CHAPITRE PREMIER
succombe, on lui intente procès. Malgré son ignorance parfaîte de l'art médical, Tsaô eut néanmoins tout le bonheur et tout le succès qu'un vieux praticien aurait pu se promettre ; il opéra des cures qui furent réputées merveilleuses et, au bout de peu de temps^ il eut une grande vogue.
Le néophyte médecin était de retour au pays déjà depuis plusieurs mois, quand on finit par remarquer ses allures singulières. Il ne recevait plus de consultations superstitieuses ; il avait corrigé, en partie, ses anciens défauts ; il était plus sobre qu'autrefois, et ne fumait plus Topîum. Enfin, chacun assurait l'avoir aperçu se promener le soir, seul et silencieux, sous les grands arbres du Miao-tsé (pagode). Il allait et venait, disait-on, murmurant on ne savait quelle formule, ne faisant attention à personne et répondant à peine à ceux qui, dans ce moment, lui adressaient la parole.
Qu'était-ce, en outre, que cette corde à nœuds qu'il roulait lentement entre ses doigts?... Les bonnes gens de la localité ne comprenaient rien à tout cela... Tout le monde, et surtout les femmes, en faisaient leur sujet de conversation. Il devînt bientôt un être extraordinaire ; et les enfants se serraient instinctivement contre leurs mères quand on prononçait le nom du grand Tsaô.
Ses parents, ne voulant pas le voir devenir la fable du village, résolurent alors de lui demander une explication. Un jour, plusieurs d'entre eux, accompagnés de quelques amis, entrent dans la chambre du néophyte et s'asseyant à côté de
lui:
— « Voyons, Tsaô-yn-koué,dit le vieux Tsaô-jèn-koué, petit mandarin de l'endroit, tu n'es plus le même qu'autrefois... tu ne prends plus part à nos fêtes... tu mets à peine le pied dans nos familles... Assurément nous ne voulons pas nous mêler de tes affaires ; mais est-ce que nous ne sommes pas tous frères ? »
— « Parfaitement, dit Tsaô-yn-koué, nous sommes tous frères !... Mais que voulez-vous ? je me fais vieux. Mes habitudes ne sont plus les mêmes qu'autrefois, je ne puis plus
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désormais me mêler autant à vous, surtout à vos létes ; plus tard je vous en dirai la raison, aujourd'hui vous ne me comprendriez pas.
— i Comment, reprit T::^nô-jèn-koué, qu'y a-t*il d'incompréhensible?.,. Mais, à propos, que signifient ces allées et ces venues dans le bois du Miaô-îséf quelles prières fais-tu ? Et puis pourquoi cette corde ? \
— i. Vous ny connaissez rien, ce n'est pas une corde, c'est un chapelet. "%
— ^ Un chapelet ! s'écria toute l'assistance, qu'es;t-ce que c'est que cela ? ^
' — i C'est justement ce que vous ne pouvez comprendre pour le moment ; plus tard je vous le dir^i. Maintenant, inutile d'en parler... Sachez néanmoins que c'est une bonne chose de prier, la meilleure même qu'on puisse faire, "h
— <L^\ c'est une si bonne chose, pourquoi ne pas nous dire ton secret ? Explique- nous w\\ peu ce qu'il en est... Qui sait 1 peut-être nous ferons comme toi. ]&
— ^ Je vous répète que, pour le moment, c'est inutile.,. Attendez un peu et vous saurez bientôt ce que vous désirez connaître. ^^
Là dessus, Tsaô-yn-koué se lève; parents et amis sont obligés d'en faire autant et de se retirer aussi avancés qu'ils étaient auparavant.
Cependant, notre pauvre néophyte était bien embarrassé^ il sentait qu'il n'était p^s àla hauteur de sa position : prêcher^ faire des prosélytes eût été sa grande joie, comme c'était son plus grand désir. Maïs si quelqu'un venait à lui faire des objections, comment les résoudre? il connaissait ses forces et savait qu'il n^était pas né docteur. Voilà pourquoi il se taisait, non qu'il rougît de sa foi, mais parce qu*il craignait de la compromettre aux yeux d'un vulgaire ignorant, qui ne juge de la bonté d'une cause que par le plus ou moins de faconde et d'assurance avec lesquelles on la défend.
Gl)apttrt ûcujcicmc.
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SOMMAIRK : Le Père André Lion à Tsao-kia-in, — prédications et conversions dans ce village. — M. Fenouil à Tunnan-sen. — Haine des musulmans contre le missionnaire ; destruction de sa résidence ; — son départ de la capitale et son arrivée à Tsao-kia-in.
qui
U moment où Tsao-yn-koué attirait l'attention des habitants de son village natal, un prêtre chinois, André Lîou, centrait à la capitale (Yunnan-sen), après avoir fait la visite des chrétiens habitent les confins du Kouy-tchéou. En passant à Tsaô-kia-in, il fut heureux de voir que notre néophyte persévérait dans la foi, bien que, depuis son baptême, il n'eût rencontré ni missionnaire, ni chrétien. Le Père l'engagea fortement à remplir toujours avec zèle ses devoirs envers Dieu et lui promît de revenir le voir à son prochain voyage.
A peu près à la même époque, un lettré, maître d'école, nommé Kia-tchen-kang, se faisait chrétien à la capitale et recevait le baptême des mains de M. Fenouil.
Ce lettré était dés environs de Kiu-tsin, d'une petite localité voisine de Tsao-kia-yn. C'était une âme simple, droite et sans ambition ; à une intelligence vive et cultivée il joignait un extérieur avantàgeux.La vérité de l'Évangile l'avait frappé, et il avait aussitôt embrassé notre sainte religion avec ardeur et conviction. L'étude de la doctrine ne fut qu'un jeu pour lui ; bientôt même il se trouva en état de l'enseigner aux autres.
M. le provicaire, qui se l'était attaché après son baptême, remarquant chez son néophyte de si bonnes dispositions, se décida à le renvoyer dans sa famille, afin qu'il s'entendît avec le vieux Tsao, sur les moyens à prendre pour introduire le christianisme dans leur pays et y établir une station.
A peine arrivé chez lui, Kia-tchen-kang eut une entrevue avec Tsao. Ils se sentirent aussitôt pleins d'espoir et de bonne
volonté. Tous deux étaient encore dans la première ferveur de leur baptême. L'un et l'autre, d'ailleurs, jouissaient d'une excellente réputation et avaient une certaine influence, l'un parce qu'il était lettré, l'autre parce qu'il était médecin. Ils résolurent donc de se soutenir mutuellement et de commencer de suite à prêcher la religion.
Plusieurs personnes, en particulier quelques membres de la famille du lettré, consentirent volontiers à embrasser le christianisme; un certain nombre d'autres, parents et amis du médecin, montrèrent également de bonnes dispositions. Aussitôt Kia-tchen-kang écrivit à M. Fenouil pour lui mander leurs espérances et les fruits qu'on pouvait attendre de la prédication dans le district du Kiu-tsin.
Sur ces entrefaites, le Père André Lîou descendît une seconde fois à Tsao-kia-yn, c'était dans les premiers mois de l'année 1866. Il apportait le texte du traité de Pékin, conclu entre la France et la Chine, et les divers édits publiés en faveur des missionnaires et des chrétiens.
Les bonnes gens du pays qui n'avaient jamais entendu parler du christianisme, ni en bien ni en mal, mais qui le voyaient si bien autorisé, n'eurent pas de peine à se laisser persuader. La foi s'étendit vite au milieu de ces âmes simples et droites, qui n'avaient pas encore abusé de la grâce; et, en peu de mois, on compta un certain nombre d'adorateurs. En janvier 1867, à Tsao-kia-yn et dans les environs, îl^ étaient déjà une soixantaine.Le mouvement allait chaque jour en augmentant ; de tous côtés, on parlait de la nouvelle religion et beaucoup manifestaient les meilleures dispositions à son égard. Le progrès de la foi paraissait devoir être rapide, quand arriva un événement qui en accéléra la marche.
Depuis longtemps déjà les musulmans étaient très puissants au Yun-nan et, bien que soumis encore en apparence aux autorités chinoises, ils dominaient à la capitale de la province et y agissaient en maîtres. Leur audace et leur fierté croissaient avec leur nombre et la peur que partout ils inspiraient On les redoutait à l'égal des bêtes fauves et, quand un musulman