LA CÔTE CHINOISE
quelque nourriture en grattant le peu de terre qui séparait les monts de la mer, à défaut d'exploitations possibles à l'embouchure des rivières qui s'enlisent, peu capables de pratiquer l'élevage, quoique le Taitcheo soit aussi réputé pour ses bœufs que pour ses brigands, il ne leur restait plus qu'à travailler sur les flots et à se faire forbans. Leurs jonques noires décorées de bandes de couleurs vives blanc, rouge et vert à la ligne de flottaison, et d'énormes yeux ronds blanc et rouge à l'avant étaient la terreur du cabotage paisible.
Malgré cet immense développement des côtes, le Chinois n'est guère un homme de mer. On a dit que nos officiers reconnaissaient les Chinois pour les premiers navigateurs du monde : ils sont en effet d'excellents marins d'eau douce. Leurs rivières, larges parfois de plusieurs kilomètres, ont même, comme le Yangtse à Hankeou, des vagues qui arrêtent la petite navigation à vapeur d'une rive à l'autre et donnent le mal de mer à la plupart de ceux qui sont obligés de traverser sur les voiliers faisant alors le service. Ils acquièrent aussi une rude expérience en faisant des traversées souvent dangereuses sur des lacs considérables comme ceux du Hounan, du Kiangsi, du Kiangsou, du Nganhoei, qui sont de vraies petites mers agitées et perfldes. Passeurs, haleurs, rameurs, caboteurs et pêcheurs de grand mérite ils furent aussi des flibustiers fameux. Mais des navigateurs, des marins au long cours, des armateurs — et pourtant leur goût du commerce aurait dû les y pousser, — on n'en voit pas à proprement parler en Chine.
Certes ils manient l'aviron, la godille, la rame —
î8S LA CHINE MÉRIDIONALE
même avec le pied — la pagaie, la gaffe, le croc, la perche, l'amarre avec l'habileté des plus expérimentés ; ils savent tous les secrets de la mâture ou de la voilure, que celle-ci soit en toile ou en paillasson, larguer ou déferler, carguer et amener, amurer du côté d'oii souffle le vent ou seulement bourcer. Ils savent bien louvoyer, se tenir à la cape et ne pas se contenter de mettre en poupe et d'aller où le vent les porte, ce qui est preuve de leur adresse. Ils ne sont ni ignorants ni malhabiles pour les manœuvres de mer, mais dès qu'ils perdent de vue des points de repère que la routine leur donne, ils sont livrés au hasard pour leur route et échouent souvent ailleurs qu'au port. Dans l'obscurité, ils ne savent plus se diriger.
Soit que les périls de la navigation aient épouvanté ces terriens, avec quelque raison d'ailleurs dans ces parages oiiles ports ne sont pas tous sûrs et les|seuils, en tout cas, d'accès malaisé, soit que la mer n'ait point eu d'attrait pour eux, ils ne pratiquèrent et ne pratiquent encore pas la haute mer. Il n'est pas prouvé qu'à la belle époque, au septième siècle, sous les Tang, les jonques chinoises, même en cabotant, visitaient toute l'Asie et qu'il y ait eu des services réguliers unissant les ports de l'Empire avec les îles de la Sonde, Ceylan et l'Arabie.
Ces inventeurs de la boussole se dirigent d'ailleurs mal, ne savent pas calculer leur route pour aller d'un endroit à un autre si le vent n'est pas égal et de vitesse régulière ; on ne les voit pas les émules de ces Arabes du septième siècle, dont nous avons les récits de voyages et qui fréquentaient leurs côtes. Même quand, au début du seizième siècle, les Portugais eurent abordé en Chine, on ne découvre pas aux Chinois