CHAPITRE TREIZIEME
Ne pouvant prendre la fuite, car c'eût été aggraver ses torts, l'infortuné nénuphar se décida à venir trouver le Père et à essayer d'arrêter la chose. C'était le meilleur parti à prendre, malheureusement il était déjà un peu tard. Les chrétiens de Thou-ky-tchong s'étaient assemblés, un certain nombre étaient venus de San-pè-hou, malgré la défense, et tous se racontaient en termes indignés l'outrage fait à notre sainte religion.
A peine Lieou-tsin parut-il qu'il fut saisi et entraîné ; déjà le bâton allait s'abattre sur ses épaules, quand M. Birbes accourut, s'interposa vivement et ordonna de relâcher ce misérable. Mais, dans un pays où chacun est obligé, quand il le peut, de se rendre justice par lui-même, où les tribunaux ne siègent que pour gruger les plaideurs, où le crime et l'iniquité triomphent à prix d'argent, il est difficile de faire entendre et accepter des paroles de conciliation et de faire lâcher prise à celui qui, se croyant opprimé, tient sous la main son oppresseur. On finit, cependant, par écouter la voix du Père qui demanda alors au chef nénuphar de s'expliquer sur sa conduite de la veille. Celui-ci répondit d'une manière évasive et prétendit qu'il n'avait voulu offenser personne. Sommé de faire réparation et de dire quelques paroles d'excuse, il refusa et se retira.
Cette affaire ne pouvait en demeurer là, Lieou-tsin triomphant aurait trouvé bien vite de nombreux imitateurs. Pour empêcher que pareil désordre se renouvelât, nous crûmes devoir en référer au mandarin de Lan-lin.
Dès que le parti des Tsin-lien-kiao sut que l'affaire serait portée au prétoire, ce fut un branle-bas général. Le camp ennemi jura de vaincre ou de mourir, des émissaires furent envoyés dans toutes les directions pour prévenir les chefs secondaires. On fit une collecte générale afin de payer les frais du procès et de graisser la patte aux mandarins. Enfin, on nous fit dire que, puisque nous voulions la lutte, nous l'aurions sanglante et mortelle pour nous. Au fond ces braves étaient effrayés.
Nous ne nous préoccupâmes ni de leurs craintes, ni de leurs menaces. Mais, comme nous nous y attendions, notre accusation fut mal accueillie au prétoire. Les scnbes et les satellites, corrompus par l'argent de la secte, avaient prévenu et indisposé à l'avance le mandarin. Ce magistrat refusa de recevoir notre accusation, il se répandit même en invectives contre nous. Nous lui fîmes dire alors que notre démarche était des plus sérieuses et que, s'il nous rebutait, nous nous adresserions en haut lieu.
Intimidis par cette menace, les deux principaux mandarins de la sous-préfecture se concertèrent et se décidèrent à envoyer un mandat d*arrêt contre Lieou-tsin. Celui-ci eut de nouveau recours à Targcnt et, après deux jours de détention, il fut mis en liberté par ordre du sous-préfet qui déclara que sa faute était légère et qu'il n'y avait pas lieu de faire des poursuites.
C'était évidemment y mettre de la mauvaise volonté ; mais, comme il y allait de rintérct de la religion, nous ne nous laissâmes pas décourager. Au bout d'un mois, nous renouvelâmes notre accusation, selon la mode chinoise, et cette fois dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur nos intentions, Té lao-yé (le sous-préfet) voulut encore nous envoyer promener et nous payer de mauvaises plaisanteries* Nous tînmes bon ; notre obstination l'irrita ; il s'emporta, jura de perdre son grade plutôt que de faire quelque chose pour nous. Pauvre Té îao-yé î c'était bien la peine de se faire tant de bile, pour se voir bientôt obligé d'arrêter une seconde fois son ami Lieou-tsin qui ne s'attendait guère à pareille conséquence de sa conduite !
Il eut beau se cacher, prendre la fuite, il fallut se rendre, délier encore les cordons de sa bourse et convenir en plein prétoire qu'il avait eu tort de ne pas nous donner satisfaction plus tôt. Il promit, en outre, que désormais, non seulement il ne ferait et ne dirait plus rien contre nous, ni contre la religion, mais qu'il se rendait responsable à l'avance de toutes «es offenses qui seraient faites contre les chrétienSi soit par ses