‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 52 sur 74 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

de grands arbres ; je m'approchai d'eux, et les reconnus : c'étaient les porteurs des chaises et des bagages des religieuses que nous avions fait partir avant nous.

— « Que faites-vous ici ? leur criai-je.

— « Nous attendons le Père.

— « Pourquoi m'attendre ? Y aurait-il quelqu'un de malade?

— « Noh.

— « Eh bien alors ?

— «Eh bien, c'est qu'il est arrivé quelque chose de grave... deux caisses appartenant aux vierges ont été volées cette nuit»

Bon ! encore une affaire... je continuai ma route et entrai dans le village.

Le maître d'auberge chez qui logeaient les voyageuses, me voyant passer devant sa porte avec mes gens, sentit que les choses allaient mal tourner. J'étais à peine descendu à un autre hôtel situé à quelques pas plus loin qu'il arriva avec le maire de l'endroit pour sonder mes dispositions. Il me conta mille histoires.

— « La chose est bien simple, lui dis-je, puisque tu es le maître de l'auberge et que c'est par ta faute que la porte de la chambre où étaient les effets n'a pas été fermée, il est tout juste que tu sois rendu responsable; pour chaque caisse, je réclame dix taëls (80 fr.), ce qui fait vingt taëls en tout. Si tu ne me trouves cette somme avant mon départ d'ici, c'est-à-dire avant demain matin, je t'accuse à Ta-kouan. »

Ce furent alors des jérémiades à n'en plus finir. A trois ou quatre reprises il envoya des gens intercéder auprès de moi; mais d'autres qui probablement n'avaient pas les mêmes raisons de parler pour lui, vinrent me trouver en secret et m'engagèrent à ne pas l'épargner.

— <L C'est un coquin, disaient-ils, c'est lui qui a fait ou préparé le coup... Il croyait n'avoir affaire qu'à des femmes... puisqu'il tstkvoVc^m&cQÀ... mangez-lui la peau... vous rendrez service à tout le monde. >

Je remercîâî ces honnêtes païens de leur bonne volonté en disant que je saurais bien traiter mon affaire.

J'étais couché et allais m'endormir quand l'aubergiste incriminé vint encore avec plusieurs individus :

— « As-tu les vingt ta^ls ? lui demandai-je.

— « Lao-yi ('), ce n'est pas ma faute.

— « As-tu les vingt tàëls ?

— « Ah ! Lao-yêy si vous connaissiez ma misère !

— f Tu n'as pas les vi^gt taèïs, eh bien! va-t'en et laisse-moî dormir. »

Mes gens le mjrent poliment à la porte. Le lendemain, dès avant le jou/, j'avais fait filer une partie de mon monde. Bien que les négociations fussent reprises, je partais aussi» sachant bi^ qu'elles n'aboutiraient à rien de satisfaisant.

C'est ce qui eut lieu en effet. Deux jours après, en arrivant à Ta-^ouan, je dressai un acte d'accusation contre l'aubergiste de Ky-ly-pou et l'envoyai au mandarin. Un chrétien del'endroit, intelligent et lettré, fut chargé de la poursuite de l'affaire; pour moi, je continuai ma route.

Ce ne fut que deux mois plus tard que j'appris le résultat de ma plainte. Le pauvre aubergiste avait été saisi par les satellites de Ta-kouan, amené dans cette ville et jeté en prison. Puis on l'avait contraint de débourser des dizaines de taëls pour recouvrer sa liberté. Mais tout ce qu'il avait versé de sapèques fut accaparé par ces prétoriens affamés, qui ne vivent que des pareilles aubaines. Je ne pus obtenir une seule obole.

Le chrétien chargé de soutenir mes droits me demandait la permission de dresser un second acte d'accusation, sous prétexte qu'on ne m'avait pas remboursé.Je répugnai à cette mesure et aimai mieux perdre vingt taèls que de faire prendre mon homme une seconde fois et de le faire gruger aussi cruellement.

En Chine, du moins dans nos contrées, la plupart des pro»

z. Lao-yéttrmQ honorifique, en français vénérable Moniteur.

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