CHAPITRE SEIZIEME
ces se terminent ainsi: frais, amendes, indemnités, dommagesintérêts, tout est englouti par la meute insatiable des satellites, vrais chiens de chasse qui ne courent que là où ils sentent la curée, et Dieu sait s'ils se la font bonne, quand une proie un peu grasse leur tombe sous la dent. Mais c'est la faute des autorités, qui jamais et nulle part ne paient les employés de la force publique. Obligés de prélever euxmêmes leur salaire, il croient toujours n'avoir pas reçu assez; ils ruinent impitoyablement les malheureux qu'ils conduisent au prétoire.
Aussi l'accusation est-elle entre païens un terrible moyen de vengeance. On voit des individus, lésés par d'autres, accuser ceux-ci une fois, deux fois et jusqu'à cinq ou six fois, et cela pendant des années, et toujours pour la même affaire que les mandarins ont grand soin de ne jamais terminer. En cela, l'habileté du magistrat chinois consiste surtout à juger un procès de telle sorte que, de quelque côté qu'on se trouve accusateur ou accusé, on ait toujours un moyen de recours et une porte ouverte à la vengeance.
Quel meilleur moyen aussi de perpétuer les haines que d'éterniser les procès... et, partant, de remplir la caisse mandarinale. Car c'est toujours le mandarin qui a la meilleure part du gâteau.
Un jour, un sous-préfet disait naïvement à un de nos confrères, en parlant d'une ville du Yun-nan :
< C'est un triste pays que celui-là, impossible d'y vivre... on n'y voit jamais un procès... et que deviendrions-nous, s'il en était ainsi partout ? Inutile alors de se donner tant de peines et de débourser tant d'argent pour attraper une place...»
Honte éternelle à cette vénalité sans nom, qui écrase et démoralise le Céleste Empire !
Quand, au bout de vingt-deux jours de marche, j'aperçus au loin ma maison, je respirai plus à l'aise. Je cherchai à lire, sur les figures de ceux que je rencontrais, l'effet que produisait mon retour. Mais, comme autrefois, les gens me saluaient
et ceux qui me connaissaient plus particulièrement me souhaitaient la bienvenue.
Je fus d'ailleurs complètement rassuré en arrivant chez moi, le P. Birbes s'y trouvait justement.
— « Où en sont vos affaires ? > lui criai-je, dès que je l'aperçus.
— « Grâce à Dieu, tout est fini pour le moment... tout va comme par le passé, > et M. Birbes me raconta tout au long comment les choses s'étaient terminées. Voici en peu de mots le récit de l'affaire :
Un nouvel adorateur, dont les antécédents laissaient à désirer, devait une petite somme à la chrétienté pour une maison. Comme il était sur le point de repartir dans l'ouest de la province, les chrétiens le prièrent de régler cette affaire. Mais, il n'avait pas d'argent et il en eût trouvé difficilement à emprunter; que fit-il alors ? Il demanda à coucher au Kin-tang (lieu de réunion) et pendant la nuit il prit de l'opium qu'il avait sur lui et s'empoisonna à Tinsu de tout le monde.
Cenejut que le lendemain qu'on s'en aperçut, mais déjà il était trop tard. A peine fut-il mort, que la famille païenne arrive en toute hâte et pousse les hauts cris, comme c'est l'habitude en ces sortes de cas. On prétend même que c'est le Père qui l'a empoisonné.
M. Birbes, aidé de ses chrétiens, amena cependant la famille àenlever elle-même le cadavre etàrensevelir.L'affaîre semblait terminée, quand, un matin, arrive, suivi d'une demi-douzaine de soldats, le petit mandarin à la suite duquel s'était engagé le défunt Cet homme réclamait avec insolence 40 à 50 /a^Zr, un sabre, des couteaux, etc.. C'était évidemment une querelle qu'il nous cherchait. On lui répond qu'on ne le connaît pas et on le prie de s'adresser ailleurs. Furieux alors, notre homme sort en disant qu'on aura bientôt de ses nouvelles.
Effectivement, dès le lendemain, les satellites du prétoire viennent avec une pancarte du sous-préfet. N'osant s'en prendre au Père, ils emmènent les six principaux chrétien^