‹ La Chine moderneChapitre 12 sur 38 · LE FOYER INTELLECTUEL 9I · texte numérisé non relu

LE FOYER INTELLECTUEL 9I

que les 6000 dollars (environ i5 000 francs) de dépenses mensuelles seraient fournis par le Trésor provincial. Les 400 élèves, dont 270 notables et le reste mandarins, étaient instruits gratuitement; les trois professeurs japonais touchaient chacun environ /So francs par mois ; leurs interprètes, 3oo ; les trois surveillants des études 36o ; ils logeaient dans l'établissement; les élèves, au contraire, mangaient et habitaient dehors. Les professeurs chinois, au nombre d'une dizaine, et tous anciens étudiants retour du Japon ou d'Amérique, établissaient eux-mêmes leurs cours qu'ils écrivaient, au lieu de suivre un livre. Leur traitement variait de 240 à 36o francs. Les classes comptaient 60 élèves et les cours s'espaçaient de huit heures et demie à onze et de deux à cinq. Le cycle scolaire était de trois ans.

L'école des chartes très belle, mais sans luxe, fut bâtie spécialement en iQoS, elle a coûté 450 000 francs. Les cours devaient durer sept ans. Seul, un endroit y est imposant, la salle des cérémonies, où, le i*"" et le i5 de chaque mois, élèves et maîtres venaient, aux commandements d'un cérémoniaire, s'incliner respectueusement et selon les rites devant la tablette de Confucius. Les dépenses mensuelles y atteignaient seulement 3 000 dollars, soit 7 5oo francs, fournis par le directeur de l'enseignement provincial; 120 élèves étaient logés, nourris et pourvus gratuitement de tous les livres nécessaires. On devait renouveler le contingent en choisissant chaque année 60 nouveaux. La plupart des professeurs, au nombre de 24, étaient de vieux, très vieux lettrés, dépassant la soixantaine, tous calligraphes réputés, savants vénérés pour leur science des commentaires et qui ont consenti à donner un enseignement régulier par déférence pour le vice-roi qui les

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axait séduits par sa culture et son goût pour l'antiquité; quoiqu'ils enseignaient souvent aussi à l'École normale, ils touchaient des traitements inférieurs à 200 francs. La collection de livres d'études mis à la disposition de chaque élève représentait une valeur de près de loo francs, somme considérable pour des ouvrages chinois, et à la fin des études on en faisait cadeau à ceux qui, ayant réussi à leurs examens, allaient à Péking compléter encore leurs études à l'Université ouverte en 1910. De vieilles inscriptions et des moulages ornent une salle haute qui sert de salle de réception, d'où l'on domine la ville, comme de l'observatoire de l'École de police. Des collections de très anciens livres difficiles à trouver ont été offertes à la bibliothèque, vraiment remarquable, par le vice-roi Tchang. La police intérieure était faite par trois moniteurs pris parmi les élèves; ils étaient responsables de l'ordre et accordaient les petits congés. Six classes d'abord avaient été ouvertes, mais on en avait prévu huit de manière que chacun des vénérables lettrés qui donnaient l'enseignement n'ait qu'un petit nombre d'élèves.

A l'École normale, installée dans un immense terrain, avec un grand lac, bordé sur son pourtour de galeries couvertes, et pourvue d'une très belle grande salle pour les cérémonies bimensuelles, la dépense atteignait 20 000 francs par mois, fournis par la Direction de l'enseignement provincial. Deux professeurs japonais recevaient ySo francs par mois de traitement et leurs interprètes, qui transcrivaient le cours, une centaine de francs : pareil traitement était alloué aux professeurs chinois, anciens élèves de l'École, mis en lumière sinon en valeur par un stage au Japon. Huit cents élèves

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étaient instruits et entretenus dans cet énorme établissement; les enfants d'autres provinces fournissaient à leur entrée une garantie de 25 francs qui leur était restituée à la sortie. A la tête de l'école se trouvait un directeur, vieillard savant et plein d'expérience qui exerçait, par ailleurs, d'importantes fonctions au tribunal du temple de Confucius, où sont jugées les affaires dans lesquelles un lettré est sur la sellette. Le vice-roi Tchang tenait en très haute estime ce proviseur-magistrat et, malgré la petitesse de son titre mandarinal, celui-ci était reçu au yamen (résidence) du chef de la province et s'entretenait avec le vice-roi bien plus longuement que n'étaient autorisés à le faire les subordonnés de son rang : il recevait aussi bien un traitement exceptionnel de i 5oo francs par mois. Avant lui, l'école avait été dirigée par un jeune académicien, Liang ting fen, protégé du vice-roi qui l'avait bientôt fait nommer juge provincial ; la carrière de Liang ting fen a été arrêtée depuis la mort de son patron, à la suite de rapports courageux qu'il adressa à l'empereur, 'alors qu'il occupait un poste de censeur.

La petite école professionnelle d'arts et métiers installée modestement dans une résidence vacante de petit mandarin de sous-préfecture n'avait guère plus de I 5oo francs de budget mensuel ; elle comptait une centaine d'élèves originaires du district et une trentaine venus des districts voisins : ils payaient pour leur logement et leur nourriture environ lo francs par mois. 10 professeurs, anciens étudiants au Japon, y enseignaient pour yS francs par mois, ainsi qu'un missionnaire anglais et un japonais aux mêmes modestes appointements. Dans la pensée du créateur, cette école

devait préparer à une école supérieure de commerce : mais celle-ci n'est pas encore organisée.

On voit, d'après les exemples pris dans ces divers établissements, que leur vie matérielle, assurée très souvent par des expédients de fortune, sans plan régulier, n'entraînait pas des dépenses aussi considérables que l'importance de l'enseignement donné eût pu le faire croire. La sagesse du vice-roi et son désir tenace d'aboutir lui avaient fait obtenir aux moindres frais un maximum de résultats manifestes. Mais un vice radical du système ne tarda pas à l'ébranler : la discipline manquait, même chez les professeurs. Le vice-roi, dans son livre, citait le cas d'un professeur européen qui avait mis un an pour apprendre l'addition et la soustraction aux élèves, et il estimait que pour des traitements considérables, les professeurs étrangers enseignaient peu de chose, lambinaient , n'avaient d'ailleurs qu'une spécialité, donnaient peu de leur temps et étaient souvent mal compris des élèves; aussi n'était-il pas chaud partisan de l'engagement de pareils maîtres.

D'ailleurs, les professeurs chinois qui avaient beaucoup d'heures de présence et pouvaient enseigner sur tout n'obtenaient guère de meilleurs résultats; Tchang devait confesser sa déception quand les élèves étaient examinés honnêtement. On ne suivait point de méthodes rigoureuses, et si quelque professeur essayait d'en appliquer une, la résistance des élèves dont le contrôle était tout-puissant, encore que leur compétence fût très suspecte, l'intervention des surveillants qui ne voulaient pas d'affaires et craignaient par-dessus tout des révoltes ou des grèves d'élèves, enfin le manque d'autorité supérieure annihilaient rapidement toute initiative et brisaient tout esprit de suite. L'obéis-

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sance, la docilité manquaient chez les étudiants, même chez les mieux intentionnés et les plus ardents à apprendre; les plus appliqués semblaient travailler jour et nuit, mais changeaient constamment d'objet et mettaient le principal de leur application à refaire des emplois du temps.

La réforme scolaire hâtive, mal mûrie, eut un effet pitoyable : elle affaiblit le principe d'autorité, ce qui est grave au moins au commencement d'un régime nouveau. Il n'y eut jamais, d'une manière durable, collaboration méthodique et progressive des maîtres et des élèves; au contraire, dans les écoles nouvelles, comme dans les casernes, les mutineries furent fréquentes. Du jour où les écoles devinrent une institution publique, les excellents effets de l'éducation privée tombèrent; le respect si grand pour le maître dans la traditionnelle civilisation chinoise diminua; et comme on supprimait l'appât qui stimulait auparavant les jeunes gens, comme on ne leur donnait plus de sommes d'argent, l'ardeur des nouveaux ne fut guère brillante. Enfin dans les mêmes classes, (( grands » et très jeunes étaient mêlés, ce qui arrêtait net, très vite, tout progrès des uns et des autres. La crise de croissance du nouvel enseignement commença, d'autant plus dangereuse qu'une bonne part de cette population scolaire surgie brusquement, bientôt déçue, faisait maintenant des mécontents.

Le meilleur programme ne saurait porter de fruits appréciables dans des conditions d'application si défavorables. Avant de le juger, il faut encore lui faire quelque crédit. Il comporte à la fois l'enseignement des sciences anciennes et des sciences nouvelles : une

moitié du jour au moins est consacrée aux livres classiques, canoniques, à l'histoire, à l'administration, à la géographie de la Chine; l'autre moitié doit comprendre à la fois ce qu'on appelle l'administration européenne, géographie, ûnances, sciences militaires, législation, questions industrielles et commerciales à l'étranger, et ce qu'on désigne sous le nom d'arts européens, arithmétique, dessin, médecine, questions minières, physique, chimie, les arts toutefois étant subordonnés à l'administration. Quand ces matières seront enseignées avec suite et autorité, on pourra juger de l'efficacité de la juxtaposition.

Lorsque Tchang eut quitté sa province pour la capitale de l'Empire, il y eut déjà un ralentissement de ce mouvement considérable dont il était l'âme, et depuis sa mort, en octobre 1909, le renouveau scolaire périclite ou dévie; personne n'a continué son œuvre. Serat-elle reprise à l'Université de Péking? Une situation aussi avantageuse se rencontrera-t-elle encore une fois dont on profitera mieux? Ou devrons-nous constater dans l'enseignement, comme pour l'agriculture et les mines, les difficultés presque insurmontables auxquelles se heurte la vieille Chine, quand elle tente de se renouveler elle-même sans secours étranger, c'est ce dont décideront les expériences actuellement tentées.

Stimulée par l'Europe, la Chine a tout de suite prétendu aller d'elle-même, sans guide, tout au plus en imitant le Japon. Le Chinois s'est cru capable de mettre seul son instruction en rapport avec les changements mondiaux qui l'atteignaient. Le pays n'a guère fait d'accueil aux écoles libres que les étrangers ouvraient dans toutes les provinces. Les efforts et l'ar-

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