ACTE I, SCÈNE V
[La scène cet dans le 'jardin du palais de Tain.] PÉ-MIN-TCIIONG, SIAO-MAN et FAN-SOV.
Pé-min-tghong , dans le cabinet d'étude. — Depuis que j’ai vu , ces jours derniers, Siao-man , qui ressemble par sa figure ’à une jeune immortelle du ciel de jade, par sa taille svelte et gracieuse à la Glle de la belle Si-ché , ma pensée ne peut plus se détacher d’elle, pas même pendant mon sommeil. J’oubliè de prendre le thé et le riz; et madame Han ne dit pas un mot de ce mariage ! — A
(l) Nous avons publié dans le Nouveau journal asiatique ( cahiers de novembre el décembre i834, janvier et février i835), la traduction ue cette comédie chinoise, dont l'intrigue est vive et fort amusante. Au lieu de présenter ici l'analyse de la pièce , analyse qui n'apprendrait rien au lecteur, nous aimons mieux extraire deux ou trois scènes qui offrent des détails curieux snr les moeurs domestiques de la Chine. Les personnages sont madame Han, veuve de Peî-tou , prince de Tsin , commandant en chef des armées de l’empereur; Fé-miu-lcliong , fils de Pé , général d'infanterie , cl amant de Siaoman ; Siao-man, Tille du Pei-tou, et amante de Pé-miu-lchong ; Fan-sou , suivante de Siao-man.
A N A LECTKS.
celle heure avancée de la nuit, la lune est brillante , l’air est pur. Depuis que je suis dans ce cabinet d’étude , la tristesse m’accable. Je vais jouer un air sur ma guitare. (// parle à sa guitare.) Je t’invoque d’une voix suppliante ; souviens-toi que pendant plusieurs années je t’ai suivie, comme un ami fidède, sur les lacs et les mers. Je vais jouer un air, jeune immortelle! C’est dans ta ceinture, mince et svelte comme celle d’une jeune vierge, dans ton sein , nuancé comme celui d’un serpent, dans ta gamme d’or , ton chevalet de jade , c’est dans tes sept cordes , pures comme le cristal , que réside toute la puissance de mes chants. O ma guitare! je te suspendrai dans ma chambre , je t'offrirai des sacrifices aux quatre saisons de l’année, et je ne manquerai jamais de te saluer, soir et matin , pour te témoigner ma reconnaissance.
Fan-sou. — Mademoiselle, promenons-nous à la dérobée.
Si ao-man. - Fan-sou, garde-toi de faire du bruit. Retenons nos ceintures qui sont garnies de pierres sonores, et marchons tout doucement.
Fan-soc. — {Elle chante.) «Les pierres de nos ceintures » s’agitent avec un bruit harmonieux ; que nos petits pieds, • semblables à des nénuphars d’or, effleurent mollement » la terre. [Bis.) La lune brille sur nos têtes pendant que «nous foulons la mousse verdoyante. [Bis.) La fraicheur » humide de la nuit pénètre nos légers vêtements. »
Mademoiselle, voyez donc comme ces fleurs sont vermeilles; elles ressemblent à une étoffe de soie brodée; voyez la verdure des saules; de loin on dirait des masses de vapeurs qui se balancent dans l’air. Nous jouissons de toutes les beautés du printemps.
Si ao-man. — Que ces perspectives sont ravissantes !
Fan-sou. — f Elle chante.) « Ce printemps qui dure » quatre-vingt-dix jours déploie maintenant tous seschar- » mes. Nous voici dans ces longues nuits qui valent inilio
ANALECTES
» onces d’argent. En vérité, il est difficile de goûter à la fois » tant d’agréments réunis. »
( Elle parle.) Regardez ces pêchers vermeils et ces saules verdoyants. Voici un printemps délicieux !
(Elle chante.) «Les fleurs et les saules semblent sourire » à notre approche ; le vent et la lune redoublent de ten- » dresse. Ce sont eux qui font naître ces couleurs variées «que nous admirons. Dans ces moments délicieux, un
• poëte se sentirait pressé d’épancher en beaux vers les » sentiments de son âme. »
(Elle parle.) Mademoiselle, les sites que vous voyez m’enchantent à tel point que je voudrais profiter de cette heure délicieuse de la nuit pour composer quelques vers. Je vous prie , ne vous en moquez pas.
Si ao-ma n. — Je désire les entendre.
Fan-soc. — (Elle chante.) * Un han-lin, avec tout son » talent, ne pourrait décrire les charmes de ces ravissantes «perspectives; un peintre habile ne pourrait les repré- » senter avec ses brillantes couleurs. Voyez la fleur liaï- » tang (i), dont la brise agite le calice entr 'ouvert; la
• fraîcheur de la nuit pénètre nos robes' de soie ornées de » perles ; les plantes odoriférantes sont voilées d’une va- » peur légère ; notre lampe jette une flamme tranquille » au milieu de la gaze bleue qui l’entoure ; les saules laisn sent flotter leurs soies verdoyantes, d’où s’échappent des
• perles de rosée qui tombent, comme une pluie d’étoi- » les, dans cet étang limpide ; on dirait des balles de jade » qu’on jetterait dans un bassin de cristal. Voyez la lune » qui brille à la pointe des saules ; elle ressemble au » dragon azuré qui apporta jadis le miroir de lloang4i. »
(Pé-mîn-lchong joue de la guitare.)
Si ao-man. — Fan-sou, de quel endroit viennent ces accords harmonieux?
(l) Pyru> jiipanica.
AN ALECTES. ôga
F as-sou. — Sans doute c’est Pé-min-tchong , le jeune étudiant, qui joue de la guitare.
Siao-man. — Quel air joue-t-il ?
Fan-sou. — Allons en cachette écouter au bas de cette fenêtre.
Pâ-MiN-TcnoNC. — En présence de ces beaux sites , je vais chanter une romance.
(// chante en s'accompagnant de sa guitare.) «La lune » brille dans tout son éclat, la nuit est pure , le vent et la » rosée répandent leur fraîcheur ; mais , hélas ! la belle «personne que j’aime n’apparalt point à mes yeux : elle » repose loin de moi dans sa chambre solitaire ! Depuis «qu’elle a touché mon cœur, aucun oiseau messager ne «m’apporte de ses nouvelles. Il lui est difficile de trouver » quelqu’un à qui elle puisse confier une lettre. Mon âme «se brise de douleur, ma tristesse s’accroît de plus en » plus , et cependant ma chanson n’est pas encore finio. » Les larmes inondent mon visage. Mille lis me séparent » de mon pays natal ; j’erre à l’aventure comme la feuille » emportée par le vent. Quand serai-je assez heureux pour « posséder la belle Iu-fei ? , >
Si ao-ma n. — Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur.
Fan-sou. — [Elle chante.) «Avant la fin de sa chanson « j’ai senti mon âme se briser. #
[Elle parle.) Etmoi aussi je commence à devenir émue.
[Elle chante.) « A peine l’ai-je entendu que j’ai senti «s’accroître mes ennuis. La douceur de ses accents faisait «naître par degrés- le trouble au fond de mon âme; sa » voix touchante inspire l’amour. Avec quelle vérité il a «dépeint les tourments de celte passion! Ne croirait-on «pas qu’en prenant sa guitare, il a voulu décrire votre » abandon , votre tristesse? Ne semble-t-il pas dire qu’en «dehors de sa fenêtre il y a une jeune fille qui gémit » comme lui sur sa couche solitaire ? »
ANALKCTKS.
Pé-miN-tchong. — [H ch av le de nouveau en * accompagnant de sa guitare ,) « Le phénix solitaire cherche la » compagne qu’il aime : il chante d’une voix plaintive ; où » est-elle pour écouter ses tendres accents?»
Fan-sou. — Que ne joue-t-il un autre air?
(Elle chante.) « Lorsqu’il peint avec sa guitare les plain- »tes du phénix séparé de sa compagne, il semble faire » allusion à nos peines. »
(Elle parle.) Mademoiselle, allons-nous-en.
Siao-man. — Pourquoi es-tu donc si pressée ?
(Elle chante.) « Ce jeune homme ne parait pas un let- » Iré d’un caractère droit et sincère. »
Fan-sou. — (Etie parle d'un ton effrayé.) Holà, mademoiselle, est-ce que vous ne voyez pas un homme qui vient?
Siao-man. — De quel côté vient-il?
Fan-sou. — (Elle chante.) « Les bambous froissés réson- »nent sur son passage; les fleurs laissent tomber avec » bruit leurs pétales décolorés ; les oiseaux, qui dormaient «sur les branches, s’envolent de frayeur. (Elle écoute.) » J’ai écouté long-temps üvec inquiétude : je n’entends » personne ; autour de nous régnent la solitude et le si- »lence. »
Siao-man. — Pourquoi fais-tu l’effrayée? Comment un homme pourrait-il venir à cette heure ? Il faut que tu sois folle !
Fan-sou, se mettant à rire. — Ah 1 ah ! ah !
Siao-man. — Pourquoi ris-tu?
Fan-sou. — (Elle chante.) « A peine ai-je éclaté de rire «qu’un effroi soudain vient étouffer ma voix. »
Pé-min-tcAông. — Il me semble que je viens d’entendre parler plusieurs personnes au bas de cette fenêtre. Ne serait-ce pas parce qu’elles m’ont entendu jouer de la guitare ? Ouvrons la porte de ce cabinet pour regarder.
Fan-sou. — (Elle chante.) « Ah! j’ai entendu résonner » l’anneau de la porte ; il m’a semblé voir quelqu’un venir.
ANALF.CTF.S.
» Le bruit qui a frappé mon oreille m’annonçait une pcr- » sonne qui marche dans l’ombre. Soudain j’ai arrêté mes # yeux de ce côté : ce n’était que le bruit des gouttes de «rosée; ce n’était que le murmure' de la brise du soir. «Les fleurs balancent capricieusement leur ombre; elles « ont failli me faire mourir de frayeur. »
[Elle parle.) Mademoiselle, allons-nous-en. J’appréhende qu’il ne vienne quelqu’un.
Siao-sian. — Écoutons encore un air. Qu’est ce que tu as à craindre?
Fan-sou. — ( Elle chante.) «Mademoiselle, c’est à votre » sollicitation que je me promène celte nuit dans le jar- «din. Si madame vient à le savoir, je ne pourrai trouver «aucune excuse. De plus, cette démarche excitera peut- » être des propoç malveillants. Madame est sévère sur les «convenances, et elle gouverne saonaison avec une in- » flexible rigueur. »
(Elle parle.) Si madame vient à le savoir, elle dira qu’elle connaît la coupable , que c’est Fan-sou, cette petite scélérate; puis elle m’appellera et me fera mettre à genoux. La nuit devient obscure ; retoumous-nous-en. Holà! je crois entendre l’arrivée de quelqu’un.
Siao-man. — Eh bien! retirons-nous.
Fan-sou. — ( Elle chante.) « Dites-moi un peu , quand » vous êtes sortie de votre chambre parfumée, la cour était- » elle tranquille ? foui le monde était-il en repos ? »
Siao-man. — A l’heurequ’il est, qui pourrait venir ici?
Fan-sou. — Ne serait-ce pas Pé-min-lchong , qui vient de jouer de la guitare?
(Pé-min-tchon* fait semblant' de tousser.)
Siao-man. — Il sait que nous sommes là; mais comment pourrait-il deviner ce que nous venons faire ici ?
Fan-soi . — (Elle chante.) « Quoique nous ne pensions «pas à l’amour, il va supposer que l’amour nous amène » dans cet endroit. »
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AN AL.ECTES.
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Siao-uaJ? — Quel motif pourrait autoriser un semblable soupçon ? / .
Fan-sou. — [Elle chante.) « Il cherchera naturellement » dans quelle intention nous sommes venues écouter sa «romance. »
(Elle parte.) La nuit devient sombre ; retirons-nous.
Siao-man. — Quelle heure est-il à présent?
Fan-sou. — (Elle chante.) « 11 y a long -temps que j’ai » entendu sonner la première veille. La nuit s’avance ; ne » restons pas davantage. » r
Siao-man. — Si lu veux rester, reste ; si tu veux t’en aller, va-t’en; moi je désire attendre encore un peu. Qu’cst-ce que j’ai à craindre?
Fan-sou. (Elle chante.) « Vous avez donc grande envie d’attendre ! pour moi , je vais me retirer. »
Siao-man. — Où vas tu maintenant ?
Fan-sou. — (Elle chante.) « Je vais près du puits, «à «l’ombre de ces arbres touffus.»
Siao-man. — Et pourquoi vas-tu de ce côté?
Fan-sou. — ( Elle chante.) «Je me cacherai derrière la » balustrade du puits. »
Siao-man. — Eh bien! marche la première ; je te suivrai.
Fan-sou. — (Elle chante.) « Cachez-vous à la faveur de » l’ombre que je projette en marchant. »
Siao-man. Fan-sou, lu diras que je ne t’ai pas vue.
Fan-sou. -t- (Ellechanle.) «L’éclat de la lune peut nous «trahir;. je meurs d’inquiétude. » ,
Siao-man, seule. — Me voici débarrassée de Fan-sou; prenons maintenant notre sac d’odeur et jetons -le sur le seuil de celte porte. Si Pc min-tchong sort du cabinet d’étude, il ne peut manquer de l’apercevoir.
(Elle récite des vers.) » Les fleurs de pêcher emportées « par les flots servi’ le guide à Lieou-chin et à Youeni eut lers une île habitée parles sac d'odeur cl sort.)
» chao, et les c dieux. » (E
A X A LËCTES.