CHAPITRE TREIZIEME
A San-pè-hou, M. Birbes avait réussi à trouver une maison convenable qu'il habitait. Le poste nouvellement fondé à Tang-kia-ten avait également son oratoire et une habitation pour le missionnaire. Restait Tsao-kia-yn où nous ne possédions absolument rien. La maison que nous occupions avait été louée pour six ans et ce terme était échu. Elle était d'ailleurs trop petite et il ne fallait pas songer à faire un nouveau bail. Je résolus alors de me fixer à Tang-kia-ten. Mais à cette nouvelle, chrétiens et païens de Tsao-kia, qui étaient habitués à voir le Père au milieu d'eux, vinrent me conjurer de demeurer dans leur village. J'y consentis, mais à la condition qu'ils me céderaient un terrain à ma convenance, sur lequel je pourrais construire mon oratoire et ma maison. Tous, à l'unanimité, acquiescèrent à cette demande et on m'offrit un tertre assez vaste et élevé, au pied duquel le village était groupé. Ce terrain était rocailleux et difficile à cultiver ; mais sa position était superbe et on y jouissait d'une vue magnifique sur toute la plaine.
J'acceptai de ce terrain tout ce qui m'était nécessaire, et l'acte de cession fut immédiatement dressé et signé de tous chrétiens et païens.
Pendant que cela se passait à Tsao-kia-yn, l'oratoire de Thou-ky-tchong était profané et nous étions obligés de poursuivre devant les tribunaux le coupable de l'outrage fait à notre sainte religion. Voici à quelle occasion :
Ainsi qu'il a été dit plus haut, dans le village de Thouky-tchong la foi avait fait de gra^nds et rapides progrès. Le démon cependant ne se tint pas pour battu, et il ne tarda pas à jeter le trouble dans cette petite, mais florissante chrétienté.
La veille de la fête de saint Joseph, un chef de la secte des jeûneurs (nénuphar) donna, à l'occasion de ses noces, un grand banquet auquel il réunit un bon nombre d'adeptes de sa société secrète. La réunion fut bruyante, il y eut même du tapage. Vers la fin du repas, le grand chef nénuphar^ nommé Lîeou-tsin, qui présidait, se lève et invite l'assemblée à se
rendre à la chapelle des chrétiens, dans la maison du catéchiste Yang-tchouen.
En voyant arriver tout ce monde, Yan-tchouen fait apporter des sièges et commande de servir le thé.
— ^Merci, dît le grand nénuphar^ nous sommes venus pour voir votre oratoire que Ton dit très joli. »
Content d'avoir une si bonne occasion de prêcher la doctrine, le fervent catéchiste s'empresse d'ouvrir la porte de l'appartement qui servait de chapelle. Lieou entre aussitôt, va droit à Tautel, saisit le crucifix et, après avoir fait d'ignobles plaisanteries sur la mort de N.-S. en croix, il jette l'image par terre et prenant Yang-tchouen par le bras, il s'efforce de la lui faire fouler aux pieds.
Le catéchiste interdit, résiste et recule d'horreur. 11 veut faire comprendre au nénuphar toute l'inconvenance et la brutalité de sa conduite. Celui-ci n'en tient aucun compte et veut absolument contraindre le maître de la maison à l'apostasie. Heureusement, les chrétiens prévenus aussitôt, étaient accourus de toutes parts et avaient percé la foule. Il ne fallut rien moins que leur intervention pour faire lâcher prise à ce forcené.
Averti dès le soir même de ce qui venait de se passer, M. Birbes se rendit le lendemain de grand matin à Thouky-tchong. Il était seul avec son servant, ayant défendu aux chrétiens de le suivre. Ceux-ci étaient tellement irrités qu'une collision était à craindre.
La troupe nénuphar venait de se mettre à table pour le déjeuner, sous une tente de feuillage, au milieu du bourg, quand, tout à coup, M. Birbes apparut non loin de la maison de Yang. Sa vue* produisit un effet magique. La peur s'empara aussitôt de ces coeurs si vaillants tout à l'heure. En un instant, la table et la tente de verdure furent désertes. Lieoutsin, en sa qualité de grand chef, essaya bien de rallier les fuyards, mais inutilement ; il n'obtint que ces mots pour toute réponse : ^ Tire-t-en comme tu pourras, c'est ton affaire. >