CHAPITRE DIX-HUITIEME
a pas encore été possible d'aller nous-mêmes à Suen-ouytchéou.
Au commencement de juillet (1875), je dus faire un second voyage à la résidence épîscopale et y demeurer plusieurs mois. Quelques jours avant mon départ, un catéchumène de Pin-ngy-shien, ville de troisième ordre, à deux jours de Tsao-kîa-yn, vint nous prier d'aller chez lui recueillir la moisson qu'il avait préparée.
Bien qu'il ne sût que quelques caractères et qu'il fût peu instruit sur la doctrine, il avait prêché dans le voisinage, répétant à qui voulait l'entendre que la religion du Maître du ciel est ce qu'il y a de meilleur au monde. Dieu bénit son zèle, il se produisit bientôt un petit mouvement vers le christianisme au dedans et au dehors de la ville.
Il fut convenu que M. Birbes irait seul accompagné de quelques chrétiens, afin de passer plus inaperçu dans cette ville encore toute païenne, et où nous n'étions pas connus. A peine arrivé à Pin-ngy, le missionnaire com.prit que le souffle de la grâce avait passé par là. En quelques jours il eut, en effet, la consolation d'enregistrer un certain nombre de nouveaux catéchumènes. La population se montrait sympathique et la foule accourait de plus en plus nombreuse pour écouter la prédication.
Mais tout à coup il se produisit un revirement dans l'esprit du peuple. Les lettrés avaient poussé le cri d'alarme; impuissants à empêcher les gens de s'instruire et d'embrasser le christianisme, ils allèrent trouver le mandarin et le sommèrent de sévir promptement contre la secte des Thien-tchoukiao (chrétiens) qui menace d'infester la ville et les environs.
Le mandarin, soit par faiblesse, soit par haine et dans l'intérêt de l'Empire qu'il croit compromis, se hâte d'obtempérer à leurs réclamations ; dix néophytes sont chargés de fers et jetés dans un cachot ; en même temps, un édît est affiché aux portes de la ville pour défendre au peuple de s'affilier à la secte perverse et d'avoir aucune relation avec l'étranger qui la prêche.
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M. Birbes se présente au prétoire, le mandarin refuse de le voir. En vain mon confrère s'efforce-t-il d'obtenir la mise en liberté des prisonniers, on lui déclare qu'ils ne seront relâchés qu'après son départ. De guerre las et voyant qu'il lui était impossible de se faire rendre justice, M. Birbes quitte la ville, décidé à poursuivre Tafifaire devant le préfet de Kiu-tsin.
L'accusation fut bien accueillie et on promit de punir le mandarin coupable. Forts de cette promesse, MM. Birbes et Chareyre retournent à Pin-ngy en toute hâte. Déjà les chrétiens emprisonnés avaient recouvré leur liberté, mais l'édit demeurait affiché aux portes de la ville. Les Pères à leur arrivée se dirigent immédiatement vers le ya-men et demandent une audience du mandarin. Celui-ci, pour une raison ou pour une autre, n'osa ou ne voulut pas les recevoir. Mes confrères eurent beau faire des instances, \^ grand homme refusa absolument de paraître. C'est qu'évidemment il était très embarrassé pour expliquer sa conduite. Il finit cependant par montrer de la complaisance, il envoya deux chefs de satellites préparer une hôtellerie dans laquelle il fit prier les missionnaires de vouloir bien se rendre. Il avait peur de les voir s'établir dans son prétoire.
A partir de ce moment, les chrétiens qui avaient repris confiance purent circuler librement sans que personne les inquiétât. Mais le mouvement vers notre sainte religion fut suspendu.
C'était tout ce qu'avaient voulu le mandarin et les lettrés de Pin-ngy. Qui sait même si les autorités de Kiu-tsin n'étaient pas les fauteurs réels de cette persécution ? La supposition est loin d'être gratuite ; car, en Chine, la hiérarchie est constituée de telle manière qu'un inférieur n'oserait jamais promulguer un édit de quelque importance sans avoir préalablement consulté son supérieur immédiat. Celui-ci ne refuse jamais cette autorisation, mais il a bien soin de se réserver le droit de désavouer son subordonné et de le punir même, si les choses tournent mal. Toutefois cela n'arrive presque jamais quand il s'agit de la religion chrétienne, bien qu'il y