‹ La Chine moderneChapitre 24 sur 38 · LA COTE CHINOISE T9I · texte numérisé non relu

LA COTE CHINOISE T9I

C'est qu'en effet la côte chinoise n'est point aménagée pour tirer parti de la mer; on relâche aux promontoires, mais la baie ne se prolonge pas par une vaste plaine fertile qui puisse alimenter la navigation. Si, dans la plaine du Nord qui meurt sur une mer d'ailleurs mauvaise et sans abri, il n'y a ni bois ni pâturage, ni aucun aménagement comparable à ce que nous avons fait des Landes, à ce que les Pays-Bas ont fait des polders, sur la côte méridionale, plus sûre depuis la navigation à vapeur, les vallées chinoises sont presque aussi isolées et indépendantes que les fjords norvégiens; certaines ont gardé les mœurs sauvages rudes et primitives de solitaires qui n'ont point de contact et entre lesquels l'homogénéité vient du manque de rapports. La mer ne les a pas unis; c'est à peine s'ils ont utilisé les chenaux à l'intérieur des terres, quand la marée leur apporte l'animation et le mouvement, et les goulets entre les îles; tous ces pays montagneux avaient si peu d'échanges à faire entre eux !

Wentcheo fut ouvert au commerce étranger parce qu'étant plus proche que Foutcheo des plantations, on pensait qu'il deviendrait le port du thé : il n'en fut rien. Voilà seulement que les vapeurs commencent à transporter de Wentcheo vers le Chantong les planches et les voliges du sud du Tchekiang. C'est à peine si jusqu'ici le cabotage avait de quoi s'alimenter dans le Foukien et le Tchekiang. Les riches compagnies étrangères ne desservent régulièrement que les ports du Sud, de Foutcheo à Hong Kong par Amoy et Soateo; mais combien sont misérables les bateaux côtiers faisant le service indigène, sinon entre Foutcheo et Santouao, du moins entre les ports non ouverts de Tsiuentcheo et Hinghoa, et Foutcheo.

Je n'oublierai de longtemps un voyage que je fis sur cette ligne ainsi que le spectacle de tous ces passagers parqués pêle-mêle; au milieu de l'entassement, un riche Chinois étendu à l'aise sur un immense sommier bas avec matelas et couvertures, et autour du cadre de bois ses domestiques allongés soignant le panier ouaté qui maintient sa théière dont l'eau doit être entretenue bouillante. Ce voyageur, ayant retiré sa robe, se trouvait en caleçon de soie lie de vin et ne faisait même pas un mouvement pour allumer les cigarettes qu'il fumait; près de sa tête, un panier à claire-voie avec un filet dessus comme couvercle contenait en outre d'une cuvette émaillée et d'un torchon pour la toilette, un service à opium, une boîte à thé, des boîtes de dessert et de sucreries, de petits pains mollets, une bouteille de Champagne à manchon doré; il fallait voir la placidité de cet homme au milieu des cris assourdissants de tous ses voisins coiffés de casquette ou de béret, sales, graisseux, puants et en haillons. Un autre jour, je rejoignis au mouillage en pleine mer un bateau à vapeur chinois à Tsiuentcheo; le temps était horrible, et pour me hisser de mon embarcation dans le vapeur fortement ballotté par la vague aussi, c'était un véritable exercice de gymnastique; les coffres des voyageurs étaient jetés pêle-mêle et ficelés de cordes afin de les retirer quand ils tombaient à la mer. Les cabines ressemblaient plutôt à des cages à lapin malodorantes, sans literie, sans place pour un siège, sans autre lumière qu'un fumeux petit quinquet à pétrole : et quelle atmosphère écœurante ! Ces services à vapeur récents, services pour passagers à défaut de marchandises, sont pourtant de la Chine moderne !

Les villes elles-mêmes ne sont pas beaucoup plus

Un pèlerinage à la montagne.

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engageantes sur ce rivage. A Amoy, par exemple, derrière la façade du quai oii s'alignent dans chaque port les mêmes maisons de commerce, compagnies de navigation, banques, magasins et entrepôts, ainsi que la douane, la ville est d'une saleté, d'une humidité, d'une obscurité répugnantes. Une boue noire et gluante s'étale dans les rues empuanties de charognes en décomposition, de détritus de légumes et de fruits, encombrées de cochons pataugeant et reniflant dans tous les liquides, de bêtes cousues de plaies et de croûtes, de portées de jeunes chiens geignant et de petits cochons à la mamelle. Les moindres impasses sont bondées de mangeurs attablés aux cuisines volantes où se préparent des fritures, des bouillons et toutes sortes de victuailles; ces mets suffiraient à vous dégoûter, si le cœur ne se levait encore à la couleur des viandes avancées, à reflets bleus ou verts, dont se nourrissent les débardeurs du port, gens musclés dont presque toujours une partie du corps à nu étale une mauvaise plaie. Les Européens habitent, il est vrai, sur une île en face, partageant les hauteurs, boisées parfois, avec de riches Chinois revenus de Manille, où ils n'ont pas accepté de subir le régime américain. Soateo, création européenne, est déjà plus coquette, sauf le bourg chinois qui conduit à la gare d'où le train, en une heure et demie, à travers les champs de canne à sucre, de légumes, de patates douces, de raves blanches, et les vergers d'orangers, conduit à Tchaotcheo situé à 40 kilomètres. Les jeunes employés de la ligne, fort élégamment chaussés et coiffés, gardent la natte, mais sont européanisés comme si tous revenaient de Singapoure, dont ils ont rapporté leur mode de boutons multicolores en verroterie : ils se montrent

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d'une courtoisie qui manque aux anciens élèves hautains du collège de Nanyang en fonctions sur les lignes de Tchékiang. La ville, oii réside le taotai, ne manque pas de larges rues, bien pavées de carreaux é^aux et de dalles plates exactement jointes; le quartier de la cathédrale, autant que la grande artère du commerce, rivaliseraient avec ce qu'il y a de mieux en Chine, à Tchentou au Sseutchoan ou à Tayuen au Chansi; on sent vraiment une ancienne capitale provinciale. Au delà de la sphère de Canton-Hong Kong, ni Hoihao, ni Packhoi ne méritent plus de critiques.

Si exactes que soient ces descriptions de la côte chinoise, il faut reconnaître que, surtout dans les ports ouverts aux Européens, mais parfois sans l'intervention de ceux-ci, il y a eu du changement. Les Chinois ont achevé seuls les i3o kilomètres de voie ferrée de Changhai à Hangtcheo, après un peu plus de deux ans de travaux. Ils ont créé, au capital de i million de dollars, une compagnie de navigation Ningchao : celleci, en attendant l'ouverture du chemin de fer Hangtcheo-Ningpo par Chaosing, concurrence les bateaux quotidiens anglais et français entre Changhai et Ningpo, qui partent à cinq heures du soir des deux extrêmes et arrivent le matin à destination. En réorganisant la police de Soutcheo, ils en ont remercié le chef, un étranger, qui était en fonctions depuis douze ans, et ont fait de même à Ningpo.

Quoique les missionnaires lazaristes aient opéré une transformation économique remarquable à Haimen et à Tsukodié dans l'archipel des Tchousan, Wentcheo reste une ville de province qui se transforme peu ; chaque commerce y a son quartier : étains, gongs en cuivre, broderies, tapis, nattes et sandales de paille

La cote chinoise 19S

de riz, bibelots en bois et en « pierre à savon », porcelaines, ornements funéraires en papier, etc. Les écoles ne s'y sont pas développées aux dépens des nombreux temples, même de femmes; et les Japonais n'ont point réussi à s'installer dans la région des mines d'alun ou des plantations de thé aux limites du Foukien.

Trois bateaux locaux se font une concurrence ruineuse entre Santouao et Foutcheo ; les dépôts de pétrole américain s'installent au premier de ces deux ports, et l'importance du second, capitale de la province, du moins au point de vue du commerce du thé, du bois de construction et du camphre, a diminué. A moins que l'arsenal ne soit réorganisé comme on l'a déjà vu, ou que le thé ne soit travaillé avec plus de soin, Foutcheo semble perdre sa place dans le mouvement de modernisation de la Chine.

C'est le contraire qui se passe à Amoy, à la suite du retour d'émigrés chinois rentrés au foyer avec quelque aisance; l'un d'eux y a acclimaté les plants de canne à sucre de Java et des Philippines. On y trouve des fabriques de verre, d'allumettes, de chapeaux de paille et de nattes, ainsi que de bougies, de savon et de conserves. Mais le chemin de fer qui doit aller à Foutcheo en suivant la côte et en desservant Hinghoa et Tsiuentcheo, n'a encore guère que sa jolie gare en briques rouges, ses cours et logements pour tout le personnel de l'administration, même le plus infime; quelques wagons construits en Amérique portent la plaque Arnhold, Karberg; les rails marqués de caractères chinois sont fournis par Hanyang. Comme toute la ligne projetée est en plaine vers le sud et ne nécessite pas de travaux d'art jusqu'à Tchaotcheo, elle ne peut man-.

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quer d'être construite, d'autant plus que la communication maritime, directe d'ailleurs entre les deux extrêmes, n'est assurée convenablement que par un service japonais. Soateo a construit sa ligne grâce à un puissant actionnaire du pays qui s'était enrichi à Java et qu'on a obligé presque à en être l'unique propriétaire. Le point de la côte qui se modernise le plus est la région qui subit l'influence cantonnaise. Le plan d'une ville nouvelle a été dressé, et on en a bâti déjà une grande part à Heungcheo, dans l'espoir de remplacer Macao, dont il est distant de i8 kilomètres, et de déplacer le commerce de Hong Kong. Le malheur est qu'on ait bâti les maisons, d'ailleurs très confortables, avant d'avoir creusé le port, ce qui est indispensable à cause du peu de profondeur, et construit le brise-lames nécessaire à la tranquillité des eaux, ainsi que les jetées et les docks prévus. Jusqu'ici cette affaire gigantesque apparaît surtout comme une entreprise de spéculation. Les 80 kilomètres du chemin de fer de Sunning sont livrés à la circulation et ont été construits par un Chinois retour d'Amérique, avec de l'argent souscrit aux trois quarts par des gens originaires de la province, mais demeurant en Californie. La ligne doit rejoindre au nord Kongmoun et sans doute Fatchan pour être reliée au transchinois. Toute la région traversée, plate, riche et prospère, est peuplée de jeunes gens à l'esprit très ouvert, habillés pour la plupart à l'européenne. La piraterie a diminué beaucoup. Dans l'intérieur, sur la rivière de l'Ouest, cinq petits bateaux à moteur font le service de Wentcheo à Nanning — environ 740 kilomètres — complétant le service assuré de Canton à Wentcheo par deux vapeurs anglais, deux chinois et un français.

Une ville de province, Wentcheo.

La bibliothèque de Hangtcheo,

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