I. Aujourd'hui vicaire apostolique
leurs mains. Ces barbares, après avoir massacré ses compagnons de route, le dépouillèrent de ses vêtements et l'entraînèrent à leur suite, lui faisant, pendant le voyage, endurer
Mgr Fbnouii., nommé vicaire apostolique du Yun-Nan à la mort de Mgr PooMt.
toutes sortes d'outrages et de mauvais traitements. Il ne dut son salut qu'à une protection toute spéciale de la divine Providence et à sa présence d'esprit. Ce ne fut toutefois qu'après
Godgle
d'incroyables fatigues et des périls de tous genreâ qu'il put échapper aux sauvages et se mettre en lieu sûr (').
Après avoir fait une ra^^r/a complète d'hommes, d'animaux et de tous les objets à leur convenance ; après avoir tué, pillé et brûlé pendant plusieurs semaines et sur une étendue de pays de dix à douze jours de marche, ces terribles montagnards rentrent dans leurs montagnes pour separtagerlebutin.
Depuis quinze ans environ, ils recommencent leurs incursions régulièrement chaque année. Ces faciles succès ont accru leur audace ; leur nom seul est un épouvantail ; jamais ils n'ont rencontré une résistance sérieuse.
Pourtant, ils n'ont, bien entendu, aucune idée de l'art milftaire, et les armes à feu leur causent une peur incroyable. Ils ont inventé une tactique spéciale pour en éviter l'effet meurtrier. Dès qu'ils voient poindre la mèche, ils se jettent à terre pour laisser passer la décharge, puis se relèvent soudain et bondissent, la lance au poing, sur le Chinois qui, tremblant et inhabile à manier son arme, manque toujours son coup et devient fatalement victime de l'adresse du terrible et implacable Man-tsé.
Les mandarins chinois, préposés à la garde du Kin-chakiang (') et chargés d'empêcher le passage des barbares, pactisent avec eux, dit-on. Moyennant une somme plus ou moins considérable, versée à l'avance par les chefs Man-tsé, ils ferment les yeux. Inutile d'ailleurs de changer ou désunir ces officiers, il en viendrait d'autres qui feraient la même chose ou pis encore. Chacun en est persuadé, aussi garde-t-on le silence. Les populations sont tenues de pourvoir elles-mêmes à leur propre sûreté. C'est pourquoi les gens un peu aisés, et les missionnaires obligés de suivre leur exemple, fortifient leurs habitations et les mettent en état de défense : c'est là que païens et chrétiens se réfugient à l'heure du danger.
1. Voir la lettre de M. Fenouil dans les Anna/es de la Propagation de la Foi, année 1862, p. 319.
2. Kincha-kiang (fleuve au sable d'or) qui n'est autre que le fleuve Bleu ; il forme à l'est la limite du Léang-chan.
Bien des fois on a essayé de déloger ces farouches montagnards sans jamais pouvoir y réussir. Tout dernièrement encore, un général de grande réputation, Tan-ta-min, fit une expédition contre eux. Mais il fut obligé d'y renoncer presque aussitôt avant d'avoir pu même les attaquer. Gardés par leurs formidables positions, ils défient n'importe quel ennemi. On ne peut, en effet, pénétrer ehez eux que par deux ou trois défilés qu'une poignée d'hommes résolus défendrait sans peine contre une armée parfaitement aguerrie, à plus forte raison contre des Chinois qui, lorsqu'il s'agit de se battre, ne vont jamais que là où il n'y a pas de danger.
Il est probable que tant que la Chine sera ce qu'elle est, les tribus du Léang-chan pourront en toute sécurité vivre de brigandage et de meurtres.
Le haut Yun-nan présente une physionomie toute différente de celle que je viens d'esquisser.
A partir de Tchao-thong, l'aspect du pays change complètement. Ce ne sont plus ces interminables montagnes qui s'entassent en masses confuses les unes sur les autres, c'est désormais la plaine qui se déroule large et verdoyante, tantôt avec des horizons sans fin, tantôt boursouflée de mamelons et de collines, toujours sillonnée d'étangs, de lacs, de canaux et derivières.De tempsentemps,àlavérité,ontraverseune chaîne de montagnes, mais c'est toujours pour retrouver la plaine sur le versant opposé ou pour arriver à d'immenses plateaux qui s'étendent à perte de vue.
Le climat aussi a varié, les brumes perpétuelles et les pluies journalières ont disparu, le ciel est pur et la température douce et agréable. Depuis la fin de septembre jusqu'à la mi-mai, c'est l'époque de la sécheresse, le vent souffle régulièrement, quelquefois même avec violence. La saison des pluies dure quatre mois, c'est-à-dire tout l'été, mafs sans amener Une trop grande humidité.
La température du centre du Yun-nan est une des meilleures qui soient au monde, l'hiver y est doux et on jouit de la fraîcheur pendant Tété. Les saisons sont peu distinctes. Le
Goo ^le
thermomètre ne monte jamais au-dessus de 27° centigrades dans le temps même des plus fortes chaleurs, comme il ne descend jamais au-dessous de o^ par les plus grands froids.
Les plaines sont riches et populeuses. On y recueille toutes les productions des zones tempérées : blé, orge, avoine, maïs, etc. Mais la culture du riz l'emporte sur toutes les autres. Les légumes et les fruits sont ceux de France : pommes, poires, prunes, châtaignes, pêches, etc. on les rencontre partout et a un bon marché étonnant. Malheureusement, depuis un certain nombre d'années, la culture de Topium a fait des progrès désolants. C'est la ruine du pays, car les meilleures terres sont sacrifiées à ce funeste narcotique.
Le commerce du haut Yun-nan est nul ou presque nul, malgré la richesse du sol. La raison en est peut-être, en partie du moins, dans les nombreuses guerres civiles qui ont, de tout temps, désolé cette province. Mais, à mon avis, ce n'est pas là l'unique et surtout la véritable cause. Le Yun-nan manque absolument de débouchés favorables pour écouler ses produits: pas de rivières, pas de canaux navigables. Tout transport doit se faire à dos d'hommes ou de bêtes de somme.
De tout temps, il est vrai, on a connu l'usage des chariots, mais on n'a jamais su les perfectionner, ni rendre les routes carrossables. C'est la raison pour laquelle on nourrit tant d'animaux au Yun-nan : ânes, mulets, chevaux, sont en grand nombre. Mais, il est facile de le comprendre, tant que le commerce sera réduit à n'user que de pareils moyens de transport, il sera forcément restreint et sans aucune importance. Si la route du Tong-king est jamais ouverte et le fleuve Song-koï rendu praticable aux grandes barques, nul doute que le commerce du Yun-nan ne prenne bientôt un développement considérable.
La physionomie topographique du haut Yun-nan est pour la plaine, celle des terrains d'alluvion. Les montagnes généralement peu élevées, sont pour la plupart complètement dénudées et stériles.Çà et là apparaissent, cependant, quelques
forêts d'arbres rabougris, échappées à la hache dévastatrice des Chinois et végétant sur un sol de craie.
On y rencontré d'abondantes nlines de houille, de cuivre, d'étaîn, de zinc, d'argent et même de mercure, ainsi que de nombreuses sources d'eaux thermales dont les Chinois n'ont jamais connu les propriétés et que, par conséquent, ils n'ont jamais su utiliser.
La population du haut Yun-nan est plus dense et plus considérable que celle du bas Yun-nan. Les villes y sont plus rapprochées et plus nombreuses. On en compte quatorze de premier ordre, trente-huit de second ordre, et trente environ de troisième ordre, sans parler de plusieurs villes intermédiaires entre le premier et le second ordre. Toutes à peu près sont situées dans des positions superbes et avantageuses.
Mais c'est surtout dans la population qu'apparaît nette et tranchée la différence qui existe entre la partie supérieure et la partie inférieure de cette province. Indépendamment des nombreuses tribus indigènes... Lolos... Pàny... Miâo... et autres, ayant leur caractère propre et leur physionomie à part, le type chinois lui-même s'est modifié dans ce milieu composé d'éléments divers. Il a pris quelque chose des peuplades auxquelles il se trpuve mêlé. Ses mœurs sont devenues plus rudes. Son langage est plus accentué et plus guttural, et ses tons admettent une variante.
Le Chinois du Yun-nan est plus simple et plus primitif que celui du Su-tchuen. Supérieur à ce dernier en force physique et en courage, il lui est inférieur en civilisation, en habileté industrielle et commerciale. Moins querelleur, il sera plus terrible dans sa colère. Timide et circonspect durant le cours ordinaire de la vie, il sera d'une audace invincible lorsque son intérêt ou son honneur sera en jeu. Un bienfait le trouve sensible; l'injure en fait un ennemi dangereux.
Je ne parlerai ici des tribus indigènes que d'une manière sommaire. Vu leur grand nombre et les différences profondes qui existent entre elles, cela réclamerait toute une étude et un travail considérable. On en compte trente-quatre espèces
Goc gle
ayant chacune son autonomie propre et ses coutumes particulières. Elles se divisent elles-mêmes en une infinité de variétés qu'il serait trop long et trop fastidieux d'énumérer.
A part les Man-tsé du Léang-chan dont j'ai parlé plus haut» toutes ces tribus lolos reconnaissent la domination chinoise.
Elles sont gouvernées et administrées immédiatement par un chef indigène, nommé Thou-ssé (maître de la glèbe), sous la haute autorité des mandarins de la province. Ces chefs de tribus sont feudataires de TEmpire. Leur charge est héréditaire. En temps de paix, ils doivent les impôts et les contributions territoriales, les corvées et les tailles ; en temps de guerre, ils fournissent leur contingent de soldats et de subsides.
Ces tribus sont en général pauvres et misérables; les hommes cultivent la terre et nourrissent des troupeaux. Les femmes, qui toutes ont de grands pieds, se livrent également aux rudes travaux des champs ; leurs mœurs sont plus ou moins correctes.
Rarement on rencontre des commerçants dans ces tribus, mais on y trouve des hommes de cœur, des chefs énergiques qui savent revendiquer leurs droits. De tout temps le gouvernement chinois a eu à compter avec eux, et sa politique a été toujours de les ménager.
Mission du Tun-nan, ses commencements. — MgrPonsot: état actuel de la mission. — Obstacle au progrès de l'Évangile: l'hostilité des mandarins et des lettres. — Autre obstacle au progrès de l'Évangile: l'opium.
L'œuvre de l'évangélisation du Yun-nan a suivi les mêmes phases que celle de l'évangélisation des provinces adjacentes, le Koùy-tchéou et le Su-tchuen. On sait que les Jésuites sont allés au Yun-nan comme dans toutes les autres provinces, mais purent-ils y établir des missions?.., Y eut-il même des chrétiens dans les siècles précédents?...
— Il est probable que non; — Thistoire, d'ailleurs, nous semble assez obscure sur ce point. ^
Le Yun-nan ayant été confié à la Société des Missions- Étrangères en 1702, M. Leblanc fut nommé vicaire apostolique de cette province, et s*y rendit avec un autre^ missionnaire. Il n'y trouva que quatre chrétiens. Nommé évêque de Troade, en 1707, il alla mourir dans le Fô-kién en 1720.
Un saint missionnaire, l'illustre M. Gléyo, dont Dieu récompensa la vertu et le zèle par des grâces extraordinaires, en fut à cette époque l'apôtre infatigable et y confessa généreusement la foi dans les cachots et au milieu des tortures.
Environ vingt ans après, Mgr de ^Martillac fut nommé évêque d'Erinée et vicaire apostolique du Yun-nan. Mais il quitta la Chine en 1746, sans avoir pu^entrer dans sa mission, et mourut à Rome en 1755.
Depuis cette époque, l'administration du Yun-nan fut confiée aux vicaires apostoliques du Su-tchuen. La foi ne commença à y faire des progrès sensibles que vers la fin du XVIIP siècle. En 1804, on y comptait treize cent quatrevingt-quinze chrétiens, et deux mille cinq cents en 1809.
Le Yun-nan eut particulièrement à souffrir dans la grande persécution de Kia-kin en 181 5; plusieurs de ses meilleures chrétientés furent décimées. Chaque année, cependant, des prêtres européens et indigènes parcouraient la province pour en faire l'administration.
En 1843, le Yun-nan fut séparé du Su-tchuen pour former une mission distincte et Mgr Ponsot, évêque de Philomélie, en fut nommé vicaire apostolique.
Ce n'est, par conséquent, guère qu'à partir de ce moment que la mission a pu prendre son essor et espérer un développement considérable. ^
Mgr Ponsot avait en effet toutes les qualités requises pour faire un excellent supérieur de mission ('). Bon théologien, il
z. Mgr Ponsot est mort le 17 novembre 1880 après un apostolat de 50 ans et un épiscopat de 37 ans.
Goo ^le
était d'une soumission admirable envers TÉglise; bon administrateur, il laissait beaucoup d'initiative à ses missionnaires, les soutenant dans leurs entreprises, les encourageant dans leurs difficultés et poussant d'ailleurs la charité aussi loin que possible envers ses ouailles.
Sous son administration, le nombre des chrétiens a plus que triplé, quoique plusieurs belles stations aient disparu au milieu du tun>ulte de la guerre et des révolutions. Malgré des invasions et des obstacles de tous genres, quelques postes importants ont été fondés; ils donnent aujourd'hui les meilleures espérances.
Si nous n'avons pas eu à souffrir des persécutions aussi violentes que dans d'autres provinces de l'empire, la peste et la guerre ne nous ont point épargnés dans ces derniers temps. Surtout dans la période de dix-huit à vingt ans qui vient de s'écouler, nous avons vécu le cœur toujours plein d'angoisses au milieu de continuelles alarmes.
Nous comptons aujourd'hui de onze à douze mille chrétiens, dont un certain nombre habite encore le bas Yun-nan. C'est dans cette partie aussi que réside l'évéque ; nous n'avons pu nous y maintenir qu'à force de persévérance et de sacrifices. Pour résister aux attaques des Man-tsé (*), il a même fallu mettre les établissements de la mission en état de défense. Depuis lors ils ont été, grâce à Dieu, la sauvegarde de nos chrétientés et le refuge des païens. On a vu jusqu'à cinq mille personnes réfugiées dans une seule de nos retraites, y trouver un abri sûr et échapper ainsi à la mort et à l'esclavage. Mais notre plus grand espoir se porte en ce moment sur le haut Yun-nan.
La prédication y est facile ; le peuple, simple et bon, nous écoute volontiers. N'étaient le mauvais vouloir des autorités et l'opposition aveugle des lettrés, nous récolterions des fruits abondants de salùt
Le Yun-nan, du reste, est sans contredit le pays de la Chine
z. Voir pour les détails sur ce peuple, p. ii.
où les missionnaires jouissent le plus de liberté. Actuellement nous pouvons passer partout au grand jour, à pied ou à cheval, au milieu des cités les plus populeuses, comme à travers les campagnes les plus retirées, sans que jamais personne nous dise un mot d'insulte ou cherche à nous molester sérieusement.
Ce n'est pas, cependant, qu'au Yun-nan les obstacles à la propagation de TÉvangîle ne^ fassent défaut. Bien souvent j'aurai, dans le cours de mon récit, l'occasion de les signaler; il me paraît donc utile d'en dire dès à présent quelque chose.
Qui n'a entendu répéter sur tous les tons que le scepticisme ou rîndifférence en matière de religion est la cause principale du peu de progrès que fait le christianisme dans le Céleste Empire? Je ne nie pas que le Chinois, par nature, ne soit quelque peu sceptique et que l'amour du lucre et du bien-être en cette vie ne devienne souvent un des principaux mobiles de sa conduite, mais, à mon avis, ce n'est pas le seul obstacle, ni le plus redoutable.
Le Chinois, élevé en Chine, est timide autant que circonspect. La crainte de se compromettre est chez lui comme une seconde nature. Il redoute l'autorité, car il la regarde non comme une protection et une sauvegarde, mais comme une perpétuelle menace. En un mot, il a peur de la force brutale qui pille et qui tue, en se riant de la justice.
Or, le mandarin et le lettré, c'est-à-dire l'autorité, sont trop souvent pour le peuple chinois la personnification de cette force brutale. Il doit faire et dire ce que font et disent les mandarins et les lettrés, sous peine de leur être suspect et de s'attirer leur courroux. Ceux-ci méprisent la religion du Christ et la proscrivent, le peuple doit donc la mépriser et la rejeter comme eu x. Supprimez cette race de mandarins, rapaces autant que jaloux ; faites disparaître ces lettrés orgueilleux, qui ne vivent le plus souvent que de rapines et d'injustices, et vous verrez que le peuple chinois, naturellement bon et tranquille, embrassera le christianisme, sinon en masse, du moins en grand nombre.
Maïs à peine notre sainte religion a-t-elle fait quelques conquêtes, à peine avons-nous inscrit quelques catéchumènes, aussitôt la persécution commence, sourde et persévérante d'ordinaire, parfois ouverte et sanglante, mais toujours désastreuse par les résultats qui en sont la suite.
D'où vient-elle ? qui la fomente ? il suffit de se rendre
•"ompte des moyens employés pour le savoir : placards
nonymes, libelles diffamatoires, outrages publics, violences
: meurtres,tout cela est à Tordre du jour, c'est Toeuvre des .ettrés et des mandarins leurs complices. Car, en Chine, le principe d'autorité est trop reconnu et trop absolu pour qu'un simple particulier puisse se mettre à la tête d'un mouvement quelconque.
Si le peuple agit, on est sûr qu'il est poussé en dessous par les autorités locales.
Citons deux faits à l'appui de ce que je viens d'avancer ;je pourrais en rapporter bien d'autres :
En quelques années et malgré des entraves de toutes sortes, notre sainte religion avait fait des progrès sérieux dans le district de Kiu-tsin. Bientôt on compta les catéchumènes par centaines ; les lettrés alors s'émurent et poussèrent le cri d'alarme, des bruits circulèrent, menaçants et terribles. Le mouvement vers le christianisme n'en continua pas moins son cours. Les lettrés désormais impuissants,les mandarins résolurent d'agir.
Un jour, un mandarin supérieur, nommé Kia, en résidence à Kiu-tsin, rassembla tous les bacheliers du district. <L Une peste, leur dit-il, infecte la contrée, cette peste, ce sont les chrétiens. Nous entendons qu'elle disparaisse ou, tout au moins, qu'elle ne s'étende pas davantage. Telle est notre volonté et tels sont les ordres de Tsen-ta-djen. Veillez à ce qu'ils s'exécutent ; autrement vous aurez affaire à moi. :^
Il y eut, on le comprend, grande émotion dans le pays. On cria partout qu'on ne voulait plus des chrétiens. Un bachelier de notre connaissance vint secrètement nous donner avis des
ordres qu'ils avaient reçus. De plu*?, un des chefs satellites du prétoire nous raconta le fait et nous mit au courant de ce qui se tramait contre nous. Nous tînmes tête à Torage et laissâmes crier, tout en prenant nos précautions, et en avertissant Kia,^ que, s'il arrivait quelque chose de fâcheux, ce serait à lui que nous nous adresserions. Grâce à Dieu, il ne se passa rien de bien extraordinaire et la prédication continua de se faire malgré l'opposition des mandarins.
A Ma-long-tchéou, ville de second ordre, à cinq lieues de Kîu-tsîn, il y avait un mandarin chrétien du nom de Tchenlao-yé. Bien que gêné par son supérieur immédiat, il faisait de la propagande dans la mesure de ses forces. Déjà plusieurs personnes avaient adoré et d'autres avaient promis de les imiter. Nous avions l'espoir de former dans cette ville un petit noyau de néophytes, grâce à l'influence de Tchen-lao-yé. Or, ce même Kiadont j'ai déjà parlé, descendait un jour de la capitale de la province et regagnait son Yamen (prétoire) de Suîn-tien. En passant à Ma-long il fait venir les notables de la localité et leur déclare en termes bien explicites que, si un seul habitant de la ville ou des environs se faisait chrétien, ils auraient à en rendre compte à Tsen-ta-djen.
Dès le soir même, le chef qui était très lié avec Tchen-laoyé vint l'avertir des ordres qu'il avait reçus et lui recommander la plus grande prudence,s'iî tenait à conserver sa placejTchenlao-yé comprit aussitôt qu'il allait être révoqué de ses fonctions, mais il résolut d'user jusqu'au dernier moment de son influence en faveur de la religion.
Les jours suivants, on lisait partout des libelles injurieux au christianisme et aux chrétiens. Affichés sur les murs et sur les portes de la ville, ils étaient déchirés aussitôt, mais on les remplaçait de suite par d'autres libelles plus infâmes que les premiers.Deux mois s'étaient à peine écoulés que Tchen-laoyé recevait un pli du gouverneur qui le mandait à la capitale. Il n'était plus mandarin.
Quand il est si clair et si manifeste que l'autorité exècre et poursuit la religion, comment peut-on espérer que Je peuple.
Goo^^Ie
timide et craintif comme tous les opprimés, osera se faire chrétien? Cest humainement impossible. Il faut une conviction bien profonde et une foi héroïque pour braver la persécution, c'èst-à-dire la ruine et bien souvent la mort. Mais là où nous n'avons rien à redouter du pouvoir, là où les lettrés sont impuissants, la religion prend racine tout d'abord, et bientôt se développe, et devient prospère. Que n'avons-nous cette liberté véritable dans toute son acception !
Outre l'opposition des mandarins, qui nous suscitent une infinité de tracasseries contre lesquelles nous avons une peine incroyable à lutter, il y a encore une autre cause du peu de progrès de la foi dans l'empire du Milieu, C'est l'usage ou plutôt l'abus de l'opium qui, par son universalité, ne nous donne pas moins de soucis et semble être un. obstacle presque aussi sérieux que le premier à la prédication de l'Évangile.
Au point de vue économique et social, l'opium est la ruine de l'empire chinois. Il causera sa perte dans un avenir qui ne peut être éloigné. C'est là un fait hors de doute pour quiconque est témoin du délire avec lequel les Chinois s'adonnent à l'usage de ce poison abrutissant.
Il y a peu d'années encore, ils se contentaient d'acheter et de consommer l'opium en assez petite quantité. Aujourd'hui les besoins ayant augmenté et le prix s'étant élevé à raison des besoins, on »'est mis à le cultiver de tous côtés. Les meilleures terres, dès plaines magnifiques, jadis couvertes de riches moissons, s'épuisent maintenant à produire le pavot fatal. L'opium est à bon marché, mais les vivres sont hors de prix; arrive une année de disette et tout le monde meurt de faim.
Au point de vue religieux, l'opium est un obstacle sérieux à la conversion des âmes. Tant qu'il se plantera et se fumera comme aujourd'hui, la religion ne pourra pas faire de grands progrès. Mais voyons en détail comment se passent les choses.
Indépendamment de la question d'empoisonnement que chacun admet, un peu plus, un peu moins, mais qui n'en est pas moins un fait incontestable, puisque l'opium finit toujours par ruiner avant l'âge les constitutions les plus robustes.
l'usage de cette drogue produit encore d'autres effets non moins pernicieux.
En effet, l'usage de l'opium est une cause de fainéantise et de libertinage, une source de dépenses considérables et de ruine pour les familles, en même temps qu'un véritable péril pour la société, par les vols et les assassinats qu'il occasionne.
Rien de plus inerte et de plus abruti que le fumeur d'opium ; son existence n'a plus rien d'humain. Le matin, fautil se lever de bonne heure pour se mettre en route ou vaquer au travail ? Impossible, l'opium est là qui réclame ses droits, il doit passer avant toute autre affaire. Le soir, a-t-on besoin d'un sommeil réparateur? Impossible encore, l'opium se prend à heure fixe, et le sommeil ne viendra pas avant que la dose ak été consommée. Faut-il enfin faire une longue marche pour une affaire quelconque, même de la plus haute importance? Impossible toujours, le besoin de l'opium se fait bientôt sentir d'une manière impérieuse. Alors il faut se coucher en n'importe quel endroit, allumer la petite lampe que le fuqieur porte toujours sur lui, rouler les pilules, les mettre dans la pipe et en aspirer la fumée avec autant de précipitation que de délices.
On oublie tout alors, l'engourdissement saisit le fumeur et le plonge dans une sorte de léthargie dont on a peine à le tirer. Appelez-le, poussez-le, frappez-le... il ne vous répondra pas. La maison peut crouler, la terre peut s'entr'ouvrir, il ne bougera pas plus qu'un cadavre. Ni sang, ni forces, ni énergie chez cet homme avili.
Pour qui a voyagé dans l'intérieur de la Chine, c'est un spectacle sans cesse renouvelé. Dans les auberges, le long des routes, le matin, le soir, partout et toujours, vous ne voyez que gens qui fument l'opium. ( Voir la gravure.) Entrez-vous dans une maison, passez-vous dans les rues ? vous êtes saisi de l'odeur nauséabonde de ce funeste narcotique.
L'opium est de la dernière mode: l'homme fume, la femme fume, l'enfant fume. Dans chaque famille on fume, on fume surtout dans les tripots, et Dieu sait les ignominies qui se
Goo; ^le
commettent dans ces maisons, au sortir de ces somnolences brutales.
Chez un fumeur d'habitude, les dépenses qu'occasionne l'opium se chiffrent à la fin de l'année par des sommes assez rondes. Il y en a qui fument jusqu'à 4 et 5 francs d'opium par jour. Les plus pauvres n'en fument guère que pour 30 à 40 sapèques, c'est-à-dire 20 à 25 centimes. Mais c'est toujours énorme pour des gens qui en gagnent à peine le double. En un mot, l'opium est la ruine d'un grand nombre, la misère la plus hideuse dans la chaumière du pauvre.
Un jour que je me trouvais avec un confrère dans une petite localité voisine de Tsao-kia-yn, une jeune femme, couverte de haillons, à la figure amaigrie par la souffrance, nous aborde.
— <L Pères, nous dit-elle, avec des larmes dans les yeux, voici mes cinq enfants, je vous les amène, car je ae puis plus les nourrir... prenez-les... vous m'épargnerez la douleur de les voir mourir sous mes yeux. >
Nous regardâmes ces petits êtres chétifs et presque nus, et nous nous sentîmes émus de compassion :
— i Mais le riz n'est pas cher cette année, est-ce que tu ne peux pas, avec l'aide de ton mari, nourrir toute cette petite famille ? >
— «Ah! mon mari, il fume l'opium et il n apporte jamais une sapèque à la maison. Il me prend même une partie du salaire que je gagne ; si je refuse, il me bat. »
Et cette pauvre femme se prit à sangloter. Ce sont là des faits de tous les jours et je pourrais en citer un grand nombre d'autres.
L'opium sert encore à un autre usage, à se venger en mettant fin à ses jours.
S'élève-t-il une querelle dans un ménage.? un père reprendil avec sévérité son fils ? Il faut une vengeance, vite de l'opium et voilà une famille dans la désolation. Uù mari bat-il sa femme? encore de l'opium et voilà un veuf.
Mais aussi voici une grosse affaire... les parents de la femme arrivent, font grand tapage, intentent un procès, extorquent de l'argent, et le mari et ses enfants sont réduits à la misère.
Aux environs de Tsao-kîa-yn, en quelques mois, douze familles, à ma connaissance, ont été plongées de cette manière dans le deuil et ruinées pour la plupart... Douze femmes s'étaient empoisonnées pour se venger, soit de leur mari, soit de leur belle-mère.
C'est d'ailleurs chose facile ; chaque famille ayant de l'opium, on en délaie une cuillerée dans un verre d'eau de vie, puis on l'avale ; deux ou trois heures après, tout est fini, la vengeance est accomplie.
L'opium est encore une source de crimes. Les vols, le pillage à main armée, les meurtres sont souvent le fruit de l'abus du funeste narcotique. Car il faut de l'argent pour fumer et plus on fume plus il en faut. En outre, il faut bien vivre aussi et, d'ordinaire, le fumeur d'opium n'est guère travailleur. Alors on se met à voler et, pour mieux voler, on tue.
Ce sont surtout les soldats, qui, mal payés, mal nourris par le gouvernement, commettent des atrocités en ce genre ; jouer et fumer sont le passe-temps ordinaire des braves de l'empire. Ils y emploient la journée; quand la nuit est venue, ces gueux en détrpsse sortent de leur tanière et vont guetter quelque proie facile. C'est ce qu'ils appellent faire la petite guerre, et il faut avouer qu'ils y réussissent parfaitement.
C'est souvent les armes à la main et en nombre qu'ils dévalisent les maisons. Malheur à celui qui imprudemment laisse sa porte ouverte, ils sont vite dedans et pillent à leur aise. A la Capitale du Yun-nan, il ne se passe pas de jours qu'on n'entende parler de ces vols audacieux et par surprise. Aussi, chacun a-t-il bien soin de tenir sa porte parfaitement close et barricadée. Mais il n'est pas rare alors que les assaillants ouvrent une brèche dans la muraille et c'est par là que -la bâride scélérate s'introduit dans l'intérieur de la maison.
La campagne n'échappe pas plus que la ville à ce brigandage. Un jour que je me rendais à Yun-nan-fou en compagnie
respectable et parfaitement décidée à se faire respecter, à trente ly de la ville, se trouvait un poste de soldats, soi-disant pour veiller à la sûreté de la route, mais en réalité pour détrousser les passants.
Nous étions à deux cents mètres du poste, quand nous voyons tout le détachement sortir et se jeter sur quelques paysans inoffensîfs qui passaient tranquillement leur chemin. Les cris et les coups s'entendaient à distance; nous pressâmes nos montures pour arriver plus vite sur le théâtre de la lutte. Quand nous les abordâmes, les braves tenaient à la gorgé trois ou quatre pauvres hères qu'ils menaçaient d'étrangler, s'ils ne leur délivraient aussitôt telle somme d'argent ou telle quantité d'opium.
Indigné à cette vue, je leur criai de lâcher prise, si non qu'il leur en cuirait. Ma tournure étrangère et décidée leur en imposa; ils lâchèrent leurs victimes et rentrèrent piteusement dans leur bouge. Nous avions délivré de bons paysans, mais d'autres auront payé pour eux.
Le gouvernement chinois sait tout cela. Il ne se passe pas de jours que les mandarins n'aient à juger des procès et à punir des crimes à cause de ce maudit usage de l'opium. Et cependant, chose inexplicable ! personne ne se plaint. Aucun homme d'État, aucun magistrat, aucun philosophe n'élève la voix pour indiquer le péril... C'est que peuple et mandarins... hommes de toute condition, tous agissent de la même manière..., tous fument l'opium..., tous sont gangrenés parce poison fatal. Energie, force, vertu, il ne reste plus rien chez ces hommes, l'opium leur a tout enlevé.
Comme on le voit, l'opium est le vrai mal de la Chine ; mais, s'il caoïse insensiblement la ruine de ce pays, il amène aussi la perte d'un grand nombre d'âmes. Beaucoup qui se feraient chrétiens, si on leur permettait de planter l'opium, ne le deviennent pas parce qu'ils craignent de perdre ainsi une source de richesses... Abandonner la pipe, ils s'y résigneraient encore, mais cesser la culture du funeste pavot, jamais.
Seul, le gouvernement pourrait extirper cette triste habitude de l'opium. Il ne le veut pas, ou prétend qu'il ne le peut pas. L'Église a donné l'alarme et signalé le péril ; or, non seulement on ne lui en tient pas compte, mais ses intentions même sont mal interprétées.
Que nous reste-t-il à faire? sinon à travailler avec courage et, malgré tout, à prendre patience, en attendant que le cours des événements ait amélioré la situation, c'est-à-dire, en attendant l'heure que la divine Providence a fixée pour la régénération de la Chine.
Je me suis étendu à dessein sur des causes qui, au Yunnan, comme dans tout le reste de la Chine, s'opposent au progrès de l'Évangile, dans le but de bien faire apprécier la situation des missionnaires dans ce pays. Il est tenips maintenant de commencer l'histoire de l'établissement et du développement de la foi dans le district de Kiu-tsin-fou. J'y joindrai quelques récits de voyage, quelques faits et anecdotes qui sont peut-être un peu en dehors du cadre que je m'étais proposé tout d'abord. Mais comme ils renferment, la plupart du temps, des détails sur les mœurs particulières du Yun-nan, je n'ai, pas cru devoir les passer sous silence. Ils se rattachent à mon sujet en ce sens qu'ils donneront une idée plus exacte du pays dans lequel nous travaillons pour la gloire de Dieu et la conversion des âmes.
Googl
TT-rTTTT»xi^TTnTTTTTTrirrLL3XJ.LI-LlJ i I î U^-LX nn I l 3 T T I il 1 1 1 OJX
Gl)apttre premier.
SOMMAIRE : Le district de Kiu-tsin. — Tsao-yn-Kouë ; sa conversion ; son retour dans son pays.
I^^^ORSQUE pendant de longues journées on a
L^ péniblement voyagé par des chemins difficiles, j^ sous la pluie et à travers d'épais brouillards, "^ rien ne cause plus de plaisir et ne délasse plus
agréablement que l'apparition soudaine d'une belle nature avec une douce température et un ciel serein. Le cœur est allégé et le corps lui-même plus alerte.
C'est ce qui arrive quand, après avoir franchi les hautes montagnes du èas Yun-nan, on atteint enfin la région des plateaux. L'horizon s'ouvre alors comme par enchantement, le pays a un aspect moins sombre et prend bientôt un air souriant et féerique. On traverse des plaines verdoyantes et animées, le paysage est frais et varié. Il n'y a pas jusqu'aux montagnes, où paissent de nombreux troupeaux, qui n'aient une physionomie plus agréable. Un brillant soleil éclaire le tableau et en fait ressortir les mille beautés. C'est une nature toute nouvelle et comme une autre patrie.
Mais rien n'égale le spectacle dont on jouît, quand, après avoir suivi les dernières ondulations du sol, on arrive à l'entrée de la magnifique plaine de Kiu-tsin.
La campagne s'étend à perte de vue, dans le lointain ; à droite et à gauche elle s'arrête à deux chaînes de montagnes qui, par une pente douce, élèvent leurs cimes jusqu'au ciel.
Goo^ le
A travers la plaine un fleuve promène majestueusement ses ondes paisibles, sur un lit de sable, entre deux rives ombragées. D'innombrables canaux sillonnent la contrée et y portent la fécondité et la vie; des villages,des hameaux,assis à Tombre d'un gracieux bouquet d*arbres, ou semés au milieu des rizières, semblent partout émerger du sein des eaux. Au centre de ce paysage, sur une éminence d'où elle domine toute la plaine, s'élève la ville de Kiu-tsin-fou avec sa couronne de hautes murailles. A gauche, enfin, au pied du Tongchàn (montagne du levant)^ on aperçoit un charmant village, entouré de pelouses verdoyantes et ombragé de grands arbres, c'est Tsaô-kia-yn (camp de la famille de Tsaô), berceau de notre sainte religion dans ce beau pays. C'est là que la foi a pris naissance et jeté en quelques années de profondes racines.
Jamais jusqu'à ces derniers temps, l'Évangile n'avait été prêché dans cette contrée, jamais peut-être aucun missionnaire ne l'avait visitée. Cependant Dieu avait jeté des yeux de miséricorde sur elle. Le jour du salut était venu pour le district de Kiu-tsin.
Vers la fin de 1863, troisième année de l'empereur Tongtchy, un païen, nommé Tsao-yn-koué, originaire du district de Kiu-tsin, était de passage à Poû-eûl-tou, gros bourg du bas Yun-nan^ situé à une petite distance de Long-ky où réside notre vicaire apostolique. Tsao était de retour d'un long voyage dans les provinces du Hou-pé et du Su-tchuen; mais il revenait complètement ruiné. Le mandarin à la suite duquel il était parti de son pays, l'avait payé de mauvaises paroles et il avait été obligé de reprendre le chemin du Yunnan. Sur sa route, il faisait tous les métiers et gagnait à peine de quoi pourvoir à sa subsistance et à ses habitudes d'opium.
Par bonheur, il rencontra à Poû-eûl-tou une ancienne connaissance qui, comme lui, avait couru les prétoires et semé les plus belles années de sa vie sur les grandes routes, à la poursuite de la fortune qu'il n'avait jamais pu atteindre. lise nommait Mo.