‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 39 sur 74 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

brigands. Nous les prîmes avec nous et, profitant de Tavertissement, nous nous tînmes sur nos gardes en conséquence. Un peu plus loin, nous trouvâmes un grand village en guerre avec un autre, à Toccasion de l'enlèvement d'une femme. A notre approche, les habitants, croyant voir arriver l'ennemi, tirèrent le canon d'alarme et se réfugièrent tous dans un fort construit au sommet d'une montagne qui domine le bourg. Il nous fallut parlementer jusqu'à neuf heures du soir, et encore eûmes-nous toutes les peines du monde pour leur faire entendre que je n'étais pas le gendre de Ly-eul-sien-sen avec qui ils étaient en guerre.

En arrivant à Houang-ngy-ho, j'y trouvai l'ennemi mortel des chrétiens, le fameux Lieou-san-lao-yé. Cet homme et son frère aîné avaient précédemment persécuté la religion chrétienne et quatre néophytes étaient tombés sous leurs coups. Tout dernièrement, MM. Chouzy et Renault, missionnaires du Kouang-Si, exerçant alors le ministère au Kouy-tchéou, en attendant de pouvoir pénétrer dans leur mission, avaient dû se réfugier dans les mcJlitagnes de Ta-chan pour échapper à leur fureur. Mais, plusieurs fois de suite, accusé à Kouyyang-fou et ne se croyant plus en sûreté au Kouy-tchéou, Lieou-san fuyait au Yun-nan.

— « Attention, Père, me dirent les Tchang, le Lieou-san est ici depuis hier... Il a déjà dévalisé une foiâ notre famille et saccagé notre maison... il pourrait bien encore recommencer... soyons prudents.»

Ces paroles étaient prononcées à voix basse. Je répondis très haut :

— 4 Je connais le Lieou-san de réputation. En ce moment, il est très mal vu à Kouy-yang... gare à lui... je ne me porte pas garant de sa tête. »

— « Père, Père, me disaient les Tchang, en me regardant d'un air suppliant, Père, ne parlez pas si haut... les gens du Lîeou sont ici, ils vont vous entendre... »

Mais les soldats de Lieou avaient déjà entendu et étaient , allés en porter la nouvelle à leur maître. Le soir même, un

chrétien de l'endroit était appelé par ce mandarin qui lui dit qu'au lieu de partir le lendemain, comme il en avait eu Tintention, il resterait un jour de plus pour me voir.

A cette nouvelle, grand émoi parmi mes gens... qu'a-t-il à dire? quelles sont ses intentions ?... Je lui fis répondre qu'il pouvait se présenter quand il voudrait.

Le lendemain, veille de Noël, j'étais à me promener dans la maison des Tchang, quand,tout à coup, j'entendis un bruit de pas et de voix qui approchait. On me crie : Lieou-san arrive...

Je m'avance sur le seuil de la porte... il était à cheval... il s'arrête un instant... regarde de mon côté... puis, au lieu de descendre comme je m'y attendais, il presse sa monture et passe au grand trot avec toute sa troupe.

Avait-il voulu m'intimider? avait-il voulu se moquer de moi ? je n'ai jamais pu le savoir. Toujours est-il que je ne l'ai pas revu. Plus tard, j'ai ouï dire que, accusé à Péking, il avait ' dû payer deux ouan d'argent (environ 160,000 fr. de notre monnaie) pour se laver de ses peccadilles.

Le lendemain nous célébrâmes la fête de Noël avec toute la solennité possible. Les deux jeunes gens que nous avions recueillis sur la route firent leur adoration. Comme ils étaient de Kay-hoa-fou (ï) , je conçus l'espoir d'avoir par eux des nouvelles de la chrétienté de cette ville, autrefois florissante, mais ruinée en 1851 par la persécution. C'est à Kay-hoa que M. Vachal fut jeté en prison et qu'il mourut de faim (2).

Je renvoyai ces jeunes gens chez eux, leur recommandant bien de revenir dans les premiers mois de l'année suivante, me rapporter tout ce qu'ils pourraient apprendre sur nos catéchumènes. Depuis, je n'ai plus entendu parler d'eux.

Nous avons appris, plus tard, de la bouche de l'ancien

1. Ville de premier ordre au sud du Yun-nan, à quelques journées seulement du Tong-king.

2. Voir aux Annales de la Propagation de la Foi (année 1852), les lettres de Mgr Chauveau et de M Huot.

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