CHAPITRE PREMIER
Les deux amis furent heureux de se revoir, ils se racontèrent au long leurs pérégrinations et leurs aventures.
— <L Que vas-tu faire maintenant, dit Mo à Tsâô, veux-tu encore essayer du Yamen?^ (C'est le nom qu'on donne aux prétoires.)
— « Non, répondit Tsaô, j'en ai assez... Mais, à vrai dire, je suis fort embarrassé... Je ne possède ni sou ni maille... et de plus j'ai la maladie de l'opium. Sans toi, je mourais de faim aujourd'hui. »
— « Sois tranquille, tant que nous serons ensemble, tu ne mourras pas de faim... Quant à l'opium, il ne faut plus y songeh »
— « Comment, fit Tsaô étonné, toi, tu ne fumes plus ? »
— « Non. »
— « Que t'est-il donc arrivé ? »
— « C'est que je suis chrétien.»
— « Chrétien? que veux-tu dire ? ^
— « Tu sauras la chose peu à peu ; en attendant, avisons à nos affaires et cherchons un logement suffisant pour nous deux. »
Quelques jours après, Tsaô, en compagnie de son ami M6, était installé dans une riche famille chrétienne, du nom de Chén, qui demeurait aux environs de Poû-eûltou. Il avait fait son adoration et se montrait animé des meilleures dispositions. Au bout d'un mois il était corrigé de son habitude de l'opium.
Mais il leur fallait apprendre la doctrine et comme il ne leur était pas facile d'étudier dans cette famille, on leur donna une lettre pour Tévêque et tous deux furent admis au catéchuménat de Long-ky ; car Mo n'avait pas encore été baptisé, il n'était alors que catéchumène.
Jeune encore et d'une rare intelligence, développée, d'ailleurs, dans les p^^toires, Mo n'éprouva pas de grandes difficultés pour apn^^jidre la doctrine. Quelques mois après il reçut le bapfé^v ^^ se mit au service de rÉglise. Il n'en était pas de méïïiQ Tsaô ; plus avancé en âge (il avait qua-
rante-huit ans) et d'un esprit moins vîf, il n'apprenait pas facilement, quoiqu'il fit de grands efforts et qu'il montrât beaucoup de bonne volonté. Ce ne fut que dans le courant de Tannée suivante qu'il en sut assez pour recevoir le baptême et la confirmation. Puis, quelque temps après, on le renvoya dans sa famille, à la garde de Dieu et de son bon ange
A son arrivée à Tsao-kîa-yn, son pays natal, le nouveau chrétien trouva ses affaires dans un état déplorable, ou, pou* mieux dire, il n'y avait plus d'affaires pour lui, car dans son village il ne possédait plus que le droit de cité. Sa première femme s'était enfuie avec un musulman et avait emmené ses deux fils avec elle ; sa seconde femme était morte et sa maison avait été brûlée; ses champs enfin avaient passé en d'autres mains. Il avait bien eu autrefois beaucoup d'amis, il avait encore de nombreux parents, mais il revenait pauvre et personne ne fit attention à lui et ne lui témoigna de l'intérêt.
Ne sachant oîi loger, il alla s'installer dans la pagode du village, dernière ressource de ceux qui n'ont plus rien. Pour ne pas habiter avec les Poussas (idoles), il s'établit dans le vestibule du temple qui sert de Kong-sou^ maison commune où se font les délibérations publiques et se vident les procès.
Il est à présumer que le diable ne fut que médiocrement satisfait de loger celui qui avait secoué son joug et s'était soustrait à son esclavage. Toutefois, il dissimula et ne trahit pas son hôte obligé. Tsaô, de son côté, ne se vantait pas d'être chrétien. Son village était entièrement païen et, bien que sa famille y fût puissante, il crut prudent de ne faire connaître à personne qu'il avait renoncé aux idoles et à la magie ; car autrefois il était renommé comme devin.
Cependant il fallait vivre ; trop vieux pour reprendre son ancien métier de porteur de chaises, Tsaô se fit médecin. Mais il faut bien croire que ce docteur improvisé donnait des remèdes un peu au hasard, car, de sa vie, il n'avait appris la médecine. Cela ne doit pas étonner, en Chine est médecin qui veut, pas n'est besoin d'études, encore moins de diplôme. L'Esculape n'est payé qu'en cas de succès, et si son malade