était une grande salle carrée, pavée de briques ; des panneaux de bois peints ornaient les murailles ; un lit dans une alcôve, une table et des chaises meublaient cet appartement digne du moyen âge. Au milieu était un trou carré, dallé en pierres de taille, et rempli de charbon de terre enflammé qui chauffait la pièce. Tout le monde s'en approcha avec plaisir, car nous étions trempés et transis de froid. Trois ou quatre vieux loios serviteurs de la maison, qui occupaient la place, nous la cédèrent aussitôt.

En attendant le souper, le jeune Long vint s'asseoir auprès de nous et nous tenir compagnie. Il causait surtout avec mon lettré ; je m'aperçus bientôt qu'il était presque sans instruction ; à peine s'il connaissait quelques caractères. Mais, en revanche, il était inscrit pour les examens militaires, il voulait prendre ses grades, sans avoir cependant l'intention d'occuper jamais- un poste mandarinal ('). C'est, en effet, un honneur

1. Etant de race loîo, il pouvait difficilement prétendre à un grade mandarinal. Mais, comme tous les Chinois, les lolos peuvent concourir aux examens et prendre les titres de bacheliers... etc., civils ou militaires.

que recherchent tous les fils de famille ; ils ont un globule qu'ils peuvent à l'occasion mettre à leur bonnet, cela suffit à leur ambition.

Bientôt on nous servit un dîner copieux... la faim nous pressait Aussi mes gens dévoraient les mets avec une avidité insatiable, les bols de riz se vidaient comme par enchantement tandis que les plats arrivaient et repartaient avec une rapidité incroyable. Nos bons lo/os^ qui trottaient de la cuisine à la salle avaient un air étonné qui voulait dire : Mais ces gens-là n'ont pas mangé depuis trois jours.

Après le repas la conversation ne fut pas longue. Chacun fit sa prière et se coucha, moi sur le lit et mes gens dans leurs couvertures autour du foyer.

Le lendemain, il était grand jour quand je me réveillai. En un instant tout le monde fut sur pied. Je dis à mon domestique de seller les chevaux.

En voyant nos préparatifs, le jeune Long accourut aussitôt. Il me pria de rester, disant qu'il était impossible de se mettre en route par un temps pareil (la pluie, en effet, n'avait pas cessé), et que, d'ailleurs, fît-il beau temps, il ne me laisserait partir qu'après déjeuner.

Il fallut me rendre à ses raisons. Je profitai de ce délai pour examiner un peu le logis de mon illustre amphytrîon. La grande cour par laquelle nous étions entrés la veille, était propre et bien tenue. L'habitation est entourée de grandes murailles épaisses de cinq pieds et hautes de vingt à l'extérieur, tandis qu'elles s'élèvent seulement à quatre pieds audessus de la cour : elle a l'aspect d'une véritable forteresse. La maison du maître, bâtie en pierres de taille, mesure trente pas de long. Elle n'a qu'un rez-de-chaussée très élevé, auquel on accède par un large perron d'une douzaine de degrés. De vastes fenêtres et de grandes portes à deux battants donnent à la construction l'aspect d'un castel du moyen âge.

A gauche, à une certaine distance du manoir, se trouvent les dépendances où s'agite tout un monde de servi-

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