‹ La Chine: Huit ans au Yun-nanChapitre 65 sur 74 · CHAPITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIEME

Cependant les auteurs bien connus des vols commis à Toratoire de Tsao-kia-yn jouissaient d'une impunité scandaleuse. Malgré les ordres venus de Pékîng, nos mandarins faisaient la sourde oreille. Heureusement, nous étions munis d'une pièce officielle, revêtue du sceau impérial et de celui de la légation de France, que, par prévoyance, M. de Rochechouart nous avait fait délivrer, afin que les autorités locales ne pussent nier avoir reçu des instructions et se dispenser de les suivre. Dans cet écrit, il était enjoint aux mandarins de faire immédiatement une enquête sur toutes les affaires en litige et de les terminer le plus tôt possible.

Les notables de Tsao-Kia-yn, à qui nous avions donné lecture de cet écrit officiel, se figurèrent que c'était un simple épouvantail, et qu'après les avoir laissés tranquilles pendant trois ans, on ne songerait plus à les poursuivre, personne n'ajouta foi à nos avertissements, plusieurs même en rirent de bon cœur.

Cependant il était de l'intérêt de la mission que cette affaire fût terminée et qu'on nous rendît justice ; laisser les coupables impunis, c'était les encourager à recommencer et en inviter d'autres à les imiter. Munis de notre écrit impérial, nous portâmes donc plainte de nouveau, au commencement du mois de mai. Aussitôt les notables de Tsao-kia-yn qui n'avaient pas voulu livrer les coupables furent arrêtés, et sept d'entre eux furent écroués dans la prison de la sous-préfecture. C'en fut assez pour jeter l'alarme dans le village. Tous ceux qui avaient quelque motif de craindre prirent la fuite dans la montagne, ou vinrent nous supplier d'arrêter l'affaire, promettant de nous donner satisfaction.

Nous y consentîmes et les prisonniers furent élargis pour entrer en accommodement avec nous. Mais à peine se virentils en liberté qu'ils se figurèrent que tout était terminé et ne nous offrirent plus qu'une réparation dérisoire. Les satellitesi ne l'entendirent pas ainsi et les pressèrent vivement et à plusieurs reprises. Il Jeur fallut verser une somme assez ronde au Ya-men et finalement nous faire les réparations exigées

et reconnaître qu'ils avaient eu tort C'était se tirer à bon marché d'une situation qui pouvait avoir pour eux de graves conséquences.

Mais à peine une affaire était-elle terminée qu'une autre s'élevait. On me permettra d'en rapporter encore une qui arriva juste au moment où nous réglions celle des vols de Tsao-kîa-yn ; cela donnera une idée plus complète des mœurs de cette Chine encore si peu connue et des vexations auxquelles les chrétiens y sont en butte.

De temps immémorial, le bourg de Tang-kia-ten possédait un terrain communal assez vaste, au pied de la montagne du Tong-chan. Ce terrain servait de cimetière et chacun y avait la sépulture de sa famille. Or, un jour, le mandarin Shia, dont il a déjà été parlé, trouvant la position superbe, jugea à propos d'y ensevelir son vieux père, mort depuis trois ans et qu'il gardait dans sa maison, suivant l'usage du pays. Il va donc trouver les notables d'un village voisin, nommé Ouang-kîa-ssé, et leur fait part de son projet.

— « Si vous voulez, leur dit-il, m'obtenir ce terrain, je vous donne 30 taèls (environ 240 fr. de notre monnaie). Comme il est contigu au vôtre, rien ne vous est plus facile que de vous arranger avec Tang-kia-ten. D'ailleurs, ajouta-t-il, vous savez que je m'appelle Shia, allez de l'avant, je réponds de tout. »

Les habitants de Ouang-kia-ssé, se voyant soutenus par un grand homme^ payèrent d'audace et vendirent le terrain qui ne leur appartenait pas. Aussitôt grande rumeur à Tangkia-ten et dans les environs. Shia-Kouan-eul ne fit qu'en rire, et au jour fixé par le devin, il se rendit sur le terrain en question, avec un nombreux cortège, au bruit des pétards, et y enterra son mort. Les femmes de Tang-kia-ten s'étaient réunies et avaient voulu s'opposer au passage du cortège en se couchant sur la route qu'il devait suivre. Mais Shia-ta-jen n'était pas homme à reculer pour cela. Aussi, craignant un conflit entre ses néophytes et les gens de Shia, M. Chareyre avait-il défendu aux premiers de se porter à aucun acte de

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