‹ La ChineChapitre 14 sur 79 · Ne mentez point · texte numérisé non relu

Ne mentez point

o. Ne buvez point de vin.

Les samanéeus, Uo-cluing, ou prêtres, vivent ensemble dans des monastères attenants aux temples de Fo. Ils forment en Chine une société de mendiants. La planche ci-après, exécutée d’après des dessins originaux chinois, montre combien leur costume ressemble à celui du clergé catholique.

Piôtrc de Bouildliü.

l.A CUISE.

Us ont la tète complètement rasée. Selon leur réputation de sainteté , l’ancienneté de leurs services , etc. , ils parviennent à divers grades religieux, depuis le plus bas, celui de serviteur, jusqu’à celui de prêtre officiant, et en dernier lieu de Taï-lio-chatig , abbé ou chef de monastère.

La ressemblance curieuse qui existe entre les rites des prêtres bouddhiques de la Chine et de laTartarie et ceux de l’Eglise romaine , a excité vivement la surprise des missionnaires catholiques. Le père Gerbillon demanda à un Mongol instruit vers quel temps ses compatriotes s’étaient voués au culte du Lama du Thibet, souverain spirituel qui ressemble beaucoup au pape. Le Mongol répondil que des prêtres vinrent d’abord dans la Tartarie mongole, du temps de Khoubilaï-Rhan; mais qu’ils ne ressemblaient pas aux prêtres actuels , attendu qu’ils étaient vraiment saints et de mœurs irréprochables. Le père Gerbillon pense que ce pouvaient être des religieux chrétiens de Syrie et d’Arménie, et que les prêtres bouddhiques mêlèrent leurs Superstitions à leurs pratiques catholiques. Il est certain (on peut s’en convaincue tous les jours à Canton) qu’ils observent encore maintenant le jeûne, le célibat, et font des prières pour les morts; ils adorent les reliques, ont de l’eau bénite, des chapelets de grains, avec lesquels ils comptent leurs prières , et un habit monacal qui ressemble à celui des franciscains.

Ces étranges coïncidences portèrent plusieurs missionnaires catholiques à conjecturer que les Chinois avaient reçu une teinte de christianisme par la voie de la Tartarie, au moyen des Nestoriens; d’autres supposèrent que saint Thomas lui-même avait résidé parmi eux.

L’histoire de la Chine raconte que vers le milieu du dixième siècle, l’empereur Kien-ti, qui fonda la dynastie des Song , envoya trois cents samanéens , ou 'prêtres

bouddhiques, dans l’Inde , pour y cherche^ les livres et les reliques de leur dieu. Après avoir passé la rivière Ilent'-ho (Gunga, ou le Gange), ils virent au sud une image gigantesque de Fo. Dans les homélies des prêtres, cette sentence se répète souvent : « O Fo ! qui existe en formes aussi nombreuses que les sables du Ileng-lio. »

Leurs livres parlent d’un pays appelé Si-lan (Ceylan), dans lequel, près de la mer, il y a, sur une certaine montagne (le Pic- d’Adam) , l’empreinte d’un pied long de trois coudées. À la base de la colline est un temple dans lequel oû dit que le corps réel de Fo repose ; sur le côté et à peu de distance sont les dents et d’autres reliques de Bouddha. Mais une justice à rendre aux Chinois, c’est que dans leurs importations des superstitions indiennes, ils ont laissé de côté toutes les indécences et toutes les horreurs qui se pratiquent à Jagrenat et ailleurs.

L’une des principales curiosités de Canton est le temple et le monastère de Fo, situé du côté méridional de la rivière, vis-à-vis des factoreries européennes. On dit qu’il doit sa réputation à un prêtre d’une grande piété qui vint s’y établir l’an 1600 de notre ère, vers la lin de la dernière dynastie chinoise. Un siècle plus tard, après la conquête, le gendre de Kang-lii, que celui-ci avait envoyé soumettre Canton, et qui pour celte raison fut appelé « le vainqueur du Midi , » établit aussi sa résidence dans ce temple, qu’il dota richement.

« Je visitai un soir, dit M. Bennct (1), le temple situé en face des factoreries. Nous primes terre près de quelques chantiers de merrain et de sapin. L’entrée du monument est à peu de distance. Quand nous en fûmes proche, nous remarquâmes un vaste espace ouvert, très propre, planté d’arbres et pavé , au milieu , de larges dalles de granit. La tranquillité qui régnait dans ce lieu en formait une

(1) ÏV onderigns , clc., lumv II, |\ 107.

retraite délicieuse contre le bruit du dehors. Le chemin pavé nous conduisit au premier portique. Là nous vîmes, sur de gros piédestaux de granit, de chaque côté de l’entrée du temple , deux statues colossales qui semblaient en garder les abords. Celle qui est à droite représente le guerrier Tchin-ki , et celle qui est à gauche Tchin-long.

» Nous pénétrâmes ensuite dans une autre cour, ressemblant un peu à la première, plantée aussi d’arbres, avec la continuation du sentier de granit qui conduisait, en passant sous plusieurs portiques, à un des temples.

• En ce moment les prêtres se trouvaient rassemblés ; ils étaient en adoration, chantaient, battaient du gong à coups redoublés, et exécutaient souvent le Ko-teou devant leur divinité d’or

» Les prêtres, la tète rasée, à l’excepticfn d’une couronne, et vêtus de robes jaunes, paraissaient exécuter les rites de leur culte ; ils avaient ce regard baissé de la bigoterie qu’une habitude constante leur avait fait adopter

» Aussitôt que les Cérémonies furent terminées, les prêtres sortirent tous en foule du temple, se rendirent à leurs cellules respectives, se dépouillèrent de leurs robes officielles, et laissèrent seules les insensibles idoles, avec les lampes qui brûlaient devant elles. »

Le plan ci-joint du temple et du monastère aidera le lecteur à s’en former une idée.

a a. Beau chemin pavé , d’une largeur considérable , conduisant au milieu de l’espace occupé par le temple , et composé de larges dalles de granit.

6. La porte de la coltine. Elle est ainsi appelée, quoiqu’elle soit érigée sur un niveau plat, parce que la plupart des temples bouddhiques sont situés dans les antres des montagnes.

c d. Deux espèces de cellules , avec diverses inscriptions gravées en lettres d’or sur les murs.

l.A CIIIKIi.

Plan d'un monastère bouddhique près de Canton.

c e. Deux statues colossales de divinités gardant l'entrée;

f f. Salle des quatre rois célestes : chacun d’eux est assis sur un piédestal élevé ; ils sont aussi gigantesques que les deux précédentes statues. L’un d’eux est, dit-on, le bienfaiteur du temple, le même dont il a déjà été fait mention sous le nom de vainqueur du Midi.

g. Temple principal, dans lequel on voit , en face de l’entrée, trois images dorées, de formes colossales, de la trinité bouddhique , appelées les <? trois précieux Bouddhas. » La tache ronde que chacun d’eux a sur le front , indique leur origine indienne. De chaque côté de l’entrée sont des statues dorées, mais moins grandes; elles représentent les dix-huit Lohan,ou saints qui prennent soin de l’âme de ceux qui meurent. Un gros tambour et une grosse cloche servent dans ce temple à éveiller l’attention des dieux sur leurs adorateurs.

/». Image unique de Omito-Fo, ou Amida Bouddha.

t. Temple renfermant un monument très bien exécuté, de proportions gigantesques , et ayant la forme d’un vase, sculpté en albâtre ou en gypse blanc , et consacré aux reliques ( Ché-li ) de Bouddha. Le tout est environné de lanternes et de lampes qui brûlent sans cesse ; et sur les côtés du monument, on voit des bols d’eau sainte ou bénite, que l’on dit excellente contre divers maux, et en particulier le mal d’yeux.

jj. Long passage couvert, ou espèce de doltre conduisant aux appartements des prêtres.

k. Temple de Kouan-yin, déesse adorée principalement par les femmes.

t. Appartements du grand-prêtre ou de l’abbé du monastère. C’est là que l’ambassade de lord Amlierst fut logée en 181G.

«i. Grande cloche que l’on sonne le matin et le soir.

, n. Appartement pour recevoir les visiteurs. On y voit une idole à plusieurs bras, probablement d’origine indienne.

o o. Deux pavillons contenant des images de Rouanfou-tseuet d’un autre guerrier demi-dieu, auquel la dynastie actuelle attribue scs succès.

p. Lieu destiné à la conservation des animaux (principalement des cochons) offerts en holocauste par les iidè-

les. Un des préceptes de ce culte est d’épargner la vie des animaux. Ce que Juvénal dit des Juifs est parfaitetement applicable à cet établissement : « Et velus indulgel senibus clementia porcis. »

</. Chambre pour les livres et presse d’imprimerie exclusivement consacrée aux ouvrages de la secte des bouddhistes.

r. Lieu pour les idoles. A peu de distance sont de misérables cellules pour les prêtres d’un rang inférieur.

s. De ce côté se prolonge, un espace considérable de terrain clos de murs, pour la culture des herbes potagères, et contenant un mausolée. On y remarque de plus un grand nombre de jarres, dans lesquelles sont déposées les cendres des prêtres, après que leurs corps ont été brûlés. Là aussi se trouve l’édifice dans lequel a lieu la cérémonie de la consécration. A gauche du temple sont les cuisines, les lieux d’aisances, etc., etc.

Les pagodes à neuf étages de la Chine, dont celle des jardins de Kieou n’est qu’une pâle copie, sont liées au culte de Fo. Quoique Bouddha ne soit point adoré dans l’Inde, il est du moins considéré comme la neuvième incarnation de Vichnou; on peut supposer que les neuf étages des pagodes font allusion à cette circonstance , puisque l’on n’a jamais pu savoir au juste la signification attachée à ce nombre. Durant notre marche dans l’intérieur du pays avec l’ambassade de lord Amherst, nous vîmes des pagodes à sept étages , ce qui pourrait se rapporter aux sept Bouddhas, que l’on dit avoir existé à différentes époques. La plupart sont entretenues aux frais des sectateurs, dont les offrandes nourrissent une foule de prêtres fainéants et ignorants. Le gouvernement ne leur alloue rien. Les livres bouddhiques qu’on lit et qu’on chante dans ces temples sont pour la plupart traduits en chinois sur les originaux, qui existent en pâli, dialecte du sanscrit. C’est dans- la personne du Grand-Lama du

Thibet (dont l’âme, lorsqu’elle quitte le corps, est censée animer aussitôt celui d’un enfant) que la doctrine de la transmigration se trouve mise en action.

L’indifférence et même la répugnance que témoigne le gouvernement pour les sectateurs du bouddhisme s’affaiblit beaucoup de l’autre côté de la grande muraille , vers la Tartarie mongole. Lorsque Gèrbillon fut envojé de ce côté par l’empereur, l’un des principaux Lamas ne sortit seulement pas de sa tente, et ne lui envoya tnême point un message poli. Il semble que le culte qui est bon pour les habitants nomades et barbares de la Tartarie ne puisse convenir à l’intelligence plus élevée des Chinois.

La principale objection des Confucéens contre la doctrine de Fo, est qu’elle rend les hommes incapables de remplir leurs devoirs , en tendant constamment leur esprit vers une autre existence, de telle sorte même que quelques fanatiques se pendent ou se noient pour anticiper sur l’avenir. Les prêtres bouddhiques encouragent les associations de femmes appelées N i-kou, espèces de nonnes. Leurs manigances ressemblent à celles des fakirs de l’Inde. Le Comte rapporte qu’un bonze se roulait dans un vaisseau plein de clous ( à peu près comme celui dans lequel on dit que les Carthaginois renfermèrent Régulus), et prétendait que c’était un mérite qui le dédommageait de ses souffrances. Il vendit ces clous aux dévots à tant la pièce.

L’abstraction totale, ou le quiétisme tel qu’ils l’entendent, parait viser à détruire toutes les passions, et même, la pensée; c’est une espèce d’annihilation mentale. Aussi la plupart d’entre eux ont-ils une physionomie hébétée ; on dit qu’un de leurs plus célèbres professeurs passa neuf ans dans cet état d’annihilation, les yeux iixés sur un mur! Ils prétendent que ce qu’un homme reçoit dans

ccttc vie, est une indication de ce qu’il recevra dans l’autre.

Indépendamment du bouddhisme, les Chinois ont une haute idée de l'efficacité des actions charitables et du mérite des aumônes. « Les bonnes et les mauvaises actions des pères, disent-ils, seront réversibles sur leurs enfants et leurs petits-enfants. A l’occasion des sécheresses et autres calamités publiques, l’empereur accorde des amnisties générales. Les mêmes idées sont attachées aux jeûnes publics ; lorsqu’un interdit sévère est jeté sur l’abattage des animaux , on ne peut exposer en vente aucune espèce de viande.

Tel fut le cas à Canton , en 1 854 » lors des inondations. C’est à tort que l’on a dit qu’il n’y a point de mendiants en Chine, car ils y sont, au contraire, en très grand nombre. Ibest rare qu’on les renvoie des boutiques sans leur avoir donné quelque bagatelle, tant leurs instances sont importunes.

Dans un ouvrage de morale intitulé : « Les mérites et les démérites examinés, # on engage le lecteur à ouvrir un compte à ses bonnes et à ses mauvaises actions, et û le régler au bout de l’année ; si la balance est en sa faveur , elle sert de fonds de mérite pour le compte courant de l’année suivante , qui , s’il ne lui est pas favorable , doit être liquidé par de nouvelles bonnes actions.

On donne des tableaux comparatifs des actions louables et de celles qui sont répréhensibles , et l’on recommande fortement la bienveillance d’abord pour les hommes, ensuite pour les animaux. Causer la mort de son semblable est compté pour 100 points dans la colonne des démérites, tandis qu’un seul acte charitable compte pour un dans la colonne opposée.

Cette méthode de tenir une comptabilité avec le ciel est un système de morale aussi insensé que dangereux ,

car il est semblable â celui des indulgences dans l’Église romaine. Sauver la vie à quelqu’un compte , dans l’ouvrage ci-dessus , comme balance de l’acte d’ôter la vie à un autre ; et l’on dit que cette œuvre méritoire prolongera de douze années la vie de son auteur.

On peut, d’après cette échelle graduée d’actions, se former une idée des sentiments moraux des Chinois. Réparer une route, construire un pont, percer un puits, compte pour 10; guérir une maladie, pour 3 o; donner assez de terrain pour que l’on puisse y creuser une fosse, pour autant; mettre au jour quelque invention utile, pour encore plus ; d’un autre côté, blâmer quelqu’un injustement compte pour 5 du côté du débiteur; niveler une tombe, pour 5 o ; déterrer un mort, pour 100; priver un homme de ses héritiers mâles, pour 200 ; et ainsi de suite.

Ces notions ne sont pas particulières aux bouddhistes, car elles ont universellement cours parmi les Chinois.

lin article du révérend M. GutzlalF, publié dans le second volume du Chincse reposilory, contient une description très exacte du bouddhisme, tel qu’il existe actuellement dans le céleste empire. Il remarque que les prêtres ne s’adressent point à l’intelligence ; ils récitent toujours des prières en langue pâli qui leur est inintelligible. En Chine, le pâli dégénère complètement en jargon, car la prononciation n’en est qu’imparfaitement conservée , et le sens est tout-à-fait perdu. M. Gutzlalf a vainement essayé de déchiffrer les mots obscursi toutes les questions qu’il a adressées aux piètres n’ont pu l’éclairer, et il a abandonné l’entreprise. Les prêtres de Bouddha récitent donc leurs prières sans y rien comprendre.

Le même écrivain explique ainsi les progrès faits par le bouddhisme en Chine ;

<■ Accommodant leur système à toutes les superstitions existantes , ils ouvraient la porte à tous les convertis capables d’adopter leurs préjugés; ils n’exigeaient point

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