LE FOYER INTELLECTUEL
les unes et les autres fréquentées également par de nombreux écoliers.
Une pareille floraison d'écoles, rare même dans une capitale, constitue un centre universitaire exceptionnel. Sans doute, chaque province, depuis le décret du i3 janvier içoS sur la nouvelle organisation des écoles, a construit, à la capitale, des bâtiments neufs, toujours spacieux, quelquefois d'aspect considérable, et qui, décorés du titre d'universités ou simplement dénommés écoles spéciales, sont, avec les nouvelles constructions élevées pour abriter les assemblées délibérantes, ce qui attire le plus l'attention. Il y a de ces étonnantes bâtisses de briques grises un peu partout en Mandchourie, mais surtout à Moukden et même à Kirin; il y a au Chantong, à Tsinan, une immense université, si bien installée, qu'on y trouve un bureau de poste à l'intérieur des bâtiments universitaires, ce dont on ne s'est point encore avisé même dans nos plus grands établissements d'internat. Les professeurs sont, de même que les directeurs, logés dans l'enceinte et ceux qui sont mariés ainsi que les étrangers disposent, toujours dans l'intérieur de ce camp des études nouvelles, de pavillons assez confortables. A Tchengtou, à Tayuen, à Canton, à Hangtcheo, presque partout, les monuments ont bien plus grande apparence et bien plus de prétention qu'à Wout'chang, mais ce qui est caractéristique sur les rives du Yangtse, c'est le milieu intellectuel.
Tout ce qui réfléchit, dans les cinq classes de la population, non seulement les fonctionnaires lettrés ou militaires, mais jusqu'aux cent sortes d'artisans, de cultivateurs et de marchands, tous ont compris les préoccupations de leur vice-roi et subi sur ce point son
fS LA PLUS VIEILLE CHINE
ascendant. Cette influence se faisait si vivement sentir, même à Péking, que l'empereur envoya, dans toutes les provinces, un exemplaire de V Exhortation à Vétude^ qu'avait publié, en 1898, l'homme de Nanpi, en exprimant le désir que cette œuvre fût imprimée et répandue partout.
Jamais on ne vit mieux que lors de son départ de Wout'chang, toute la profondeur de l'attachement que portait la masse à Tchang tche tong, ce lettré dont l'esprit animait toute la cité nouvelle qu'il avait réussi à fonder. Il devait, au petit jour, traverser le fleuve, pour prendre le train à Hankeou et gagner Péking ; toute la nuit, la ville fut sur pied ; dans toutes les rues, humbles ou riches, que devait traverser la chaise de ce vieillard alerte, de chaque maison, si pauvre fût-elle, on avait sorti les tables devant la porte, et on les avait tendues d'étoffes rouges, couleur de bonheur, et de broderies; sur toutes étaient disposés des bols de riz, comme autant d'offrandes pour la route, et des gâteaux ; quelques-unes même présentaient tout un repas; des bâtonnets d'encens brûlaient et des lanternes étaient allumées comme pour la visite du cortège impérial au temple du Ciel à Péking. Près de la canonnière qui allait l'emporter, avant les derniers adieux dans les usines qui étaient sa fondation, et tandis que son collaborateur favori, le général Tchang piao, marchait près des brancards du palanquin, ce génie pacifique disparaissait dans le nuage de fumée produit par les milliers de pétards que tout le monde tirait en son honneur.
Ceux-là même qui avaient pâti de ce qu*on appelait l'irrégularité de sa vie de vieillard petit dormeur et
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forçant ses secrétaires à un gros travail nocturne, ceux aussi qui supportaient ses boutades et ses accès de mauvaise humeur, subissaient l'ascendant complet de cet esprit grave que le problème de l'éducation avait préoccupé tout au long de sa brillante carrière. Son souci principal n'avait pas été de s'enrichir, mais de s'instruire et d'aider les autres à faire de même. Jeune docteur, troisième de sa promotion, à vingt-huit ans, il fut nommé inspecteur adjoint de l'instruction en 1880, et presque toute sa carrière se passa comme viceroi sur le Yangtse, soit aux deux Kiang, soit aux deux Hou. Il forma des élèves selon son esprit, hauts fonctionnaires qui lui firent le plus grand honneur par la dignité de leur vie et leur sens avisé des opportunités, le Mandchou Toanfang et le Cantonnais Liangtmgfen. Appelé de temps en temps en consultation extraordinaire à Péking, notamment après la publication de son livre sur les études en mars 1898, c'est lui qui prépara la réforme de l'instruction de iQoS ; il avait déjà organisé sa province comme il souhaitait que toutes les autres le fussent. Il estimait que c'est dans l'administration que se manifestait au cours des temps la splendeur ou le trouble dans la Chine, mais que la source cachée de l'une et de l'autre résidait dans la science. Aussi tenait-il pour devoir essentiel d'instruire les lettrés et de réformer le peuple, amendant le cœur d'abord, ouvrant ensuite l'intelligence aux nouvelles pratiques. L'expérience et le souci d'économie l'avaient dissuadé d'envoyer les jeunes Chinois s'instruire au dehors. Il souhaitait tout un système d'écoles en Chine même; il en voulait de tout ordre et partout. Bien qu'il ait indiqué qu'on devrait, en règle générale, sur dix pagodes ou temples en prendre sept pour
les changer en écoles, trois seulement restant pour l'habitation des moines, et ne laisser à ceux-ci pour leur entretien que les trois dixièmes de leurs revenus, le reste passant au budget des écoles, lui-même usa peu de ce moyen. Ne visant pas au très grajid pour les choses matérielles, il trouva suffisamment d'argent pour les rares construction neuves qu'il entreprit ; il se contenta surtout d'utiliser les anciennes bâtisses. Il pensait que le bouddhisme touchait à la fin de sa carrière; il répétait les propos des taoistes se plaignant de l'inefficacité des esprits qu'ils invoquent; et il estimait que ces deux religions chinoises, devant les progrès faits chaque jour par les religions européennes ne se maintiendraient plus longtemps. Néanmoins, il n'usa point de violence à leur égard pour les déposséder de leurs biens matériels. A son avis même, la doctrine des lettrés, le confucianisme, pourrait rendre à la Chine une vigueur nouvelle et quelque tranquillité. Les écoles une fois installées, on pourvoirait facilement à leur entretien, traitement des maîtres, subventions aux élèves selon l'usage, achat des livres et des fournitures, soit grâce à la générosité de bienfaiteurs qu'on récompenserait officiellement par des titres recherchés, soit avec l'argent disponible pour les institutions de bienfaisance, pour les processions des idoles, pour les comédies, pour les temples des ancêtres. A condition que les dépenses ne fussent pas somptuaires, de simples virements de fonds selon le procédé habituel des comptes chinois, suffiraient à les couvrir.
Pour récole de droit, par exemple, Tchangtche tong utilisa les bâtiments désaffectés du gouverneur de la province dont le poste était supprimé ; il fut convenu