CHAPITRE DIX-SEPTIEME
regardé comme un affront de voir ce terrain acheté par d'autres.
Pour ne point entrer en lutte avec un si terrible personnage, nous nous retirâmes et flmes savoir aux Hay que nous renoncions au terrain de Pé-chy-ngay. Mais nous continuâmes d'entretenir de bonnes relations avec les Lolos^ notre but avant tout était de leur procurer le grand bienfait de la foi»
Sur ces entrefaites nous fûmes visités par la maladie, je fus le premier à payer mon tribut ; un nouveau missionnaire, M. Charcyre, que Mgr Ponsot venait d'envoyer dans le district de Kiu-tsin, imita mon exemple. M. Birbes luî-mf:me n'était pas très bien portant. Chacun offrit cette épreuve au bon Dieu pour la conversion de nos chers Lolos,
Aussitôt que je fus à peu près rétabli, je dus me rendre à la capitale où m^avait appelé notre cher provicaire. Pendant mon absence, M. Birbes avait à prendre soin de tout le district ; heureusement que M. Chareyre fut bientôt guéri et en état de lui venir en aide. Ce nouveau confrère alla au commencement de 1875 s'installer à Tang-kin-ten où les chrétiens l'attendaient depuis longtemps.
Ce fut à peu près à cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1875, qu'arriva dans nos parages M. Margary, dont la mort tragique a rendu le nom célèbre. Il avait été envoyé de Pékîng et se dirigeait vers Yong-tchang-fou (ï), sur la frontière, où trois officiers anglais, venus des Indes par la Birmanie, devaient le rejoindre et revenir avec lui, en traversant la Chine, jusqu'à Shang-haï.
Le but de cette mission, nous dit M. Margary lui-même, était d'ouvrir un chemin de communication entre les Indes et l'ouest de la Chine. Ce jeune gentleman^ qui parlait assez couramment le français, se montra fort aimable à notre égard. Comme nous lui exprimions nos craintes de le voir voyager ainsi seul et à \ européenne^ dans ces contrées à demi sauvages, où le moindre chef de localité, sans autre raison
I. Yong-tchang-fou est une ville de i*' ordre du Yun-nan, sur la frontière de la Birmanie.
qu'une défiance mal fondée, peut susciter les plus grands embarras aux ^étrangers :
« Je n'ai rien à craindre, nous répondît-il... Mes passeports sont en règle et notre ministre ne serait pas d'humeur à supporter la moindre injure vis-à-vis d'un sujet britannique. D'ailleurs le Tscng-ly-yamen a envoyé dans les provinces des ordres précis au sujet de mon voyage. »
Nous admirâmes la confiance de M. Margary, qui croyait si naïvement à la bonne foi des Chinois. Il devait, hélas ! faire une bien triste expérience de cette bonne foi. Homme de cœur et d'énergie, comme la plupart de ses compatriotes, il ne se serait jamais douté qu'on pût lui tendre un piège et qu'il dût payer de sa vie une trop grande confiance (ï).
En Chine, les Européens ont en général le cœur trop haut et trop généreux ; ils oublient trop facilement que les hommes, qui tuent si souvent les missionnaires, qui ont fait l'ignoble coup de Tong-tchéou (2), en 1868, celui de Tien-tsin en 1870 (3), sont capables d'assassiner des voyageurs sans défense, comme ils seraient prêts dès demain à faire main basse sur les Européens des ports,si l'occasion leur paraissait favorable. Les principes des Chinois n'ont pas changé à cet égard et ne changeront pas. Ils nous tueront et s'en vanteront, s'ils se sentent les plus forts, comme ils s'en justifieront par d'odieuses calomnies s'ils sont les plus faibles.
J'ai dit plus haut que, pendant mon absence, mon oratoire de Tsao-kia-yn avait été dévalisé une première fois. Nous avions fait tout le possible pour obtenir réparation, mais notre plainte n'avait pas été prise en considération. Encouragés par ce premier succès, les voleurs profitèrent de nouveau de mon absence, et, pendant mon séjour à la capitale, ils s'in-
1. M. Margary eut la tête tranchée près de la ville de Ten-né-tchéou.
2. Tong-tchéou, grande et populeuse ville sur le Pei-ho, à 6 lieues de Péking. Plusieurs Européens, parmi lesquels un missionnaire (M. Deluc) qui faisait partie de l'expédition en qualité d'interprète, y avaient été envoyés en parlementaires.et y furent traîtreusement massacrés en 1860.
3. Tien-tsin est un port ouvert aux Européens, situé également sur le Pei-ha En 1870, dix filles de la Charité, plusieurs missionnaires, le consul de France et d'autres Européens furent massacrés dans cette ville.