CHAPITRE ONZIEME
que par le daim ou la panthère. Nous n'éprouvâmes toutefois aucun accident, nous en fûmes quittes pour quelques lambeaux d'habits et de couvertures que nous laissâmes accrochés aux pierres et aux ronces du sentier. Vers trois heures, nous arrivions aux frontières du Kouy-tchéou et nous apercevions Lo-my;SO perché sur une colline et ombragé de grands arbres séculaires.
Un arc de triomphe en pierres se dresse à l'entrée du bourg, qui est un des plus propres et dés mieux situés que j'aie vus en Chine. Les rebelles l'ont toujours épargné, bien que leur camp ait été longtemps à Siu-tchen, à deux jours de distance seulement. Ils ont ravagé tout le pays environnant et fait des incursions jusque près de Lo-my-so; mais ils n'ont jamais osé attaquer cette localité ni en rançonner les habitants.
Lieou et sa femme sont les seuls chrétiens de l'endroit Jusqu'alors ils avaient pratiqué leur religion en secret, sans dire à personne qu'ils adorent le Seigneur du ciel. Mais, le soir même de notre arrivée, mon lettré, à la prière de Lieou, écrivit des touytsé (inscriptions) chrétiennes et les afficha à la porte extérieure de la maison.
Ces touytsé sont des sentences rhythmées, écrites en gros caractères sur du papier de couleur, et que chacun placarde au lieu le plus apparent. Il y en a de différents genres. Mais, pour les chrétiens, ce sont des exhortations à la vertu. Pour les païens, ces sentences sont plus ou moins prétentieuses et, en général, extraites des livres classiques. Il y en a pour toutes les professions, pour tous les états de la vie, pour toutes les conditions et pour toutes les opinions.
L'un trouve que la santé est le plus grand bien qui se puisse désirer, et il l'affiche sur sa porte, pour la faire venir sans doute. Un autre prétend que ce sont les richesses, et il le placarde en gros caractères, afin que la fortune en passant lise la réclame et s'arrête par reconnaissance. Un troisième enfin proclame que le bien suprême consiste dans les honneurs et les dignités, mais, sans profit le plus souvent, hélas ! pour lui et pour sa postérité.
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Le lendemain donc, tout le monde à Lo-my-so put lire que Lieou, le marchand fora'n, était chrétien. C'était justement jour de marché et les gens affluaient de tous côtés. Beaucoup s'arrêtèrent devant la porte pour lire les sentences nouvellement écrites. Le plus grand nombre cependant passa sans les remarquer. Il y eut quelques malins qui trouvèrent la chose plaisante. Ils avaient entendu parler de la religion chrétienne et, ne la connaissant que par les préjugés communément répandus, ils croyaient, par conséquent, à toutes les fables qui se débitent contre les chrétiens.
— ^ Comment ! un chrétien à Lo-my-so !... c'est par trop fort.»
Bien vite on va à la recherche de Lieou qui se trouvait sur le marché.
— 4[ Tu es chrétien, .oi ? » lui dit quelqu'un.
— <L Certainement, je le suis et depuis longftemps. C'est d'aujourd'hui seulement que tu le sais .?»
— <L Ah ! tu es chrétien ; eh bien, arrive qu'on te coupe la tête.»
— «Alors on nous la coupera aussi à nous... répliquèrent cinq à six hommes qui se trouvaient près de Lieou... Pourquoi ne pas commencer tout de suite ! » et ils s'approchèrent de leur interlocuteur.
Celui-ci, surpris, recula et gagna prudemment le large avec ses compagnons. Ceux qui venaient de fermer ainsi la bouche à ces insolents n'étaient autres que les gens qui m'avaient accompagné à Lo-my-so, Ils vinrent peu après me conter l'incident. Je dis à Lieou d'être prudent, mais de n'avoir pas peur. Je l'assurai que, si quelqu'un lui cherchait querelle au sujet de sa religion, j'aurais recours aux autorités locales.
Le soir du même jour, deux individus de l'endroit vinrent faire leur adoration, sans redouter la persécution. En partant, je laissai un de mes chrétiens pour enseigner les premiers éléments de la doctrine aux nouveaux catéchumènes etpoui voir comment iraient les choses.
Tout alla assez bien. Les chrétiens, grâces à Dieu, ne furent