ACTE II, SCÈNE VI
SI AO -MA N et FAN-SOU.
Siao-man. — Fan-sou , d’où viens-tu ?
Fan-sou. — Madame m’avait chargée de visiter Pé-mintcliong, qui est malade.
Siao-man. — Comment va ce jeune homme?
Fan-sou, à part. — Il parait qu’elle s’intéresse beaucoup à lui. ( A Siao-man.) Son état s’aggrave de plus en plus; la maladie va le conduire par degrés au tombeau.
Siao-man , à part. — Est-il possible qu’il soit réduit à cet état! Je n’ose l’interroger avec trop d’instances. Comment donc faire? Quel remède?
Fan-sou, à part. — La question que mademoiselle vient de m’adresser décèle à fond les sentiments de son cœur. Il n’y a pas d’inconvénient à lui parler franchement. [A Siao-man.) Mademoiselle, je viens de visiter Pé-min-tchong, qui est malade. Ce jeune homme m’a chargé de vous remettre une lettre ; j’ignore ce qu’elle contient.
SiAO-mAN , prenant la lettre et la lisant, affecte un ton irrité. — Vile créature ! il faut que tu sois bien effrontée !
Fan-sou. — Que voulez-vous dire ? <
Siao-man. — Fan-sou, viens ici etmets-toi à genoux.
Fan-sou. — Je n’ai commis aucune faute; je ne m’agenouillerai pas.
Si ao-man. — Indigne suivante , tu déshonores ma famille ! Sais tubieii où tu es ? Tu oses manquer à ce pointaux convenances, comme si je nelesconnaissaispas! N’est-cc pas ici la maison d’un ministre d’Etat? Je n’ai pas encore engagé ma foi; malgré cela, tu vas prendre la lettre d’un jeune homme pour venir ensuite me séduire ! Si ma mère, qui est d’un caractère emporté, venait à le savoir, tu se-
AX ALECTES.
rais perdue. Petite scélérate , je devrais le briser la figure ; mais on dirait que je suis une jeune fille qui ai la méchanceté d’un démon; on ne manquerait pas de me calomnier : mon unique devoir est de prendre cette lettre el d’aller la montrer à ma mère. Misérable suivante ! elle te fustigera comme il faut.
Fax-sou, se mettant à genoux et riant. — Eh bien ! me voilà à genoux. Ce jeune homme m’a chargée de vous remettre un billet; je ne savais pas en vérité ce qu’il avait écrit. Mademoiselle, si vous allez le dire à madame,
[Elle chante.) «Vous me perdrez ainsi que le jeune » amant de la ville de Lo-\ang. »
Siao-man. — Petite scélérate, tu es bien impudente!
Fan-sou, tirant le sac d’odeur. — Mademoiselle, ne vous fâchez pas tant.
( Elle chante.) «Votre suivante ne fera pas de bruit; «mademoiselle , gardez-vous de vous emporter. »
(Elle parle.) \ oici un objet qui a une destination.
{Elle chante.) « Dites-moi à qui il était destiné. »
( Elle parte.) Regardez un peu.
( Elle chante.) « Cherchez, expliquez d’où il vient. •
Siao-man , regardant le suc. — ( A part.) Comment se fait-il qu’il se trouve dans ses mains?
Fax-sou. — Ne m’avez-vous pas dit : Tu es bien impudente, petite misérable; sais-tu bien où tu demeures?
(Elle chante.) « N’est-cc pas ici le palais du ministre » d’État? Comment oserai je venir ici pour vous séduire?»
(Elle parle.) Et qui êtes-vous, mademoiselle?
(Elle chante.) « Vous êtes une jeune personne; com- »ment oserai-je vous séduire par des propos Indiscrets? «Quand njadame , qui est d’un caractère si bouillant, » aura vu cette servante qui déshonore sa maison , c’en » est fait d’elle ! Permeltez-moi de vous quitter promple- » ment. »
(Elle parle.) Je vais aller trouver madame,
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( Elle chante.) « Afin qu’elle me châtie comme je le • mérite. »
Sjao-man. — Fan-sou , je veux raisonner sérieusement avec toi.
Fan-sou. — Feu le ministre d’Etat a gouverné sa maison avec tant de sévérité que les domestiques et les servantes n’osaient pas faire une démarche contraire aux rites. Aujourd’hui, mademoiselle, vous mettez en oubli les instructions que vous avez reçues dans votre enfance; vous ne cultivez pas les vertus de votre sexe; vous désobéissez à votre tendre mère , au point d’envoyer des billets à un jeune homme. Vous faites comme ces amantes qui franchissent les murs ou les percent pour voir l’objet de leur passion. Vous promettez votre cœur à un jeune homme et vou6 lui donnez un gage de votre tendresse. Ces jours derniers vous étiez fatiguée de broder; vous vous disiez atteinte de cette lassitude qu’occasionne l’influence du printemps; il parait que c’était pour cela. Voilà le larcin découvert! C’est à vous maintenant de demander pardon ; loin de là, vous voulez avoir un entretien sérieux. Rejetant vos fautes sur moi, vous m’accablez de reproches. Est-ce ainsi qu’on traite les gens? Je ne vous fais qu’une seule question : Sur ce sac d’odeur vous avez brodé deux oiseaux qui enlacent leurs ailes; quelle était votre pensée ?
[Elle chante.) « Il faut convenir qu’ils sont brodés avec » art. i
( Elle parle.) Voici une touffe de nénuphars.
[Elle chante.) « N ous aviez sans doute vos raisons pour «les broder aussi. Cette conduite d’une personne distin- » guée comme vous l’ètes ne peut manquer d’exciter la rail- »lerie et les sarcasmes du public. [Elle se met à courir.) » Je cours montrer à madame ce sac d’odeur en soie vio- » lette. » , ,
Siao-man, l’arrêtant. — Tout à l’heure je plaisan
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tais avec toi; pourquoi veux-tu aller chez ma mère?
Fan-sou. — (Elle chante.) « Vous ôtes une jeune ^>er- » sonne; pourquoi agissez-vous ainsi?»
Siao man , la retenant toujours. — C’est un tort que j’ai eu.
Fan-sou — Mademoiselle, ne vouliez-vous pas me fustiger les reins?
(Elle chante.) « Je vous en pi’ie , lâchez-moi ! »
Si ao-man. — Fan-sou, attends encore un peu.
Fan-sou. — Est-ce bien vous, mademoiselle?
[Elle chante.) « Comment! vous me suppliez, moi qui «suis une misérable servan te, de vous accorder du répit! .
Siao-nan. — Je conviens que j’ai eu tort.
Fan-sou. — Mademoiselle, tout à l’heure n’avez-vous pas voulu me frapper ?
( Elle chante.) « Ne vouliez-vous pas meurtrir cette » bouche de Fan-sou qui est vermeille comme la cerise ! »
Siao-man. — Eh bien ! frappe-moi deux coups.
Fan-sou. — [Elle chante.) « Qui oserait meurtrir ces «reins sveltes comme la branche du saule?
(Elle parle.) Venez ici et mettez-vous à genoux.
( Elle chante.) « Notre rôle est changé, c’est mainte- «nant à moi à vous châtier. »
(Elle parle.) Mademoiselle, vous paraissez émue.
Sioa-man. — Il y a bien de quoi être émue.
Fan-sou. — Mademoiselle-, est-ce que vous avez peur?
Siao-man. — Certainement que j’ai peur.
Fan-sou. — Mademoiselle, n’ayez aucune crainte : je voulais seulement plaisanter avec vous.
Sioa-man. — Tu as failli me faire mourir de peur.
Fan-sou. — Mademoiselle, parlez -moi sérieusement. Est-ce vous qui avez donné ce sac d’odeur à Pé-mintchong ?
Siao-man. — Oui.
Fan-sou. — Pourquoi vous êtes-vous cachée de moi?
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Siao-man. — Craignant qu’onnevlnt à le savoir, je n’ai pas osé te faire eette confidence.
Fan-sou. — Ce badinage a fait naître dans le cœur de Pé-min-tcliong l’espérance du bonheur. Il est tombé malade et ne s’est point levé. Depuis ce moment son état s’aggrave de plus en plus, et bientôt les secours de l’art deviendront impuissants. Il m’a découvert tout à l’heure le secret du mal qui le consume. Il s’est prosterné trois fois jusqu’à terre pour exprimer devant moi les sentiments que vous lui avez inspirés. Il m’a dit que s’il ne peut s’unir à vous dans cette vie , son unique vœu est de vous revoir dans l’autre monde. En achevant ces mots, ses yeux se sont baignés de larmes, et moi-même je n’ai pu m’empêcher de partager son émotion. Voilà pourquoi, mademoiselle, je n’ai pas craint de m’exposer à votre colère; voilà pourquoi j’ai osé vous communiquer cette nouvelle, au risque de faire rougir votre visage, qui est beau comme le jade. A mon avis , les traits de ce jeune homme ressemblent à une pierre précieuse : ses joues ont le coloris du vermillon. Par l’éclat de ses paroles, par l’étendue de ses connaissances, il l’emporte sur tous les beaux esprits des siècles passés. Un jour il résoudra, en présence de l’empereur, les hautes questions de politique et de législation. Ilne peut manquer d’arriver aux premiers honneurs littéraires. Il lui est aussi facile d’acquérir des distinctions et des richesses que de puiser dans un sac ouvert. Mademoiselle , si véritablement vous avez de l’attachement pour lui, on dira qu’une belle femme a épousé un homme de talent. Qui est-ce qui peut s’opposer à cette union P Pé-min-tchong nourrit dans le fond de son cœur une passion qui le mine et le consume ; il désire même que la mort mette un terme à ses tourments. Mademoiselle, l’humanité veut qu’on aime les hommes. Quel bonheur n’éprouve-t-on pas lorsqu’on adoucit les peines de ses semblables!
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ANALKCTËS.
Siao-man. — Ma compagne d’étude, tu es tout-à-fait dans l’erreur. Est-ce que tu n’as pas entendu dire : « Quand on reçoit des présentsdenoces, on devient épouse; » quand on néglige les rites prescrits, on devient femme » de second rang?* Songe donc que je suis la fdle d’un ministre d’État. Si je désobéis à ma tendre mère et que je contracte avec un jeune homme une union illicite , comment oserai-je ensuite soutenir les regards du public? Pé-min-tchong, à cause d’une jeune fille, néglige le soin de sa réputation; il désobéit à ses parents; il étouffe les sentiments vertueux que le ciel a mis en lui , au point de compromettre son existence. Si Pé-min-tchong est un homme , il faut convenir qu’il n’a guère d’humanité pour lui-même; et d’ailleurs comment puis-je le sauver?
Fan-sou. — Si pour une affaire de peu d’importance on compromet la vie d’un homme , n’est-ce pas une faute grave ? Mademoiselle, réfléchissez-y mûrement.
Siao-man. — Ma compagne d’étude, garde-toi de m’en parler davantage : ma résolution est irrévocablement lixée.
F an-sou. — Le Lun-iu dit :
« Celui qui manque à sa parole ne mérite pas le nom » d’homme. »
Pé-min-tchong est sans famille dans le monde; il erre seul à l’aventure. Mademoiselle, vous avez fait de ce sac d’odeur le gage de votre promesse ; par ces vers vous avez engagé votre foi ; or est-il permis à une personne bien née de manquer sa parole comme vous le faites aujourd’hui ? Puisque vous persistez avec obstination dans votre refus, je vais prendre le sac d’odeur et avertir madame.
Siao-man. — Attends donc , raisonnons encore un peu.
F an-sou. — Mille demandes ne valent pas un consentement.
Siao-man. — Tu joues de ruse avec moi. Allons, attends que je réfléchisse encore.
ANAI.ECTKS.
Fan-sou. — « Il vaut mieux sauver la vie d’un homme » que d’élever une pagode à sept étages. » Il n’est pas besoin de tant réfléchir pour comprendre cela. Mademoiselle, quels ordres avez-vous à me transmettre, pour que j’aille rendre réponse à ce jeune homme?
Si ao-man. — Attends que j’écrive une lettre; si tu vas lui rendre réponse, il la lira et connaîtra mes sentiments pour lui. {Elle remet la lettre à Fan-sou.)
Fan-sou. — Eh bien, je vais la porter.
Siao-man. — A qui la portes-tu?
Fan-sou. — A madame.
Siao-man.— r Mademoiselle, il faut que vous alliez la remettre à ce jeune homme ; si vous la donnez à madame, vous me perdrez injustement. ;
Fan-sou. — Mademoiselle, ne vous troublez pas; c’est au bachelier que je vais la porter. (Elles sortent ensemble. )