‹ La ChineChapitre 74 sur 79 · ANALYSE DU QUATRIÈME ACTE · texte numérisé non relu

ANALYSE DU QUATRIÈME ACTE

f Kon-jin (c'est le nom «le l'avare) devenu veuf, est malingre, c«cochymc, moribond. Il s'avance appuyé sur le bras de sort lils adoptif.] -*

— Aie! que je suis malade! (il soupire.) Hélas! que les jours sont longs pour un homme qui souffre ! (A part.) Il y a bientôt vingt ans que j’ai acheté (2) ce jeune écer-

(1) M. Maudit, de l'Institut , a donné, dans le second volume du Thi'âtre de Plaute, l’extrait d'une comédie chinoise, traduite par M. Stanislas Julien , et intitulée l’Avare. Nous croyons que le lecteur nous saura gré de reproduire ici l'analyse du dernier acte, le plus remarquable des quatre, malgré l'exagération du ridicule et du plaisant qu'on y rencontre parfois.

(2) Voici le projet du routrat de vente que l'avare a fait écrire sous sa dictée , par son commis :

« Celui qui s'engage par œ contrat est Tchcou , le bachelier.

• Comme il manque d'argent ut n'a aucun moyen d'existence , il désire

• vendre un tel, son propre Gis, âgé de tant d'années ,'à un riche pro-

• priélairc. nommé le rcspcclaclc Kou-jin , qui est houoré «lu litre

• de louen-waî. » — Personne n'ignore que vous avez une grande fortune; il vous suffit du litre de Youcn waï , à quoi bon mettre les

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AN ALECTFS.

vêlé. Je ne dépense rien pour moi, pas un denier, pas un demi-ilenier, et lui, l’imbécile, il ignore le prix de l’argent. L’argent n’est pour lui qu’un moyen de se procurer des vêtements , de la nourriture; passé cela, il ne l’estime pas plus que de la boue. Sait-il toutes les angoisses qui me tourmentent , lorsque je suis obligé de dépenser le dixième d’une once (75 cent.) ? — Mon père, est-ce que vous ne voulez pas manger? — Mon lils, tu ne sais pas que cette maladie m’est venue d’un accès de colère. Ln de ces jours, ayant envie de manger un canard rôti, j’allai au marché, dans cette boutique, là, que tu connais. Justement on venait de rôtir un canard d’où découlait le jus le plus succulent. Sous le prétexte de le marchander, je le prends dans ma main et j’y laisse mes cinq doigts appliqués jusqu’à ce qu’ils soient bien imbibés, de jus. Je reviens chez moi sans l’acheter, et je me

mois riche propriétaire P — Tchin té-fou, est-ce que lu veux me donner des leçons? Est-ce que je ne suis pas riche propriétaire , par hasard? est-ce que je suis un indigent? Oui, oui, riche propriétaire , riche propriétaire. Tu écriras derrière le contrat, qu'une fois le marché passé , si une des parties se rétracte, elle paiera un dédit de mille onces d'argent. — C’est écrit. Mais , au fait , quelle somme liti donnerez-vous pour l’enfant? — Ne vous mettez pas en peine de cela ; je suis si riche, qu'il ne pourrait jamais dépenser tout l’argent que je ferais pleuvoir sur lui , si je voulais, en faisaut seulement craquer mon petit doigt. »

Le bachelier aigue de conliauce, espérant, d’après la somme du dédit supposé, qu’ou veut mettre un grand prix à son fils. Tchiu-téfou rapporte le contrat signé à Kou- jin . qui lui demande si le bachelier est parti.

— Eli ! comment ? vous ne ici avez pas payé les frais do nourriture? — 11 faut que vous soyez bien dépourvu de sens et d'intelligence , Tchin-té-lou. Gel homme, n’ayant point de riz pour nourrir son fils, ine l’a vendu tout à l'heure, pour qu'il fût nourri dans ma maison , et qu'il mangeât mon riz. Je veux bien ne pas exiger de- frais de nouililure : mais comment osc-t-il en réclamer? — Belle satisfaction ! cet homme n’a pas d’autre moyen de retourner dans son pavs. — Puis-

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AN ALIiCTKS.

fais sertir un plat de riz cuit dans l’eau. A chaque cuillerée de riz, je suçais un doigt. À la quatrième cuillerée, le sommeil me prit tout-à-coup, et je m’endormis sur ce banc de bois. Ne voilè-t-il pas que, pendant mon sommeil, un cliien tient me sucer le cinquième doigt Quand je m’aperçus de ce vol à mon réveil , je me mis en une telle colère, que je tombai malade. Je sens que mon mal empire de jour en jour; je suis un homme mort. Allons, il faut que j’oublie un peu mon avarice et que je me mette en dépensé. Mon fils, j’aurais envie de manger de la purée de fèves. — Je vais en acheter pour quelques centaines de liards. — Pour un liard, c’est bien assez. — Pour un liard ! à peine en aurais-je une demi-cuillerée. Et quel marchand voudrait m’en vendre si peu?

Un domestique parlant bas au jeune homme. — Achetez-en pour une once d’argent. (A paru) S’il donne cinq liards pour acheter de la purée de fèves, il écrira sur son livre de dépenses qu’il m’a avancé cinq liards, et demain il voudra me les faire rembourser.

Le jeune homme achète de la purée de fèves pour dix liards au lieu d’un. Mais il n’a pu tromper l’œil toujours

qu'il ne veut pas remplir les conventions, rcudez lui sou enfant, et qu'il me paie mille onces d’argent pour le dédit. »

Cependant l’avare se laisse vaincre par les prières de l'honnéte Tchiu-lé-fou ; il accorde une once d’argent (7 fr 5 o c.) — C'est se moquer. — Il ne faut pas estimer si peu un lingot d'argent, sur lequel est empreint le mot pao (chose précieuse). Celte dépense ne te parait rien ; elle m’arrache tes entrailles. Mais je veux bien faire ce sacrifice pour me débarrasser de lui i c'est à prendre ou à laisser.

On devine ce que disent les parents, quand Tchin-té-fou leur vient faire cette proposition. Non , on ne peut pas le deviner. C’est la femme qui s'écrie : — Comment ! une once d'argent; on 11'aurait pas pour cela un enfant de terre cuite! Si la réponse est peu maternelle, la réflexion de l’avare, quand on la lui rapporte, est excellente : — Oui , mais uu enfant de terre cuite ne mauge pas de riz, et ne fait pas de dépense.

ANAI.ECTES.

vigilant do l’avare, et il essuie des reproches à son retour.

— Mon fils, je t’ai vu-tout à l’heure prendre dix liards et les donner tous à ce marchand de purée. Peut-on gaspiller ainsi l’argent? — Il me doit encore cinq liards sur la pièce que je lui ai donnée. Un autre jour, je les lui redemanderai. — Avant de lui faire crédit de cette somme, lui as-tu bien demandé son nom de famille et quels sont ses voisins de droite et ses voisins de gauche ? — Mon père, à quoi bon prendre des informations sur ses voisins ? — S’il vient à déloger et à s’enfuir avec mon argent, à qui veux-tu que j’aille réclamer mes cinq liards? — Alon père, pendant que vous vivez, je veux faire peindre l’image du dieu du bonheur, afin qu’il soit favorable à votre tils, à vos petits-fils et à vos descendants les plus reculés. — Mon fils, si tu fais peindre le dieu du bonheur, garde-toi bien de le faire peindre de face : qu’il soit peint par derrière, cela suffit. — Mon père, vous vous trompez, un portrait se peint toujours de face. Jamais peintre s’estil contenté de représenter le dos du personnage dont il devait faire le portrait? — Tune sais donc pas, insensé que tu es, que, quand un peintre termine les yeux dans la figure d’une divinité , il faut lui donner une gratification? • — Mon père , vous calculez trop. — Mon fils , je sens que ma fin approche. Dis-moi, dans quelle espèce de cercueil me mettras -tu? — Si j’ai le malheur de perdre mon père, je Jui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trouver. — Ne va pas faire cette folie; le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu’on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N’y at-il pas derrière la maison une vieille auge d'écurie? Elle sera excellente pour me faire un cercueil. — Y pensezvous? Cette auge est plus large que longue; jamais votre corps n’y pourra entrer, vous ôtes d’une trop grande taille. — Eh bien, si l’auge est trop courte, rien n’est plus aisé que de raccourcir mon corps. Prends une hache et

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coupe-le en deux. Tu meltras les deux moitiés l’une sur l’autre, et le tout entrera facilement. J’ai encore une chose importante à te recommander: ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux; tu emprunteras celle du voisin. — Puisque nous en avons une chez nous, pourquoi s’adresser au voisin? — Tu ne sais pas que j’ai les os extrêmement durs : si tu ébréchais le tranchant de ma bonne hache, il faudrait dépenser quelques liards pour la faire repasser. — Commevous voudrez. Mon père, je désire aller au temple pour y brûler de l’encens à votre intention; donnez-moi de l’argent. — Mon fds, ce n’est pas la peine ; ne brûle pas d’encens pour obtenir la prolongation de mes jours, — Il y a lung4emps que j’en ai fait le vœu; je ne puis pas tarder davantage à l’acquitter. — Àh! ah! tu as fait un vœui Je vais te donner un denier. —C’est trop peu. — Deu^t — C’est trop peu. — Je

t’en donne trois. C’est assez C’est trop, c’est trop,

c’est trop Mon fds, ma dernière heure approche;

quand je ne serai plus, n’oublie pas d’aller réclamer ces cinq liards que te doit le marchand de purée de fèves, Voilà ce qui s’appelle un caractère soutenu jusqu’à la fin. Ce trait vaut mieux encore que le dernier motd'Ilarpagon : « et moi, voir ma chère cassette. » Il est plus piquant, plus inattendu.

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