CHAPITRE QUINZIEME
vigueur, malgré son âge déjà avancé et son long séjour en mission (*).
Après être demeuré quelques jours î^uprès de notre vénérable évêque, nous nous disposâmes à visiter le collège de la mission, situé à six lieues de Long-ky, malgré les avertissements d'un prêtre indigène qui nous prévint que nous pourrions bien trouver les Man-tsé sur notre route. Nous partîmes par un temps de brouillard. A peine avionsnous franchi deux montagnes et entrions-nous dans un village, perdu au fond d'une vallée, que nous entendîmes un bruit confus de voix qui s'éloignaient. Nous avançons et cherchons une auberge, mais le village est désert, tout le monde a pris la fuite.
f Les Man-tsé arrivent, nous crie un homme qui enlevait à la hâte son petit bagage... Sauvez-vous ou vous allez tomber entre leurs mains. >
Notre situation n'avait rien de rassurant dans ces gorges sans issue, au milieu d'un brouillard épais, nous allions être pris comme dans une sourricière ; il ne fallait pas songer à se défendre, nous n'avions pas d'armes et nous n'étions pas en nombre. Le P. Chicard, qui a l'expérience de ce triste pays, fit claquer sa lourde cravache :
« En avant, dit-îl, et chargeons résolument. . . deux honnêtes chrétiens comme nous ne peuvent tomber entre les mains de ces mécréants... par Notre Dame, en avant ! »
On eût dit que nos coursiers sentaient l'ennemi... A peine leur eûmes-nous lâché la bride qu'ils partirent à fond de train, le cou tendu et la crinière au vent. Et Dieu sait par quelles routes, ce n'étaient qu'escaliers et fondrières. Montées et descentes... ravins et torrents, nous franchissions tout, avec la rapidité de l'éclair. Il nous fallut faire des prodiges d'habileté et de sang-froid pour nous maintenir en selle et contenir nos chevaux que cette course affolait.
Moins de deux heures plus tard, nous entrions sains et
' I. Mgr Ponsot est décédé en 1880 après 50 ans d'apostolat et 37 ans d'épiscopat
saufsj maïs trempés de sueur et de pluie, dans l'enceinte fortifiée de Tchen-fong-chan ('). Nous n'avions pas vu l*ombre d'un Man-isé, . , Le P. BourgeoiSj supérieur du collège, nous reçut comme on reçoit des frères.
Nous étions à peine arrivés que quatre ou cinq chrétiens survinrent. Ils étaient hors d'eux-tnèmes, leurs habits étaient également tout mouillés et couverts de boue.
— <L Père, s 'écrièrent- ils, les Man-tsê sont là.
— « Où cela ?
— € Du côté du Ku-long-tchang, ]^
C'était le Village par oîl nous venions de passer.
— € Comment sait-on cela?
— € Des gens qui ont pu fuir ont jeté l'alarme**. C'est une panique générale dans la montagne. ^
En effet, étant sortis dans la cour, nous vîmes des gens entrer dans Fenceinte du collège, portant les uns du riz, les autres des ustensiles déménage, des couvertures.», etc; tous venaient chercher un refuge contre la horde dévastatrice.
La chose devenait sérieuse; à chaque instant, les bruits étaient confirmés par de nouveaux venus. Le doute ne paraissait plus possible. Un Père chinois du collège n'hésite plus alors et fait tirer le canon d'alarme. Quatre détonations résonnent successivement et, répercutées par les échos des montagnes, vont porter aux populations terrifiées du voisinage l'annonce de l'arrivée des Man-Ué^
A ce signal connu et redouté, de tous côtés, on prend la fuite, c'est un sauve-qui-pcut universel. 11 s'agit de gagner un refuge fortifié. Les hommes emportent ce qu'ils ont de plus précieux avec un peu de grain ; les femmes traînent leurs enfants. Bientôt le collège est rempli de fugitifs, A chaque instant on s'attend à voir les Man-tsé, La nuit arrive et la crainte augmente, on prend de nouvelles précautions. On veille avec soin jusqu'au matin, des vedettes
t. Pour se mettre à l'abrî des lacur^îon? des Man-tté, les Tnissîonnalres ont dû Imiter les gens du pays, fartjJîer et armer Jeurs résidences qui, eu cas de danger, Eervent d'agile aux chrétietis et aux païens du VDL5ina^fi«
I ;.-... ' 1 l'JrxAKY