‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 42 sur 74 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

réalité, commandait partout. Aussi ne s'aperçut-on nullement du départ du vice-roi. Tout n'en alla que mieux dans les premiers temps. Mais bientôt Torgacil tourna la tête à Tsen, il ne sut plus mettre de freîn à ses convoitises. L'amour de l'argent le rendît concussionnaire et le peuple fut écrasé d'impôts comme au plus fort de la guerre civile.

En politique habile, Tsen comprenait toute l'importance des idées religieuses chez un peuple. II en avait expérimenté rinfluence sur les mahométans que le fanatisme avait armés et dont il avait eu tant de peine à vaincre les résistances. Pour détourner ses administrés de Tislamisme qui, bien que vaincu, n'était pas anéanti, et faire servir la religion aux intérêts de sa politique, il prit le parti de raviver les sentîmenls religieux dans le cœur du peuple. Malgré le triste état des finances de la province, il sacrifia des sommes immenses à la reconstruction des pagodes. Pendant la guerrCt un grand nombre de ces temples avaient été détruits par les musulmans, et les poussas (idoles) avaient été partout livrés aux flammes. Tsen prit à cœur de relever ces ruines, et bientôt,dans tout le pays, on ne vit plus que pagodes.

Tout d'abord le peuple vanta la piété de son mandarin et le regarda comme un demi-dieu. Puis la nécessité oîi l'on était de toujours verser des sapèques, diminua peu à peu, et finît par éteindre complètement l'enthousiasme des premiers temps. On en vint même jusqu*à murmurer de toutes ces dépenses.

Mais, si Tsen était dévot à ses idoles, il professait, en retour, une profonde aversion pour la religion chrétienne, L'influence des missionnaires et par là même des Européens lui portait ombrage. Du vivant du vice-roi Lao, dont la sympathie pour les chrétiens était connue, il avait dissimulé ses véritables sentiments. Dans ses relations avec M. Fenouil, il s'était montré plein de déférence et avait accordé quelques éloges à la religion chrétienne. Mais à peine Lao fut-il mort qu'il leva le masque. Un jour, dans un entretien particulier avec notre chère provicaircj il disait ces paroles qui sont, au reste.

Texpression véritable de la politique chinoise dans tout l'empire et de la ligne de conduite adoptée par tous les mandarins :

« Nous ne vous tracassons pas au Yun-nan, parce que vous ne pouvez rien : vos chrétiens y sont peu nombreux et sans influence, mais sachez que le jour où vous acquerriez une trop grande importance, je saurais bien vous arrêter. »

Un homme de ce caractère, ayant en main Tadministration de toute une province, ne pouvait que nous causer de grands embarras. Aussi, lorsque, en 1873, sur des démarches pressantes faites par la mission du Yun-nan, M. de Geofroy, alors ministre de France à Péking, obtint pour nous du Tsong-ly-yamen l'autorisation de relever, aux frais du gouvernement, notre établissement da la capitale, détruit, on s'en souvient, par l'explosion des poudres que le vice-roi y avait mises en dépôt, Tsen ne tint aucun compte des instructions qu'il reçut à cet égard. Plusieurs fois, M. Fenouil alla à son prétoire pour obtenir l'exécution des ordres du gouvernement: ce fut toujours en vain. Il se vit même fermer la porte du palais, avec défense de se présenter de nouveau.

Et ce grand Jtomme^ ce grand mandarin, chef d'une province, qui nous faisait ce déni de justice, avait le front d'écrire à Péking qu'après nous avoir donné communication des ordres du gouvernement, ordres qui reconnaissaient nos droits, il n'avait reçu aucune réponse de nous ; que, par conséquent, nous nous désistions de notre demande^et qu'il n'y avait plus lieu de s'occuper de cette affaire.

Tsen était tout-puissant alors, il venait de triompher de la révolte musulmane, il nous en eût coûté cher d'affronter sa colère ou seulement d'irriter son orgueil ; nous résolûmes de garder le silence et d'attendre le moment opportun de revendiquer nos droits.

Pour en revenir au district de Kîu-tsin, îl y avait déjà plusieurs années que la foi y avait été prêchée et nous y comptions alors 8 à 900 chrétiens. Nous crûmes donc que le moment était venu de nous y établir définitivement

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