CHAPITRE ONZIEME
une surprise mêlée d'épouvante. Je compris que je venais de grandir de cent coudées à ses yeux. Je devais être un grand homme à coup sûrjes petites gens n'ont pas coutume d'avoir de pareilles pancartes.
Pendant ce temps, TobUgeant personnage Usait avec lenteur et recueillement le passeport écrit en français et en chinois que nous délivre la Légation de France à Péking^ et qui n'est autre que la reproduction des articles du traité de iS6o, concernant la religion.
Quand il eut fini, il me remit la pièce et s*inclinant profondément :
— € Je vois, dit-ilj que vous êtes Maître de religion et PEmpercur vous protège.^
— iï Tu dis très bien, et cela prouve que ma religion est bonne ; qui oserait dire que ce qui est approuvé par TEmpereur est mauvais ?...:&
— <£ Personne, personne >, répondit-il vivement pendant que la foule donnait des signes d'assentimentp
Puis la conversation s'engagea sur l'Europe, sur les provinces de la Chine que j'avais parcourues. Les deux jeunes Sien-ssn surtout étaient intarissables dans leurs questions. C'étaient deux fils de familles riches et puissantes dans la contrée. Ils étaient tous deux grands fumeurs d'opium, faiseurs d'embarras et curieux au possible.
— - < Vous allez passer trois ou quatre jours avec nous, me dirent-ils ; chacun de nous vous traitera à son tour et vous verrez que Ton s'amuse bien dans ce pays ; on y trouve tous les agréments de la vie aussi bien qu'à la Capitale, )^
— ^Mercîj merci, je suis pressé, il faut que je parte demain ;mais soyez sûrs que je me souviendrai de vous. >
— ^Voyons, restez au moins un jour parmi nous, pour nous enseigner votre précieuse doctrine. ^
Assurément si j'avais une raison de restera Ouen-tchang, c'était bien celle-là ; mais, outre que je n'avais aucun espoir d'y prêcher avec fruit pour le moment, j'étais pressé de partir. Je me contentai de leur promettre de revenir bientôt et
qu'alors nous aurions tout le loisir de nous voir et de converser ensemble.
Comme il se faisait tard et que j'avais grand besoin de sommeil, mes élégants visiteurs comprirent qu'il était temps de se retirer, ce qu'ils firent en gens bien appris. Déjà la foule les avait devancés et s'était dissipée à mon grand contentement. Nous pûmes dormir à l'aise.
Le lendemain, nous partîmes dès le matin et avant que nos amis de la veille fussent sur pied. Nous allâmes coucher à dix lieues de là, dans un grand bourg où personne ne voulait nous héberger. Il fallut nous imposer dans une famille qui, du reste, fut bientôt dans les meilleurs termes avec nous.
Pendant que mes gens préparaient le souper et que je récitais le bréviaire, assis sur mes couvertures, on voyait deux individus à la mine plus que suspecte rôder devant la porte et jeter sur nous des regards furtifs. Enfin ils se décident à entrer, et sans dire un mot, sans faire un geste, ils vont s'accroupir devant le feu et se mettent à bourrer leurs pipes.
La pipe allumée, ils se retournent nonchalamment sur leurs talons et commencent à nous considérer de cet œil hébété, mais sournois, qu'on ne rencontre qu'en Chine,
A la fin, l'un d'eux, grand gaillard, à la tournure débraillée,' à la tête couverte d'un feutre jadis blanc, dont les bords, noircis par l'usage, sont rabattus sur les yeux, se recueille entre deux bouffées de pipe et demande à mon domestique où nous allons :
— «A la chasse aux brigands», répond celui-ci.
Nos deux visiteurs se mettent à rire de ce rire niais, particulier à cette race de gens sans aveu, capables de tous les coups et dignes de toutes les cordes. Ils virent que nous n'étions pas d'humeur à entrer en conversation et ils sortirent au bout d'un instant avec le sans-façon avec lequel ils étaient entrés.
Nous connaissions le pays, nous savions que c'est un repaire de bandits qui attaquent à main armée des caravanes entières. Une forêt que nous devions traverser dans la matinée du lendemain, était surtout mal famée. Il ne se passe pas de