‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 64 sur 74 · CHAPITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIEME

raffaîre et porter plainte devant le tribunal de Pîn-ngy.Maîs les païens nièrent avoir battu les chrétiens en haine de la religion et pour les forcer à travailler au miao-tsé^ mais uniquement pour des motifs d'intérêt public, en dehors de la question religieuse.

M. Fenouil se décida en conséquence à agir auprès des autorités de Yun-nan-sen afin d'obtenir d'elles un édit qui rappelât les articles des traités en faveur de la religion chrétienne. Pin-ngy-shien et les environs n'étaient pas d'ailleurs les seuls endroits où nos chrétiçns avaient à souffrir. Il nous était venu de divers côtés un grand nombre de plaintes qui nous faisaient un devoir de réclanier cet édit du vice-roi.

Après trois ou quatre mois de démarches réitérées et instantes, les mandarins de Kîu-tsîn finirent par nous délivrer cette pièce, qui défendait aux païens de vexer les chrétiens et d'exiger d'eux qu'ils coopérassent à des actes superstitieux. De plus, aucune contribution en argent ou en nature ne pouvait leur être réclamée, soit pour l'édification des pagodes, soit pour l'entretien des bonzes et le culte des idoles.

Cette pièce, quoiqu'elle ne fût pas écrite, absolument parlant, dans le but de soutenir la religion, pouvait cependant nous être d'un grand secours pour la prédication de l'Évangile. Aussi le malin sous-préfet de Lan -lin, successeur du fameux Té-lao-yé, eut-il soin de ne nous en donner que quelques exemplaires. Nous eûmes beau insister, disant qu'il .était nécessaire d'afficher cet édit dans toutes les localités les plus populeuses, afin que tout le monde en eût connaissance, il se contenta de nous payer de bonnes paroles et nous ne pûmes rien obtenir.

A vrai dire, cependant, cet édit nous fit du bien, nos chrétiens furent plus tranquilles et nous eûmes moins à souffrir que par le passé.

Si parfois les mandarins se voyaient dans l'obligation de faire droit à nos demandes, ils n'étaient pas pour cela animés de meilleurs sentiments à notre égard. Tchang-kouang-

tchao et le fils du martyr, qui, on s'en souvient, avaient été' emprisonnés pendant près de trois ans, eurent beau réclamer justice, on refusa de les entendre. Ce fut en vain qu'ils portèrent trois ou quatre accusations devant les tribunaux de Kiu-tsîn et de la capitale ; toutes demeurèrent saris effet. M. Fenouil ayant pris leur cause en mains, eut recours aux premières autorités de la province ; mais ses démarches furent également infructueuses. On répondait toujours que l'affaire de Tchang-kouang-tsay avait été réglée et qu'il n'y avait plus à y revenir. Cétait^ déplacer la question et nous payer d'une fin de non-recevoir.

Au mois de janvier 1877, M. Le Guilcher, supérieur de la partie ouest de la mission, passa à Kiu-tsin à son retour de Long-ky et y demeura quelque temps. Il visita les différentes stations du district et reçut partout des chrétiens le meilleur accueil. Deux mois plus tard, j'arrivai moi-même à Tsao-kia-yn où je restai plusieurs semaines, avant de me rendre à Yun-nan-fou qui m'avait été assigné pour résidence. Je profitai de mon séjour dans mon ancien district pour faire avec mes confrères une petite visite aux braves Lolos du Saut de la roche blanche.

Ce fut une véritable fête de famille, tout le village vînt à notre rencontre. On . tua le porc traditionnel et la chèvre grasse, et tout le monde participa au festin.

Rien de plus patriarcal et de plus primitif que ces repas pris en commun. En voyant nos chers Lolos, assis sur l'herbe et piquant tour à tour avec leurs bâtonnets au même plat, les morceaux de viande qui y nageaient dans une mer de bouillon, nous avions comme une réminiscence des temps antiques. Nous nous imaginions voir ces pasteurs de peuples, assis comme nous au milieu de leurs guerriers et présidant à ces festins dont parle Homère, où l'abondance des plats l'emportait de beaucoup sur la délicatesse des mets. Nos braves commensaux ne se sentaient pas de joie ; de mémoire d'homme, peut-être, on n'avait vu pareil festin à Pé-chyngay.

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