CHAPITRE QUATORZIEME
prépare deux chambres dans la galerie supérieure et déjà trois ou quatre bonzes sont allés chercher logement ailleurs. » Nous eûmes beau protester, Ko-kouan-eul ne tint aucun compte de tout ce que nous pûmes lui dire, et il ajouta en riant:
— ^ Est-ce que les bonzes sont faits pour avoir toujours leurs commodités personnelles ?... Non, cela né s'est jamais vu... d'ailleurs, ils sauront bien se dédommager. »
Peu d'instants après, nous étions installés au premier étage dans des chambres confortables où rien ne manquait.
Il allait faire nuit quand arriva, conduit par Ko-kouan-eul, un nouveau personnage auquel le public marquait une certaine déférence ; tout le monde se rangeait sur son passage.
— 4[ Je vous présente Ly-chao-yé, nous dit Ko-kouan-eul, en s'inclinant en même temps que le nouveau venu.
Nous nous levâmes en faisant notre inclination et nous les priâmes de s'asseoir. Ils le firent sans façon et ils entamèrent de suite la conversation comme des hommes qui ne doutent de rien.
Tout en conversant, nous examinions avec soin notre nouvel interlocuteur. Il était de haute taille et très large d'épaules ; il pouvait avoir vingt-quatre ans, ses habits étaient longs et assez distingués pour un sabreur de profession. Sa figure intelligente et régulière aurait eu quelque chose d'attrayant, n'eût été le ris moqueur qui effleurait fréquemment ses lèvres.
L'entretien, auquel Ko-kouan-eul se mêla assez peu, roula tout entier sur l'Europe... sur l'art militaire, car Ly-chao-yé prétendait s'y connaître et être un officier de valeur, sur les armes, sur l'emploi de la vapeur, dont il avait entendu parler, sans pouvoir s'en faire une idée bien exacte. Il causa longtemps et avec assez de sens pour un homme de sa condition, qui ne se piquait ni de science, ni de littérature. Enfin, il conclut en disant à tous ceux qui étaient présents que les Européens étaient dix fois supérieurs aux Chinois, qu'ils n'auraient qu'à ouvrir la bouche pour avaler d'un seul coup tout Vempire du milieu.
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Par politesse, nous dûmes nier une telle assertion, maïs Ly-chao-yé était homme à avoir le dernier mot, il renouvela carrément son affirmation. Après quoi il se leva, salua gracieusement et se retira en compagnie de Ko-kouan-eul, nous souhaitant une bonne nuit.
Depuis une heure déjà cinq ou six gaillards se tenaient à notre porte avec des lanternes rouges et attendaient que Lychao-yé daignât partir pour lui faire escorte (ï).C'était encore un truc de cet homme de guerre qui voulait décidément poser devant nous. Il partit satisfait ; nous n'étions pas non plus mécontents. Car Ly est un homme de grande influence dans la contrée. Mieux vaut l'avoir pour nous que contre nous.
Il avait fait des coups dignes des galères, mais les autorités fermaient les yeux. Et pourtant, trahison de la fortune ! tout dernièrement il a eu le dessous dans un démêlé avec le mandarin de Ué-tchéou. Ce personnage, qu'il avait eu l'audace de menacer de mort, a réussi à le faire saisir à l'improviste par les satellites.
Ly-chao-yé fut jeté en prison ; son procès fit grand bruit ; mais on n'osa le décapiter par crainte de sa famille. Il fut condamné à trois ans de fers et à une grosse amende. Mais il sut se tirer d'affaire et fut mis en liberté après un mois de détention à peine.
Un jour que nous nous promenions sur la grand'route, nous vîmes arriver un mulet tout caparaçonné de rouge et monté par un jeune homme de bonne mine, qui mit pied à terre en nous apercevant. Nous lui demandâmes, selon la coutume chinoise, qui il était... d'où il venait... où il allait ? Il nous dit qu'il était frère de Ly-chao-yé et qu'il allait le chercher à la ville. Nous lui souhaitâmes bon voyage et bonne chance. Le lendemaîn,Ly-chao-yé arrivait chez nous et nous remerciait de l'intérêt que nous lui portions. Dès ce jour, il était notre ami à la vie à la mort.
z. En Chine, un personnage quelconque ne sort jamais sans un ou deux domestiques. La nuit il se fait précéder et suivre de lanternes et de torches.