CHAPITRE VINGTIEME
violence. Le Père fut heureusement écouté, le cortège ne fut pas inquiété et le vieux Shia fut enterré sans difficulté et avec tous les honneurs accoutumés.
Par prudence, les gens de Ouang-kîa-ssé effacèrent les noms qui étaient gravés sur les pierres tombales et s'emparèrent des titres écrits qui attestaient les droits de Tangkia-ten sur le terrain en litige. Les habitants de ce dernier village se plaignirent hautement de ces procédés et demandèrent à leurs voisins raison d'un telle conduite. Ceux-ci parurent d'abord disposés à entrer en arrangements ; mais Shia-ta-jen ne voulut rien entendre.
— « De quoi avez-vous peur ? disait-il aux gens de Ouangkia-ssé. Ne suis-je pas là ? que sont les gens de Tang-kia^ten pour oser me tenir tête.\.. C'est sans doute l'Européen Ngay (M. Chareyre) qui les pousse. Eh bien ! voyons ce qu'il est capable de faire... qu'ils y viennent à deux, à trois... je ne les crains pas... D'ailleurs, tous ces Européens sont des hommes de prétoire, des vagabonds sans conscience, que je promets bien d'arranger comme il faut, s'ils se trouvent jamais sur ma route. >
Là dessus notre vaillant Shia-ta-jen lance une accusation au nom des habitants de Ouang-kia-ssé contre ceux de Tangkia-ten.
Nous étions au courant de l'affaire et ne comptions pas avoir à intervenir, la religion n'étant pas en cause, quand l'occasion de nous en mêler se présenta d'elle-même. Sans nous être donné le mot, nous nous trouvâmes, un jour, réunis au nombre de quatre chez M. Chareyre à Tang-kia-ten. Or précisément ce jour-là, les satellites, envoyés par le mandarin pour saisir quelques chrétiens, arrivèrent dans le village. Ils ne s'attendaient pas à nous y trouver. Leur chef vint nous voir et eut un entretien avec M. Fenouil qui lui fit entendre que Tang-kia-ten, loin d'avoir tort dans cette affaire, avait été indignement lésé dans ses droits. Les satellites retournèrent raconter la chose à leur mandarin sans oser emmener les accusés.
Gooj^le
Les gens de Ouang-kia-ssé, prévenus de ce qui se passait et de la tournure que prenait TafTaîre, voulurent entrer en accommodement et promirent de payer tous les frais occasionnés jusqu'ici, à condition que les choses en resteraient là. Les habitants de Tang-kia-ten ne crurent pas devoir s'en contenter et, comme ils l'avaient prévu, le mandarin ayant été mis au courant de l'état exact des choses, fit emprisonner plusieurs notables de Ouang-kia-ssé.
Cela ne faisait pas le compte de l'illustre Shia ; profondément humilié, il voulut prendre l'affaire en mains et se venger de nos néophytes et de nous. Il lança en conséquence plusieurs accusations contre le village de Tang-kia-ten. Mais ni le tribunal de Lan-lin, ni celui de Tchang-y-tcheou ne voulurent les recevoir, ils se déclarèrent incompétents.
Comment faire ? la position devenait difficile. S'adresser à un tribunal supérieur, c'était inutile, dangereux peut-être, et surtout très coûteux, même pour un grand homme. D'un autre côté, lui Shia, le globule rouge, sera-t-il dî^ns l'obligation de déterrer son vieux père et de le remporter chez lui au vu et au su de tout le monde ? Quelle honte !
Dans cette extrémité, Shia a recours à nous et nous prie de nous entremettre pour arranger la chose et le tirer d'embarras. Mais il était trop tard, le tribunal de Tchang-y était saisi de l'affaire et elle devait suivre son cours.
En effet, quelque temps après, le mandarin de Tchang-y vint en personne faire une enquête sur le terrain en litige. Shia-kouan-eul, à la tête de notabilités du pays, alla le recevoir. On servit au sous-préfet un dîner splendide et, inter pocula^ on lui glissa à l'oreille qu'il fera bien d'étouffer l'affaire et qu'on saura reconnaître sa bonne volonté. Le mandarin au cœur compatissant fut bientôt attendri ; deux ou trois jours après, les prisonniers sortirent de prison.
Mais les habitants de Tang-kia-ten ne l'entendirent pas ainsi et firent si bien que le terrain leur fut rendu ; le village de Ouang-kia-ssé paya une amende et fît toutes les réparations désirables. Toutefois, par une inconséquence inexplicable, on