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LIVRE IV

LE PAYS NOUVEAU La Mandchourie

La Mandchourie, terre vierge et champ social intact. — Le domaine Mandchou. — L'emprunt pour la mise en valeur. — L'occupation russe. — La prise de possession chinoise. — La colonisation japonaise. — La réclamation américaine de la porte ouverte. — Discussion des thèses.

Les trois provinces de l'Est — c'est ainsi que les Chinois nomment la Mandchourie — ont une superficie de 942 000 kilomètres carrés, un peu plus que la France et l'Angleterre réunies et une population de 9 millions d'habitants, à peine 10 par kilomètre carré. Sans doute c'est le berceau de la dynastie, mais à part cela toute cette contrée n'offre guère de souvenirs historiques. Il semble qu'il y ait de vieilles murailles enterrées et que des fouilles dans cette région mettraient à jour les restes d'une primitive civilisation, coréenne à ce qu'on croit; mais il n'y a pas un demi-siècle, le pays était encore presque tout couvert de forêts.

Depuis la guerre russo-japonaise il est devenu comme un nouveau champ de bataille pour les luttes économiques, une sorte de marché international que se disputent les nations les plus commerçantes du monde

et particulièrement rAllemagne et rAmérique, en même temps qu'un champ d'expériences modernes pour l'Empire. En Chine, la Mandchourie est un pays neuf; les consulats s'y installent et les plus actives concurrences commerciales y rivalisent. Peut-être les destinées futures de l'Empire se préparent-elles là.

Situé sur la rive droite du fleuve Amour, c'est un pays généralement montagneux, encore boisé jusqu'à ces derniers temps, comprenant essentiellement : au nord, la plaine du moyen Soungari, gros affluent de l'Amour, et la plaine du Nonni qui grossit le Soungari ; au sud, l'étroite mais longue plaine du Liao. Des ports au sud, de l'importance de Nioutchang et de Dalny, un fleuve navigable au nord, des affluents eux-mêmes navigables — le Soungari depuis Kirin, capitale d'une des trois provinces, le Nonni depuis Tsitsikar, autre capitale — ; îSiy kilomètres de chemins de fer d'ouest en est et 984 du nord au sud, de Harbin à Port- Arthur, assurent les communications à travers cette vaste région.

Le pays est presque entièrement déboisé, sauf le légendaire berceau des premiers chefs de la race, la forêt intangible du massif de l'Est, le Chan Alin, vers la Corée, toute garnie de bouleaux, de chênes, de noyers. L'hiver, d'octobre à mars, la terre et les eaux sont gelées profondément. L'été, le Soungari aux îles mouvantes, large déjà de i à 2 kilomètres, déborde lors des crues et dépose un précieux limon sur le sol fertile tout couvert de hautes herbes et peuplé d'oies, de cygnes et de canards. Des prairies immenses à peine vallonnées, des champs qui n'attendent que d'être cultivés, des pousses folles et des jachères touf-

fues ; du cuivre, du plomb, de la houille, du fer dans les monts, toute la faune sauvage sur leurs pentes, voilà le pays. Les légumineuses y poussent facilement ainsi que le millet, le sorgho dont on fait des gâteaux et de l'eau-de-vie, le maïs, l'orge, le froment, le sésame; on y rencontre en abondance le tabac, le pavot, la précieuse herbe oula et la plus précieuse plante ginseng, produit pharmaceutique d'un prix considérable, et enfin les fameux haricots, les fèves soja, qui sont devenus la plus grosse richesse actuelle du pays et qu'on manufacture même près de Paris, aux Vallées. Jusqu'ici, la région était restée le domaine des nobles Mandchous, le fief des gens du clan impérial. Ils vivaient là au large et à l'aise, de chasse, d'agriculture et d'élevage du bétail, faisant travailler des populations saisonnières qui venaient duTcheli et du Chantong planter et faire la moisson là où la terre était défrichée. Ces aristocrates et leurs grandes familles avaient leurs tribunaux, leurs usages, leurs écoles, leur organisation par bannières jaune, blanche, rouge ou bleue, leurs centres; et le Chinois qui venait dans le pays ne pouvait, selon la tradition, s'y installer (et cette coutume est encore appliquée en certains endroits) qu'après s'être fait inscrire à la police; et encore devait-il être seul, sans femme ni enfants, ce qui le privait de foyer et n'ouvrait la porte qu'au nomade. Il y avait des villes, oii la promenade au long de la berge du fleuve était toute planchéiée : comme Kirin brûlée aux trois quarts, le 8 mai 191 1, après un feu de vingt-quatre heures, dont on estime les dégâts à plus de 60 millions; il y en avait d'autres comme Tsitsikar, sans murailles, et dont toutes les maisons coquettes et riantes étaient couvertes en chaume.

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Et voilà qu'au cours de 1907, tout ce bel état changeait ; et ce n'étaient pas les étrangers qui avaient accompli la transformation sociale, économique et politique qui bouleversait tout le pays; c'étaient les Chinois, les Chinois impatients de la domination mandchoue. Ils renversaient eux-mêmes, en 1907, ce dont s'étaient accommodés les Russes; et le 11 avril 191 1, en signant avec les représentants d'un consortium des banques françaises, anglaises, américaines et allemandes, un contrat d'emprunt de 25o millions, dont une partie doit servir au développement de la Mandchourie, c'est encore le Gouvernement chinois qui entend réaliser dans le pays ce que les Japonais euxmêmes n'ont pas fait. On engage, pour mettre le pays en valeur, les droits sur l'alcool et le tabac et les droits sur la production et la consommation dans les trois provinces : dans le cas où cela ne suffirait pas, d'autres revenus de Mandchourie seront encore consacrés à cette entreprise. Le Gouvernement chinois va indiquer aux quatre puissances comment il projette d'employer leur argent pour la transformation de ce pays, oii deux autres grandes nations, la Russie et le Japon, usèrent tant de leurs efforts; les banques notifieront dans les six mois leur adhésion au programme qui servira de base à l'émission publique. Quelle plus grande nouveauté attendre de la Chine ! Comment en est-on venu là?

La domination russe qui était aussi l'époque mandchoue, dura jusqu'à la guerre. Après la défaite des Russes vinrent les revendications chinoises, la curée, qui s'exerça à la fois aux dépens des Mandchous et des Russes; la collaboration japonaise était recherchée; elle ne montra pas d'empressement. Enfin, ce fut la

Une maison de commerce et son enseigne, à Kirin, en Mandchourie.

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dénonciation américaine, puis la politique de la porte ouverte que l'appui des finances internationales semble devoir assurer.

Les belligérants de 1904 ne s'avisaient pas de la richesse du champ de bataille sur lequel ils luttaient; ils s'étaient d'ailleurs engagés à respecter son intégrité. C'est seulement après le retrait des forces militaires japonaises et russes que la Chine s'avisa d'exploiter le trésor dont elle avait, semble-t-il, fait jusque-là si peu de cas.

Les Patsi, ou Mandchous des bannières, gardaient la frontière. L'empereur leur donnait des terres avec ou sans titre de propriété et ils vivaient là ne pensant pas qu'on viendrait un jour leur disputer ces champs. Ils ne payaient rien, à peine quelques-uns fournissaient-ils des redevances de nourriture; et voilà que tout d'un coup, à la fin de la vie de la vieille impératrice, les Chinois, sous prétexte de réforme, font irruption sur ces domaines, ils exigent des impôts, multiplient les taxes pour les écoles, pour la police ou plutôt pour les gendarmes qui remplaceront les soldats. Un vice-roi, un homme du Sud, un Foukiennois, prenait la place du Maréchal tartare, amenant à sa suite trois ou quatre cents jeunes gens à caser; c'était le début du régime nouveau. Les places n'étant pas assez nombreuses pour que chacun d'eux eût une fonction, on en fit entrer un bon nombre aux écoles, ce qui leur assurait l'habit, le logement et la nourriture; et ce qui permettait d'envoyer à Péking les plus beaux rapports sur la fréquentation des établissements d'enseignement qui se créaient tous les jours. Cette création ellemême n'était pas une charge : en effet tel marchand du Sud avait-il un peu d'argent, il ouvrait une école mo-

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derne; il commençait la bâtisse, puis demandait des terres pour subvenir à l'entretien de l'école : et pour ce bon motif elles étaient accordées aussitôt. Il les faisait valoir, attribuait à l'école le dixième du revenu ainsi obtenu et gardait le reste, enbon homme d'affaires.

Non seulement le Mandchou devait désormais payer de fortes redevances pour ses terres, mais, en outre, le nouveau régime portait que désormais seuls les tribunaux chinois connaîtraient des procès mixtes appelés jusqu'alors devant le tribunal mandchou. Aussi tout l'argent apporté par les Russes quitta bientôt le pays : un gros commerce de lingots se ût par le Chantong et le Tcheli où le métal était plus cher parce que plus rare; et aux premiers jours de la curée, les nouveaux mandarins en firent de gros envois à leur famille restée dans la province natale.

Le nouveau régime non seulement reléguait les vieilles familles mandchoues, les aristocratiques premiers occupants, mais il créait des situations économiques difficiles ; de grosses maisons chinoises durent emprunter aux banques étrangères, hypothéquant pour cela leurs boutiques et leurs biens, et les dettes montaient tellement qu'à un moment les prêteurs pouvaient devenir propriétaires ; pour éviter pareille abomination, le mandarin gouverveur dut prêter à ces marchands pour qu'ils se libérassent avec l'étranger. C'était maintenant au Trésor qu'ils étaient redevables de ces fortes sommes et comme ils ne pouvaient s'acquitter de ces grosses dettes qu'avec beaucoup de temps, le Trésor, sans métal et sans garantie émit du papier en masse : telle est l'origine de la situation financière si grave de ce pays pourtant riche par nature et où le Russe avait apporté beaucoup d'argent.

Les Russes avaient gâté les Chinois. Ils occupaient le pays sans le pressurer. Pour subvenir aux frais d'entretien des nombreux gardiens de la voie ferrée qu'ils avaient construite, ils prélevaient bien un impôt, mais si léger que le Chinois n'y voyait que justice. D'ailleurs, le Russe payait largement, et le paysan en prit des habitudes de bien-être et de dépense qu'il ne peut plus satisfaire maintenant que le Japonais ou le mandarin chinois n'agissent point avec cette prodigalité. Les Russes avaient la puissance de l'argent qui leur mettait le commerce en main; c'est ce nerf qui manque à leurs successeurs, et que veulent acquérir par un emprunt les réformateurs patriotes d'aujourd'hui. Tandis que les Japonais n'eurent jamais d'autre influence que celle qu'ils obtinrent grâce à leurs écoles (car leur papier n'avait guère cours), les Russes qui ne possédaient pas d'écoles, avaient de l'argent et des soldats. La banque, le chemin de fer et la troupe leur suffisaient pour tenir le pays. C'est ainsi qu'ils ont pu occuper deux ans le palais impérial même de Moukden, le rendre et y revenir à leur gré.

Le Japonais qui n'apportait pas d'argent, le Chinois qui, pour en avoir, levait des masses de petites taxes sur le peuple, taxes sinon accablantes tout au moins agaçantes, tous les deux, quoique asiatiques, étaient moins bien accueillis du paysan que le blanc. Le nouveau régime inaugura de curieux procédés. On vendit de fausses autorisations pour ouvrir des fumeries, pour ensemencer le pavot, pour fumer, pour vendre la drogue ; après quoi des satellites préposés à ces fonctions, faisaient des rafles de tout l'opium, en rapportaient des milliers d'onces au mandarin qui les revendait ensuite pour son compte à haut prix. Un fonction-

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naire en quittant sa charge emportait tout ce qu'il pouvait d'argent. Le nouveau régime chinois installé en Mandchourie était donc tout l'opposé du régime d'occupation russe. Celui-ci ne touchait ni à la dignité ni aux ressources de la noblesse et enrichissait même le peuple ; l'autre vexait ou même dépossédait les familles pensionnées par la Cour et pressurait le colon qui s'établissait.

L'émigration chinoise n'est venue dans la région que depuis cinquante ans, derrière les Russes. Auparavant le pays était si négligé par les Célestes qu'on le céda bien volontiers à la première demande moscovite. Les colonies chinoises d'entrepreneurs d'affaires, de commerçants subirent l'attrait de Targent, de la puissance, de l'initiative des Russes : ils accoururent si nombreux que tels des parasites ils eussent étouffé par leur nombre la colonisation moscovite, si le gouvernement de Pétersbourg n'avait pris soin de la renforcer au fur et à mesure. Dès que le chemin de fer fut construit par les Russes, même celui de Khabarovsk, les Chinois venaient en profiter comme ils viennent profiter des progrès matériels que nous apportons en Indo-Chine. L'émigré du Chantong ne restait d'ailleurs pas toujours en Mandchourie : mais, sa literie sur le dos, il allait au nord ouvrir une autre terre, sans persévérer, si la première récolte ne lui avait pas donné satisfaction.

La Russie exerçait pacifiquement cet attrait sur le pauvre Chinois : ses bateaux sillonnaient l'Amour, établissant ainsi la jonction entre deux tronçons du Transsibérien, quand le Japon, après avoir battu la Chine en 1894-1895, émit les prétentions suivantes : l'indépendance de la Corée, la cession de la Mandchourie du Sud avec, d'une part, Port-Arthur à l'en-

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trée du golfe du Petchili menaçant directement Péking — ce qui plaçait la Corée libre entre le Japon proprement dit et une possession continentale japonaise, — et d'autre part Moukden, berceau de la dynastie et lieu de sépulture des ancêtres impériaux ; enfin un droit d'entrepôt dans l'intérieur analogue à ce qu'avait obtenu la Russie en 1881 au traité de Saint- Pétersbourg. La Russie se sentit devancée; de concert avec la France et l'Allemagne, elle obtint que le Japon n'occuperait pas Port-Arthur. Quant à la Corée, quoique Lihongtchang, négociateur du traité de Simonoseki, estimait <( que la Corée est le mur qui protège les trois provinces de l'Est, étant pour la Chine ce que les lèvres sont aux dents », quoiqu'il pensât que tout malheur pour elle serait aussi un malheur pour l'empire du Milieu, le petit pays devint indépendant. Alors, la Chine autorisa la Russie à construire le double transmandchourien — plus de 2600 kilomètres qu'on acheva en cinq ans — et lui accorda, au terminus sud de la ligne, Port-Arthur et Dalny. La Chine n'abandonnait d'ailleurs rien de ses droits souverains. Elle permettait de construire et d'exploiter, se réservant de racheter trente-six ans après la mise en exploitation, les 940 kilomètres de Harbin-Port-Arthur, dont au demeurant elle était propriétaire après quatrevingts ans ; et le texte du i5 mars 1898 faisait observer que loin de léser les intérêts d'aucun Etat étranger, l'ouverture de Dalny créait pour le commerce et l'industrie un nouveau marché très étendu. Alors prirent naissance ces créations considérables : Port-Arthur, Harbin, oii, en 1897, il n'y avait qu'une maison solitaire, une distillerie chinoise et qui compte maintenant 40000 Russes, 4 moulins à vapeur et trois villes jux-

taposées, la ville administrative et les deux villes de commerce, Pristan pour les Russes, Foukiatien pour les Chinois : Dalny enfin qui a aussi son port, sa ville de commerce et sa ville des bureaux. Tout cela s'organisa de par la volonté officielle et quoique le terrain du chemin de fer fût longtemps interdit aux particuliers, ce qui arrêta l'essor du commerce et de l'industrie, néanmoins le Japon s'alarma tant de ces efforts féconds qu'il fit la guerre de 1904-1905.

La Russie était arrêtée. C'était ce que voulait le Japon qui obtenait dix ans plus tard ce qu'il avait demandé en iSgS : il isolait d'abord la Corée et le 29 août 1910, il l'annexait.

Ce fut alors l'affolement à Péking : les prévisions de Lihongtchang se réalisaient ; la Mandchourie n'était plus protégée... que par les traités internationaux garantissant l'intégrité de l'Empire chinois.

L'article 4 du traité de Portsmouth du 5 septembre 1905 stipule que le Japon et la Russie s'engagent réciproquement à ne mettre aucun obstacle aux mesures générales, applicables également à toutes les nations, que la Chine pourrait prendre pour le développement du commerce et de l'industrie en Mandchourie.

Ce sont précisément ces mesures que la Chine va indiquer aux banques des quatre puissances fournissant l'emprunt de 25o millions en 191 1 . Quelle sera la nouveauté de ces mesures par rapport à celles prises dans le même but depuis I905, de concert avec le Japon qui succédait à la Russie?

La colonisation russe en Mandchourie datait du traité de Simonoseki. Elle se manifesta d'abord par

l'obtention de la concession du chemin de fer de Vladivostock en septembre 1896; puis par la prise à bail pour vingt-cinq ans au moins de Port-Arthur et des baies voisines, le i5 mars 1897, et par la construction du chemin de fer Harbin-Port-Arthur, avec ses annexes nettement militaires. Elle se manifesta davantage par l'aménagement de Dalny sur le modèle d'Odessa, par l'exploitation du bois du Yalou, du minerai de charbon de Foushun, des richesses agricoles, blé et betterave. Des moulins, des sucreries s'installent : des villes sont fondées, les champs cultivés et les mines ouvertes. L'occupation par les cosaques, c'est en effet beaucoup plus la colonisation par le travail que par l'intimidation qui oblige le plus faible à produire pour le plus fort. Comme la colonisation des Allemands au Chantoung, ce fut une colonisation avec de grands moyens, mais non à bon compte.

Pour l'organisation de la Corée, le Japon dépense par an 10 à 12 millions de yen (à 2 fr. 58}, et enMandchourie jusqu'ici, de concert avec la Chine, il ne fait guère que reprendre au mieux l'œuvre russe : il n'inaugure pas. La compagnie du South Manchuria Railway cumule, multiplie les entreprises, fait un gros effort et de grosses dépenses, surtout de travail, pour obtenir le plus gros résultat, mais elle ne prend pas d'initiative hardie comme faisaient les Russes. Dans le second semestre de 1910, elle arrive à un trafic total de 752334 tonnes de marchandises, dont 427437 de soja, 70048 d'autres céréales, ii5oo4 de tourteaux, 91 371 de charbon et 46386 de divers, mais elle n'a rien créé. Et pourtant les Japonais sont plus nombreux en Mandchourie que ne le furent jamais les Russes !

Au 3i décembre 1910, rien qu'à Dalny, on en compte 2/250 pour 46700 Chinois, 80 Anglais, 25 Russes, 19 Coréens, 8 Américains, 8 Allemands et 8 Grecs; à Port-Arthur, ils sont 8 65o; à Liaoyang, 2660; à Moukden, 2720; à Tchang-tchun, 2540; à Foushun, 3 58o; à Penchihu, 3 080; à Antoung, 5840; à Tiehling, 2 200.

D'ailleurs les réformes administratives : organisation à l'essai de la justice nouvelle et de la gendarmerie, création de délégués des écoles, constructions de briques pour les yamens mandarinaux, les écoles, les théâtres souvent — car ce sont les trois premiers édifices qu'élève toute ville nouvelle s'installant dans la campagne mandchourienne, — tout cela a eu le résultat suivant : Sieliang, le vice-roi de Mandchourie, a dû avouer que les dépenses étaient supérieures aux recettes de 7 à 8 millions de dollars, soit de 16 à 18 millions de francs. Les autorités chinoises de Moukden songent à fonder un institut de sériciculture pour que l'exportation des tussahs de soie se développe, et peut-être à reprendre l'exploitation des mines d'or. Mais quelle méthode suivront-elles, quelle assurance donnent-elles d'éviter le désordre? Leur venue au pouvoir a été marquée par l'anarchie gouvernementale, la rapacité administrative, l'apathie économique. Quelles sont les garanties nouvelles contre le renouvellement de ces abus?

La Chine est aujourd'hui soumise à toutes les suggestions d'intéressés qui la provoquent à multiplier ses dépenses sans se soucier de les ordonner. On la voit disposée à sortir de l'argent, à faire des commandes, et l'Allemagne bénéficie de sa protestation de 1895 en passant des marchés de fournitures d'électricité et de

chemin de fer. L'Amérique dénonce les Russes à Harbin pour avoir des commandes de la Chine avec laquelle elle se croit dans les meilleurs termes. La Russie du moins voulait retarder cette chasse à la commande; elle n'eût pas poussé les Célestes à ouvrir la Mandchourie, ni fait aucune entreprise pour accaparer le commerce : elle se contentait pour le moment de laisser vivre les Chinois de leurs petits métiers. Pour la première fois seulement en 1908, quelques produits manufacturés des usines de Moscou pénétrèrent à Changhai par la voie sibérienne, en même temps que se traitaient quelques affaires de tabac. Aujourd'hui, il a fallu ouvrir une salle de vente à la Bourse de Harbin comme point central d'approvisionnement, et surtout pour faciliter l'écoulement, même à bas prix, du stock de marchandises que les négociants étrangers veulent enfin liquider. La Russie, elle, n'avait point fait de commerce; c'était assez pour elle démettre son argent dans le commerce local. Elle n'avait point fait violence aux Mandchous autochtones qui ne se mêlaient guère aux pauvres colons célestes, assez industrieux sans doute et laborieux, mais sans ressources. Elle avait pratiqué la politique que le Japon assurait ensuite par ses traités avec la France du 10 juin 1907, et avec la Russie du 17 juillet de la même année : le commerce égal pour toutes les nations qui, dès ce moment, installent des consulats en Mandchourie.

Mais l'Amérique s'alarma; elle soupçonna une violation du principe dit de a l'égale opportunité pour tous » dans la clause réservant aux Japonais l'exploitation, le long de la ligne Antong-Moukden et du Sud mandchourien, des mines de Foushun et de Yentai. On craignait qu'il y eût d'autres clauses secrètes

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leur octroyaiiL d'autres avantages. Tandis que les journaux japonais publiaient que l'Amérique s'efforçait d'acheter les districts de Tchangpéchan et Maoeulchan pour jouer un rôle actif dans les entreprises minières, les exploitations forestières, les chemins de fer, etc., le New-York Herald établissait un agent à Péking. La politique du gouvernement de New-York vis-à-vis de la Chine, se dessinait à peu près comme suit.

Les États-Unis entendent soutenir l'intégrité territoriale, administrative et commerciale de la Chine; leur passé montre qu'ils ne peuvent être soupçonnés d'exploitation égoïste de ce pays. Leur seul but est d'aider l'Empire à ne relever que de lui-même. Maintenir la porte ouverte est une question de justice envers la Chine et envers les trois grandes puissances commerciales l'Amérique, l'Allemagne et l'Angleterre, toutes trois vendeuses et intéressées à ce qu'un grand marché ne leur échappe pas. C'est la force commerciale se mettant en travers de la force militaire russe ou japonaise. Il faut faciliter la libre mêlée, dans le commerce international, de races différentes et non inférieures ou supérieures.

Or, dans ces dix dernières années, le commerce américain a baissé en Chine. C'est l'Inde et la Russie, pour le coton et le pétrole, qui en ont profité et l'Angleterre, l'Allemagne, la France et la Belgique, pour la mécanique et l'acier. Quoique, depuis 1909, l'Amérique ait placé plus de 90 millions de dollars or en Chine, — presque un demi-milliard, — ses ventes de ûlés de coton ont baissé de 60 p. 100; les minoteries de Changhai et de Mandchourie ont réduit considérablement les achats de farine américaine; les efforts

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d'un syndicat de meunerie ont avorté et la perte n'a pas été compensée par la fourniture de matériel pour les moulins. Le pétrole américain n'a conservé son avance sur celui de Sumatra, de Russie et du Japon qu'en baissant de 12 p. 100 en 1910 les prix de 1909. La mise en valeur des bois du Hokkaido, au Japon, et du Yalou, sur la frontière coréenne, a arrêté l'exportation des bois du Pacifique; le yacht du prince Tsai Hsun, chef de la marine chinoise, sort des ateliers japonais.

La population chinoise a bien plus besoin de terrains d'expansion que les Japonais, qui, au demeurant, ont déjà la Corée et Formose; le Hokkaido, par exemple, n'est pas si peuplé que le Chantong. D'autre part, dans le travail local, comme marchands et comme agriculteurs, les Chinois obligent les Japonais à leur céder le pas. Le gouverneur japonais du Kantong a créé des champs d'expériences pour installer des jardins potagers et des vergers et avait le projet de créer des fermes modèles pour le repeuplement forestier et fruitier; l'entreprise n'a pas donné tout ce qu'on en attendait. Quelle que soit la mise en valeur de la Corée par le Japon, l'expérience semble prouver que pour l'agriculture et le commerce, la Mandchourie sera mieux exploitée par la Chine même que par le Japon, pourvu toutefois que les ressources ne lui manquent pas. Resterait à démontrer, il est vrai, que la Russie et le Japon, agissant de concert, ne se faisant pas concurrence — la première étant surtout une puissance agricole, la seconde une puissance industrielle — ne serviraient pas aussi bien au développement de la région que les appétits allemand, anglais ou américain*

La compagnie sino-japonaise des forêts du Yalou, au capital de 3 millions de dollars argent (à 2,28) fourni moitié par chacun des deux Etats, avec un directeur de chaque puissance et un manager local ayant ses bureaux sur les chantiers, et reboisant selon les indications japonaises, opère dans les conditions les plus propices à développer le commerce du bois de charpente. La décision avec laquelle le Japon a exigé le raccordement du Transmandchourien avec le Transcoréen par la réfection de la ligne Antong-Moukden et la rapidité avec laquelle il l'opère ne peut que servir la Mandchourie. Mais, d'autre part, il est certain que l'opposition faite au projet Kintcheo Tsitsi kar Aigoun, ou Sinmingf ou Tsitsi kar est peut-être moins profitable à la mise en valeur du pays. Le Japon a fourni moitié du capital de la ligne de Tchangtchun à Kirin, 120 kilomètres, et le projet prévoit le prolongement vers Ningouta et le nord de la Corée.

En résumé, ce sont les Russes qui ont donné l'essor à la Mandchourie, encore qu'ayant vu grand et loin, pour Dalny la lointaine^ par exemple, ils n'aient point eu le temps de réaliser leurs projets. Les Chinois n'ont fait que profiter et de l'argent et des efforts apportés en ces pays neufs. Il suffit d'avoir vu les désordres d'Harbm, avant l'entente de juin 1909, et de connaître la situation de la compagnie de l'Est chinois, pour ne plus douter des difficultés qu'éprouvent encore les mandarins modernes le plus au courant des choses d'administration européenne, pour régler avec méthode la marche des affaires, même quand ils sont très exactement prévenus et guidés. Les Japonais, obligés à plus d'épargne, apportent du moins dans la conduite des entreprises une ténacité et un esprit de suite, une

connaissance et des usages asiatiques et des appétits mondiaux, qui en font à coup sûr de meilleurs guides que les Américains pour la mise en valeur de la Mandchourie. Il ne leur manque que l'argent dont les Chinois jusqu'ici fournissaient la meilleure part pour les collaborations. Ce sont les Japonais qui ont développé pour le marché de Tchangtchun le commerce de soja qui est la principale exportation actuelle de la région. Les Chinois ont eu beau s'acharner à mettre en mauvaise posture les minoteries et les sucreries russes en ne fournissant la matière première qu'à des prix trop chers pour qu'il y ait avantage à la manufacturer, et ce dans la pensée de racheter les usines aux étrangers : on peut dire certainement que les Japonais servaient plus ce pays que ne faisaient les Chinois eux-mêmes, spéculateurs et xénophobes.

Quelles nouveautés produira encore cette terre déjà tant de fois champ d'expérience, sous l'influence des Etats-Unis qui voient en elle un marché idéal? C'est ce qu'on ne saurait prédire.

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