AN A LUC TES
» longues pluies qui sont tombées naguère ont sans doute » empêché bien des gens de se rendre ici, et c’est ce qui «fait que l’herbe y est si longue. Ah! quand goûterai-je «le bonheur de me voir revivre dans un fils? Chaque » jour le bétail immonde viendra brouter sur nos tom- « beaux! Où placera-t-on les tigres et les chèvres de «pierre ( 1 ) ?» Femme, puisque nos enfants ne sont point arrivés , commençons nos adorations sans eux.
Li-chi. — Vous ayez raison. Nous autres vieilles gens, commençons en les attendant.
Lieou. — Tournez-vous d’abord de ce côté. s
Li-chi. — Qui sont ceux qui reposent ici?
Lieou. — Les parents de mon père.
Li-chi. — Parents du père de mon époux, versez sur notre famille votre influence favorable. Parents du père de mon époux, puissiez-vous bientôt monter dans les célestes demeures !
Lieou. — Passons à ceux-ci maintenant.
Li-chi. — Qui est enterré là?
Lieou Mes propres parents.
Li-chi. — Parents de mon époux, votre vie étant terminée , soyez immortels après votre mort !
( 1 ) 1,'archilcclurc des tombeaux est presque la seule, h la Chine , où l’on puisse trouver de la variété. Ces maisons des morts reçoivent tonies les formes possibles, et sont ordinairement décorées de mauvaises figures de lions , de tigres, d'éléphants, de chevaux , etc.
quæ gratia currûm
Armorumque fuit vivis , quæ cura nitentes Pasccre cquos, cadcrn sequilur tellure rcposlos.
Les Tartares sacrifient des animaux vivants , el , depuis l'avènement de la présente dynastie , des esclaves mêmes et des concubines ont été offerts aux mânes de quelques personnages de la famille impériale ; mais les Chinois furent si choqués de cette pratique crnellc , que la dynastie régnante « jugé convenable de l'abolir par une loi.
, ( Note Je M. J. -F. Davis, )
*. v ali; cr i; s.
Lieou. — Par ici à présent.
Li-cui. — A qui appartiennent ces tombeaux?
Lieou. — A mon frère et à sa femme; au père et à la mère d’In-sun.
Li-ciu. — Quoi, c’est là qu’ils sont déposés ! C’est à tort que vous m’ordonnez de rendre hommage à des inférieurs; je suis trop au-dessus d’eux pour faire des oblations sur leurs tombes.
Lieou. — Pendant leur vie, sans doute, ils étaient audessous de vous, mais maintenant ils n’existent plus ! Ah ! dites seulement : « Votre vie étant terminée, soyez im- \ »
mortels après votre mort! » Pour l’amour de moi, ma femme , prononcez cette formule.
Li-chi. — Hé bien donc je vais obéir. ( A part.) O vous, les deux plus jeunes de la branche des Licou , prètez-moi l’oreille du fond de vos sépultures! Souvenez-vous que pendant que vous viviez, vous nous avez fait du tort en abusant de la partialité de votre père et de votre mère; cependant le terme le plus court vous est échu en partage, et maintenant vous avez quitté la vie , laissant derrière vous ce misérable In-sun qui obsède constamment notre porte. Puisse-t-il bientôt être estropié ou tué en chemin !
Puissé je le voir foulé aux pieds et écrasé !
Lieou. — Aurez-vous bientôt fini de prier?
Li-cm. — Apeine ai-je eu le temps d’ouvrir la bouche.
Lieou. — Femme , où serons-nous (i) enterrés nousmêmes dans cent ans d'ici?
Li-chi. — J’ai fait choix d’une place sur le sommet de cette colline. Voyez les grands arbres qui l’ombragent
. (i) Les Chinois pensent qu'il est de mauvais augure de faire men-
tion de tu mort en termes directs ; c’est ainsi que le» Romains disaient du quelqu'un de mort , fuit ou vixit , au lieu de moritur.
( Note Je M. J.-F. Davii. )
ANALECTES
comme autant de parasols. C’est là' que nous reposerons dans cent ans d’ici. -
Lieou.— -Je crains, que nous ne puissions être enterrés là.
Li-chi. — Pourquoi donc?
Lieod. — Je vous dis que cela ne se pourra pas. C’est ici qu’on nous mettra.
Li-chi. - Ici? Mais c’est un endroit humide, bas et. triste; je n’y consentirai jamais. Non, non, c’est là haut, vous dis-je.
« Lieou. — Hélas, nous sommes semblables à deux colon- » nés ruinées, et nous n’avons ni fils, ni petit-fds pour nous »sç>utenir. Dans cent ans d’ici, lorsque nos corps seront » profondément ensevelis, en vain nos tombes seront-elles v convenablement orientées (j^, noos n’en reposerons • pas moins dans ce lieu de désolation. Au temps des obla- »tions, i cr et 1 5 du mois, qui est-ce qui viendra les yeux » en pleurs orner nos sépultures de papier doré, et brû- » 1er de l’encens en notre honneur ? »
Femme , c’est seulement parce que nous n’avons point de fils, que nous ne pourrons pas être enterrés où vous le dites.
Li-chi. — Point de fils, dites-vous? N’avons-nous pas un gendre et une fille ?
Lieou. — Ah! je n’y pensais pas. Allons, puisque nos enfants n’arrivent point , causons un peu ensemble , et dites-moi , je vous prie , quel est mon surnom ?
Li-chi. — {A part.) Sûrement ce vieux bonhomme perd la raison à mesure qu’il avance en âge; voilà qu’il a
- (i) Aucun Chinois ne bâtit une maison , n élève un tombeau du famille, sans consulter auparavant un prêtre on un astrologue tou* chant lu Tung-clioui (le vent et l'eau), c’est-à-dire la ligne précise selon laquelle les diverses parties de l’édifice doivent être dirigées.
( Noie tle .!/. J. - F. Davis. )
AI.ALKCTES. 585
oublié son surnom ! (Haut.) Votre surnom est Lieou, et on vous appelle Lieou-youen-wai (i).
Lieou. — Ah! mon surnom est Lieou, et on m’appelle I.ieou-youen-waï 1 C’est fort bien, et quel est le vôtre?
Li-ciii. — Le mien est Li.
Lieou. — Le vôtre est Li , et le mien est Lieou ; et ditesmoi : Comment êtes-vous entrée dans ma famille?
Li-chi. — Vraiment est-ce que vous l’ignorez? Eh! à quoi ont servi les visites , les témoins, les fêtes et les présents de mariage , si ce n’est à faire de moi votre femme • légitime, et à m’admettre dans votre famille?
Lieou. — Ceux qui vous rencontrent vous appellent-ils madame Lieou, ou madame Li?
Li-chi. — (/ 1 part.) Il devient tout-à-fait stupide! (Haut.) t Si j’épouse un oiseau , il faut que je vole après lui ; si «j’épouse un chien, je dois le suivre à la course; si j’é- »pouse une motte de terre abandonnée, il faut que je • m’asseye à côté d’elle , et que je la garde ( 2 ) . »
Vous elmoi, durant notre vie, nous partageons le même lit, et, après notre mort, nousauronsle même tombeau. J’appartiens tout-à-fait à votre famille, pourquoi donc m’appellerait-on madame Li? >
Lieou. — Oui, il me semble, en effet, que vous êtes de ma famille; mais quel est le surnom de notre fille?
Li-chi. — Son surnom est aussi Lieou. On la nomme Lieou-in-tchang.
Lieou. — Comment s’appelle votre gendre?
Li-chi. — Tchang. Il s’appelle Tchang-laog.
Lieou. — Femme, permettez-moi de vous demander si, dans cent ans d’ici, notre fille sera déposée dans les tombeaux des Lieou ou dans ceux des Tchang.
Li-chi.— Ellesera enterrée dans ceux de Tchang. (Après
(«) Terme équivalent à l'auglais tq utre , écuyer, (a) Proverbes chinois.
Ai\ VLECTES.
un marnent de réflexion) : Oh ! pourquoi pensez-vous à tout cela? Hélas, il n’est que trop vrai, n’ayant point de fils, nous sommes réellement sans soutiens.
Lieou. — Vous me comprenez à la fin.
Li-cni. — Qu’il serait heureux que quelqu’un de notre famille vint visiter ces tombeaux !