ACTE III
I.E PROCUREUR CRIMINEL, 1,’bXÉCUTEUR DES SENTENCES JUDI- CIAIRES TEOU-NGO , MADAME TSAÏ , PLUSIEURS OFFICIERS DE JUSTICE.
Le procureur-criminel, seul . — Chargé de faire exécuter aujourd’hui même une sentence capitale , je viens d’or-
(i) Tcou-ngo est le nom il’unc jeune femme qui , faussement accusée d'avoir empoisonné son beau père , est traduite devant 1e juge , condamnée et exécutée. L’auteur de ce drame , Kouan-han-Ling ,,fnt peut-être le plus fécond des écrivains dramatiques de son temps. Nous possédons les titres de soixante pièces de théâtj^ qu'il a composées. Une cause célèbre a fourni vraisemblablement à Kouan-hanking le sujet de son drame, qui offre des analogies , des ressemblances même avec « l'Histoire du cercle de craie, » de Li-hing-tao. Les deux premiers actes ne méritent guère d'être traduits ; cependant le caractère de Teou-ngo est parfaitement tracé ; il y a encore un beau rôle, celui du juge qui reparaît au dénouement; et cette fois ce n'est pas le sage l’uo-tcliing , mais le père de l'innocente victime qui révise loi-même la sentence. — L’ombre de Teou-ngo assiste à cette révision.
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donner aux agens de la forcé publique de fermer l’entrée des rues et d’interdire la circulation.
[Un archer frappe à trois reprises di fj'érentes trois coups de tain- la ni. I.' exécuteur des sentences criminelles, tenant d’une main un drapeau, de l'autre une épie, escorte Teoungo qui s'avance portant une cangue.)
L'exécuteur, à Teou-ngo. — Marchez plus vite, marchez plus vite. Il y a déjà long-temps que son excellence le procureur criminel est parti pour se rendre sur la place de l’exécution.
Teou-ngo. — [Elle chante.) « Sans avoir commis aucune » faute, j’ai violé les- lois de l'Etat; je suis tombée, sans dé- «fense, sous le joug des châtiments et de l’infamie; j’é- » branle la terre de mes plaintes; j’épouvante le ciel de «mes imprécations. Dans un instant, mon âme errante «entrera dans le palais du sombre empire. Comment » n’accuserais-je pas publiquement le ciel et la terre?»
[L’air change.)
« 11 y a au-dessus de nos tètes deux grands luminaires ; » il y a de mauvais esprits et des génies qui règlent la des- » tinée des vivants et des morts. O ciel ! ô terre ! il vous «suffisait de distinguer le vice d’avec la vertu, pourquoi «donc confondez-vous ensemble Tao-tché et Yen-hoeï. » Ceux qui font le bien reçoivent pour rétribution la souf- » franco et la misère, et encore leur vie est courte; ceux » qui font le mal ont en partage la richesse et le bonheur » et encore leur vie est longue. Hélas! je ne puis que gé- »mir et laisser couler de mes yeux deux ruisseaux de «larmes. »
L’exécuteur. — Marchez plus vite, avancez un peu; j’ai manqué l’heure.
Teou-ngo. — [Elle chante.) « Chargée de cette chaîne «de fer, de cette lourde cangue, je risque de tomber à » chaque pas. Ces hommes cruels me poussent et me trai- »ncnt avec violence. [Se tournant vers l'e-xècuteur.) Mon-
ANALECTES
«sieur, je désirerais vous adresser quelques paroles.»
L'exécuteur , s'approchant de Teou-ngo. — Qu’avezvous à me dire ?
Teou-ngo. — {Elle chante.) « Si vous me conduisez parle
• chemin direct, mon cœur sera rempli d’amertume et »de tristesse; si je vais au contraire par les rues détour-
• nées, je mourrai sans regret ; ne dites pas pour prétexte » que le chemin est trop long. »
L’exécuteur. — Maintenant que vous êtes arrivée sur la place de l’exécution, jetez les yeux autour de vous ; apercevez-vous quelques parents ou alliés? S’il en est quelques uns que vous désiriez voir, je puis leur ordonner d’approcher. 11 n’y a pas d’ohstacle.
Teou-ngo. — {Elle chante.) « Ayez pitié d’une pauvre «orpheline, d’une veuve infortunée. Ociel! je suis réduite » au point de réprimer en dedans de moi-même les trans- » ports de ma colère et de pousser de vains gémissements. » L’exécuteur. — Est-ce que vous n’avez plus votre mère? Teou-ngo. — Ma mère, je l’ai perdue. Il y a treize ans que mon père est parti pour la capitale dans l’espérance d’obtenir un emploi. Depuis cette époque, je n’ai point eu de ses nouvelles.
{Elle chante.) « Il y a treize ans que je n’ai vu les traits »de son visage. »
L’exécuteur. — Tout à l’heure vous vouliez que je vous conduisisse par les rues détournées, quelle était 1 votre pensée ?
Teou-ngo. — {Ellecliante.) «En allant directement, je
• craignais d’ôtre aperçue de madame Tsaï. »
L’exécuteur. — Pourquoi cette crainte? votre vie touche maintenant à -son terme.
Teou-ngo. — Si madame me voyait , portant cette chaîne de fer et cette lourde cangue, marcher vers la place de l’exécution , pour tendre la gorge au couteau,
( Elle chante.) «Oh! alors, déchirée parles angoisses
AN ALECTES.
«du désespoir, elle succomberait à sa douleur [bis) ; je » vous en supplie , monsieur, ayez pour elle celte bonté «compatissante qui allège les souffrances des hommes. «
Madame Tsaï, versant des larmes et apercevant Teoungo. — O ciel ! c’est ma bru !
L’exécüteur. — Madame, en arrière, s’il vous plaît.
Teou-ngo. — Puisque ma belle-mère est arrivée , souffrez que je lui adresse quelques mots de recommandation.
L’exécuteur , se tournant vers madame Tsaï. — Approchez, madame, votre bru a quelque chose à vous recommander.
Madame Tsaï. — O ma fille! je succombe à ma douleur.
Teou’-ngo. — Madame, c’est Tcliang-lu-eul qui a versé le poison dans la lasse. Il espérait, en vous donnant la mort, me contraindre plus facilement à devenir son épouse. Pouvais-je deviner que vous offririez à son père ce breuvage empoisonné? Li-lao le prit et mourut surle-champ. Craignant alors le blâme qui pouvait tomber sur votre tète, et toujours soumise, j’ai avoué que j’avais empoisonné Li-lao. Je me trouve aujourd’hui sur la place publique où j’attends la mort. Madame, après celte exécution, lorsque vous pratiquerez les rites solennels qui s’observent le quinzième jour de chaque mois, s’il vous reste une demi-tasse d’eau de riz, versez-la surina tombe ; s’il vous reste quelques monnaies de papier doré , brûlezen quelques unes pour moi, vous prouverez ainsi que la mémoire de Teou-ngo vous est toujours chère.
Madame Tsaï, sanglotant. — Mon enfant, ayez l’esprit en repes. Je me souviendrai de toutes ces choses. Ilélas ! hélas ! je vais mourir de douleur.
Teou-ngo. — (Elle chante.) « Madame, ne pleurez pas, «ne poussez pas de vains gémissements, que les accents » de votre colère ne montent pas jusqu’au ciel. Des cir- » constances fatales me précipitent dans la tombe. Abreuvée de chagrins, je ne songe plus qu’à la vengeance. »
AXAI KCTF.S.
L’exécuteur, d’un ton sévère. — Holà! madame, l'heure du supplice est arrivée. (Teou-ngo s’agenouille , C exécuteur ouvre ta cangue.)
Teou-ngo, se tournant vers le procureur-criminel. — Seigneur, j’ai une grâce à demander à votre excellence; si elle daigne me l'accorder, je mourrai sans regret.
Le procureur-criminel. — Quelle grâce avez-vous à me demander? «
Teou kco. — Je demande que l’on étende une natte blanche et que l’on permette que je me tienne debout sur cette natte. Je demande en outre que l’on suspende à la lance du drapeau deux morceaux de soie blanche, de dix pieds chacun ; si je meurs victime d’une fausse accusation, quand le glaive de l’exécuteur tranchera ma tête , quand mon sang bouillonnant s’élancera de mon corps, ne croyez pas qu’une seule goutte de ce sang tombe sur la terre; non, il ira rougir les morceaux de soie blanche.
Le procureur-criminel. — Je puis vous accorder cette faveur; cela ne souffre pas de difficultés. ( L'exécuteur étend la natte ; il suspend les morceaux de soie blanche à la lance de l’ étendard.)
Teou-ngo. — ( Elle chante.) « Si je forme un vœu solen- »nel, mais en apparence bizarre, extravagant , c’est que »le sentiment d’une grande iniquité n’a pas légèrement » affecté mon cœur; sans quelques prodiges capables de «surprendre l'imagination, je ne ferais pas éclater la » justice du ciel. »
L’exécuteur. — Avez-vous encore quelque chose à dire au procureur-criminel? Quand parlerez-vous à son excellence, si ce n’est à cette heure.
Teou-ngo, s’agenouillant de nouveau.— Seigneur, nous sommes maintenant dans celte saison de Tannée où les hommes supportent avec peine le poids d’une chaleur excessive. Eh! bien, si je suis innocente, le ciel fera tomber par flocons, dès que j’aurai cessé de vivre, une
AN ALKCTES.
noigc épaisse et froide qui couvrira lecadavre de Teou-ngo.
Le procureur-criminel. — La saison est brûlante elles vapeurs de votre colère offensent le ciel ; comment pourriez-vous faire tomber un seul ilocon de neige? vraiment vous débitez des extravagances.
Teou-ngo, s'agenouillant de nouveau Seigneur, si
je meurs innocente, il y aura dans ce pays de Tsou-cbeou une sécheresse extrême qui durera trois années.
Le procureur-criminel. — Quelles folies débitez-vous là ?
L’exécuteur, élevant /’ étendard. — D’où vient donc cette étrange coïncidence? le ciel s’obscurcit. (On entend le vent qui souffle.) Voilà un vent glacial !
Teou-ngo, versant des larmes. — Madame ( l’exé-
cuteur frappe Teou-ngo ; cette dernière tombe à la renverse.)
Le procureur-criminel, saisi d'épouvante. — O ciel! la neige commence à tomber! voilà un événement bien extraordinaire.
L’exécuteur. — Il m’arrive tous les jours d’exécuter des criminels; leur sang bouillonnant rougit la terre; celui de Teou-ngo a volé sur les deux morceaux de soie blanche. Il n’en est pas tombé une goutte. Il y a dans cette catastrophe quelque chose de surnaturel.
Le procureur-criminel. — Cette femme était vraiment innocente; des trois prédictions qu’elle a faites, déjà les deux premières se sont accomplies. Quant à la sécheresse qui doit affliger le pays durant trois années, j’ignore si cet événement fatal arrivera ou n’arrivera pas. Comment l’homme pourrait-il prévoir l’avenir ? Vous tous qui m’entourez, vous n’avez pas besoin d’attendre que la neige ait entièrement couvert le sol. Qu’on emporte le cadavre de Teou-ngo et qu’on le remette à sa belle-mère. (Les aides de l'exécuteur obéissent , et emportent le cadavre de Teou-ngo.)
ANAI.KCTKS.