‹ La Chine moderneChapitre 14 sur 38 · LIVRE II LA · texte numérisé non relu

LIVRE II LA

La grande artère où coule le sang nouveau. — L'influence moderne en Chine : sur le Yangtse^ à Canton^ en Mandchourie.

La vieille Chine ne montre pas en elle-même des forces spontanées de renouvellement ; elle s'adapte même difficilement; elle se contente de durer. Encore que la Cour entende se mettre à la tête du mouvement de réforme sociale, qui semble actuellement prendre de plus en plus d'importance, les fonctionnaires ne prennent guère à cœur d'assurer au peuple une influence que la tradition ne lui a jamais reconnue ; l'agriculture est routinière; on ne fait rien pour accélérer l'exploitation des mines; l'ancien régime d'enseignement paraît reprendre le dessus, même pour le petit nombre d'esprits très utilitaires ou mal pondérés qu'avait séduits un moment le savoir nouveau; bref, vivant de sa propre substance, sans y être contraint du dehors, l'esprit chinois, tout seul, ne se renouvelle guère. Il sufflt à sa vitalité, livrée à ses seules forces, de se maintenir ; il ne prétend pas aller de l'avant.

Mais qu'un sang nouveau pénètre dans ce corps,

lOO LA CHINE MODERNISÉE PAR l'ÉTRANGER

que, par la grande artère de la Chine, comme on appelle le Yangtse, un élément nouveau soit infusé à la masse, quelle transformation en résultera-t-il? Voyons comment, dans la vallée du Grand Fleuve, les conditions générales de la vie chinoise sont influencées par la présence d'étrangers nombreux dont l'activité peut s'exercer sans restriction au moins sur un domaine limité?

Autorisé à s'établir en certains points seulement, l'étranger eut pour première préoccupation de multiplier les communications et de faciliter les rapports dans son voisinage. Fixé pour un temps déterminé loin de sa patrie, il a pour principal souci d'abréger la durée de l'exil en développant tout ce dont il peut profiter; les intérêts économiques sollicitent presque uniquement son effort. Concentration des produits autour de ses comptoirs et transformation des matières premières pour accroître leur valeur marchande et leur trouver des débouchés inaccoutumés, tel est le double but de l'action de l'étranger. Il fait œuvre d'homme d'affaires et l'attrait du gain est le principal ressort des Chinois dont il s'approche comme de luimême. C'est l'intérêt qui met la Chine en mouvement et fonde les relations entre gens qui se supportent impatiemment par nature. Ce n'est pas d'elle-même, délibérément, dans ses conseils et dans ses écoles, que la Chine se modernise; c'est grâce aux usines et aux magasins de l'étranger dont le voisinage tente et sollicite sa volonté intéressée. Ce qu'il y a de moderne en Chine, c'est ce qu'il y a de moins foncièrement chinois, c'est l'œuvre du dehors, que l'attrait du lucre ou la nécessité fait adopter et adapter au dedans.

Le domaine dans lequel s'exercent ces influences du

LA CHINE MODERNISÉE PAR L'ÉTRANGER lOI

dehors, dont la poussée heurte aujourd'hui les usages traditionnels, c'est précisément la partie du pays à la fois la plus accessible et la plus favorable aux opérations commerciales; et si le mouvement d'assimilation des techniques modernes est plus précoce et plus rapide dans cette région, c'est que, là aussi, les relations ont été plus fréquentes, plus suivies et plus subies. Au lieu que les négociations commerciales soient dirigées par les Chinois, comme autrefois aux factoreries de Canton, avec une arrogance que la faiblesse des commerçants européens d'alors tolérait, dans la vallée du Yangtse, au contraire, ce sont les Européens qui, depuis leur installation, font la loi pour tout ce qui relève de leur négoce.

Tant que le bateau resta le seul moyen d'accès en Chine, la côte et la vallée du Yangtse étaient les centres d'action des hommes d'affaires étrangers. Mais ces derniers temps, le chemin de fer semble opérer un déplacement, ou tout au moins créer un nouveau centre moderne, au nord et non plus au milieu de la Chine, mais toujours sous l'influence étrangère. La Mandchourie, avec le concours des Russes et des Japonais, devient rapidement le pays le plus modernisé de l'Empire. Rien que dans les provinces mandchouriennes, dix-sept villes ouvertes sont accessibles aux Européens depuis 1907. Le Yangtse et la Rivière de l'Est, dans la région cantonnaise, n'en comportent pas une pareille proportion, non plus que le Chantong, oii les Allemands ont fait ouvrir trois villes dans l'intérieur.

La voie du Yangtse en Chine, comme celle du Danube en Europe, aura été la route par où la vie nouvelle a pénétré à l'intérieur; les rapports aujourd'hui

s*établissent avec plus de continuité et de rapidité par les chemins de fer. La Chine moderne, d'abord à Canton, bientôt peut-être en Mandchourit, voit ses anciennes relations maritimes avec l'Occident complétées aujourd'hui par des relations continentales. Ces adaptations successives aux conditions modernes des peuples occidentaux sont peut-être une des raisons qui expliquent le mieux la lenteur du renouvellement de la Chine, surtout quand on compare cette évolution lente à la brusque transformation qui s'opéra dans les îles japonaises dès les premiers contacts étrangers.

Le Foyer des relations commerciales

Hankéou. — La navigation. — Le pétrole américain. — L'alcool et le tabac. — Le thé. — La part de la France. — La part des Anglais. — Les concessions. — De Hankéou à Changhai.

— L'exposition de Nanking et les business men américains.

— La crise commerciale.

Quand on arrive à Hankéou par le chemin de fer, ce qui frappe le plus avant d'entrer en gare, ce sont les immenses réservoirs à pétrole placés entre la voie et le fleuve, et, bientôt après, les vapeurs amarrés aux pontons des différentes compagnies. En parcourant les concessions, l'odeur persistante de tabac sur terrain américain et celle de thé sur terrain russe retiennent l'attention du voyageur : Hankéou est beaucoup plus encore un centre de distribution que de production.

LE FOYER DES RELATIONS COMMERCIALES Io3

Trois compagnies anglaises, deux japonaises, deux allemandes, une chinoise et une française se disputent le fret et, malgré les ententes conclues entre elles, se soutiennent difficilement. Des 12 bateaux anglais, 7 japonais, 5 allemands, 5 chinois, 2 français il y en a chaque jour au moins un en partance pour Changhai. Les 240 lieues qui séparent Hankéou de la mer sont couvertes en trois jours, et moins même, depuis qu'à Nankingonpeut, avec son billet, emprunter le chemin de fer pour parcourir les 3/0 kilomètres qui vous séparent de Changhai. En amont de Hankéou, les bateaux chinois ou anglais, mais surtout les vapeurs japonais, remarquables pour l'accélération du service et la propreté des installations, conduisent en quatre jours à Itchang, à 400 lieues de la mer, à la porte des gorges du Yangtse par oti on pénètre au Sseu-tchoan.

Le pétrole et le tabac fournissent le plus bel exemple d'invasion commerciale de la Chine par l'Amérique. Malgré les incendies qui se multipliaient au début et ruinaient des quartiers entiers, l'usage du pétrole dans les villes ou dans les campagnes s'est développé avec une rapidité considérable. Sans doute aujourd'hui, sous la pression allemande, il n'est guère de grand centre qui n'ait son installation électrique, mais les bourgs de l'intérieur resteront encore longtemps tributaires de l'Amérique pour le pétrole et les cigarettes : et c'est par ces deux produits que se manifeste le plus nettement l'influence étrangère jusque sur les routes les moins connues des Européens.

Il y a vingt ans, Hankéou ne distribuait guère plus de 20 millions de litres de pétrole; il y a cinq ans, le pétrole américain, celui de Sumatra et Bornéo et le

J04 LA CHINK MODERMSKE PAR L KTRANGER

pétrole russe atteignaient au total un débit de no millions de litres. Depuis la fusion des compagnies américaines et hollandaise, qui entrave la concurrence des produits de Russie ou de Birmanie, les quatre grands réservoirs de Hankéou, ceux qui sont sur la ligne de Péking, à Houyuen et à Sinyang, alimentés par d'énormes bateaux [citernes ou par des wagons citernes, fournissent tout le pétrole de la région. Gallons ou touques en fer-blanc, deux à deux dans des caissettes de bois, se rencontrent aujourd'hui dans la plus petite boutique du coin le plus perdu de province ; et l'ingéniosité du Chinois fait subir les transformations les plus inattendues à ces enveloppes américaines qui deviennent, chez les pauvres, boîtes à opium, coffret à argentetà reconnaissancesdumont-depiété, — deux ustensiles de première nécessité dans les villages, — couvertures de maison, comme nos tôles ondulées, casserole ou gamelle, et ont en outre tant d'autres menues destinations qu'on emploie beaucoup le pétrole à cause de l'utilisation possible de sa touque.

Pour le tabac, l'activité et la réclame de la British American Tobacco Company ont fait l'émerveillement aussi bien des Européens que des indigènes, et le succès a été énorme. Des agents de la société parcouraient toutes les routes d'une région. Arrivés dans un village de quelque importance, ils achetaient tout ce qu'il y avait de cigarettes japonaises ou autres dans le pays : on les apportait sur une place et on brûlait le tout; après quoi les Américains distribuaient gratuitement leurs propres cigarettes, en vantaient la supériorité, vite reconnue dans ces conditions, laissaient ou envoyaient à un Chinois commissionnaire un stock

LE FOVER DES RELATIONS COMMERCIALES lO,!)

énorme de marchandises dont, pendant une quinzaine, le mandataire était encore prodigue; et le produit ainsi installé sans concurrent dans la région, on vendait avec le principe, presque jamais appliqué encore en Chine, de vendre beaucoup en vendant à bon marché. Non contents de cette réclame, les Américains faisaient poser de grandes affiches en couleurs, bien dessinées, représentant des sujets chinois avec des caractères aussi apparents que la marque étrangère de la maison. Les dépositaires distribuaient toutes sortes de cadeaux aux acheteurs, petits plateaux réclame en fer-blanc colorié, peintures de fleurs ou de personnages pour orner les maisons selon l'usage du pays. Malgré les frais considérables d'une réclame aussi intense et aussi étendue, non seulement la compagnie gagna de l'argent dans le Sud et dans la région cantonnaise, mais aujourd'hui, même dans 'le Nord, en Mandchourie malgré la concurrence japonaise, au Sseu tchoan, au Chantong en dépit des Allemands, elle se développe et répand le goût de la cigarette avec une rapidité qui montre combien le Chinois peut vite accepter de nouveaux usages. Malgré l'opposition violente en quelques endroits, où avec rage l'on badigeonnait de chaux et même d'ordures toutes les affiches américaines, pour qu'on ne puisse plus rien voir ni des dessins ni des caractères ; malgré les réunions de patriotes qui voulaient enrayer le mouvement, aujourd'hui il n'est guère de Chinois, du coolie ou du porteur des champs jusqu'au mandarin le plus important qui ne fume la cigarette bien plus que sa pipe à eau à bouffée unique. La conquête de la Chine sur ces deux points, pétrole et cigarette est un fait récent et acquis, tout à l'actif de l'Amérique.

Sans doute c'est grâce à des premières mises de fonds considérables et à une réclame effrénée que TAméricain a pu concurrencer ainsi jusqu'au Japonais ; c'est en tout cas une preuve que le Chinois, même le paysan, n'est point réfractaire à la nouveauté dès qu'elle est à sa portée. De même qu'à toutes les gares, il s'entasse dans les wagons encombrés et mal commodes, il fume à toutes les occasions de flâneries, et elles sont nombreuses dans toutes les classes de la société asiatique. Point n'est besoin, pour expliquer ce succès, d'imaginer des cigarettes à la morphine, des cigarettes opiacées. Le consommateur ne fait point tant de réflexion : il ne fume plus commodément l'opium, il achète la cigarette qu'on lui offre partout et demain peut-être boira-t-il le vin de riz à bon marché et de bon goût qu'une société de distillerie française commence à fabriquer à son usage à Hankéou. Le Chinois qui ne pourra plus prendre d'opium se montrera européanisé enfumant la cigarette et en buvant. Comme il supporte mal nos vins, voilà que nous lui fabriquons sur place des liqueurs locales ! et, demain peut-être, si la réclame française est assez puissante, la science de l'Institut Pasteur modernisera encore la Chine en remplaçant les fumeries par des débits. A Hankéou la distillerie française et la fabrique américaine de tabacs, l'une et l'autre manufacturant de la matière première indigène grâce à des procédés étrangers, développent le petit commerce et contribuent à la transformation sur une grande échelle de toutes les parties de la Chine. L'influence sociale d'usines de ce genre, même si leur chiffre d'affaires est moindre, est bien plus répandue dans le pays que celle des manufactures de thé, dont les cheminées fument sur la concession

Page 1