MACAO, HONG KONG, CANTON
était à la merci des Chinois, qui auraient pu ne pas aider à un pareil développement ; aujourd'hui on peut dire que l'enrichissement de la cité chinoise renforce l'indépendance de la colonie anglaise. C'est, en outre, un paradoxe très près de la vérité de soutenir que l'existence et la prospérité de Hong Kong est le meilleur argument contre la Chine moderne. Hong Kong aux portes de la Chine, comme jadis Macao au temps de sa splendeur, mais plus que la possession portugaise, parce que les Portugais, accommodants, avaient ainsi moins d'autorité que les Anglais, Hong Kong tient dans le commerce mondial la place que n'a pas su prendre la Chine moderne. Un tiers du commerce total chinois d'exportation se traite encore à Hong Kong, qui joue ainsi le rôle d'intermédiaire entre la Chine et le monde. Les Chinois ont subi le joug de la Compagnie orientale des Indes jusqu'en 1834; ils essayèrent bien de s'en affranchir, mais, battus, ils ont dû laisser se constituer, pour succédera la Compagnie, une institution bien autrement puissante, la colonie même de Hong Kong. Le plus gros avantage de l'ouverture de la Chine a été au bénéfice de l'Angleterre. Ce n'est pas que Hong Kong ne fasse rien pour la Chine : le 16 mars 1910 a été posée la première pierre de l'Université anglo-chinoise. En 1908, M. H.-N. Mody, un vieux résident financier parsi établi dans le pays depuis quarante-sept ans, offrit environ 800000 francs pour les constructions, si le projet aboutissait ; la firme Butterfield and Swire installée à Hong Kong en 1870 et à Changhai dès 1867 offrit un million : le vice-roi de Canton environ Sooooo francs souscrits par les Chinois. La ville compte plus de 3ooooo habitants dont loooo Européens, Indiens ou Malais, 9000 soldats et
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marins, 5oooo âmes de population flottante vivant sur les barques et le reste de Chinois établis sous la loi anglaise qui régit la colonie ; l'élément anglais pourvoit à leur éducation.
L'œuvre industrielle aussi bien que commerciale de Hong Kong est considérable. Sans parler des établissements de la marine, des docks, de la cale sèche de 780 pieds anglais — environ 25o mètres — de la maison Butterfield, la ville possède trois raffineries dont une, celle de Butterfield, est la plus grande du monde et avec la China Sugar Refining Company exploite une grande distillerie de rhum. La firme Jardine dirige une filature de coton qui compte 55 000 broches et 700 ouvriers. Les moulins, qui fournissent 8000 sacs de farine par jour, assurent la nourriture pour quatre mois. La manufacture de l'Ile verte produit 1 20 000 tonnes de ciment par an, en partie il est vrai, avec de la matière première venue du Tonkin. Les scieries de la China Bornéo Coinfany débitent par jour i 000 pieds cubiques de bois scié et n'emploient pas moins d'un millier d'ouvriers malais et javanais nés pour la plupart à Hong Kong. Les teintureries, tanneries fonderies d'étain sont entre les mains des Chinois; ces dernières usines travaillent en particulier le minerai du Yunnan et la plus grande produit 8 tonnes par jour. Il y a enfin des fabriques de papier, de soda, de verre, d'allumettes, de cigares, fournissant toutes sortes de produits que la Chine peut importer.
Avant que des entreprises, oij des capitaux aussi considérables sont engagés, aient des chances de réussir sur territoire proprement chinois, avant qu'elles puissent obtenir la sécurité indispensable pour la prospérité commerciale, des transformations considérables
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auront dû s'opérer dans l'administration et dans les finances chinoises. Tant que le contraste restera aussi violent entre les deux villes voisines, quelque avantageuse que soit la situation de Canton, la transformation de la Chine, même dans cette partie méridionale et côtière où l'esprit paraît le plus avancé, laissera encore beaucoup à désirer. La nature prime-sautière du Cantonnais, la vivacité de son intelligence, la facilité avec laquelle il accueille la nouveauté, l'assimile et l'utilise, font de lui, sans doute, un élément important de la Chine moderne; mais ce n'est qu'une partie dans l'empire, à la fois la moins pondérée et celle qui a le moins de poids.
La ville révolutionnaire de Canton peut à la rigueur se détacher de l'Empire ; elle ne saurait le transformer; elle est excentrique; toute la Chine n'y fréquente pas comme à Changhai, pour son instruction, pour son plaisir ou pour ses affaires. Canton ne saurait même de longtemps se passer de Hong Kong, ou créer pour en tenir lieu, une ville nouvelle indépendante et autonome, comme on annonçait que serait Heungtcheo. Au point de vue moderne, elle n'est que le reflet ou la partie complémentaire de Hong Kong, qui lui doit la vie mais qui le lui rend largement.
La Frontière annamite
Ce qu'était une frontière chinoise. — Ce que nous en avons fait. — Le mal qui en est résulté.
On peut dire que jusqu'au traité du 9 juin 188S, conclu entre la France et la Chine, et dont l'article 3 sti-
pulait la délimitation de la frontière annamite sur les trois provinces du Yunnan, du Kouangsi et du Kouangtong, la Chine n'avait pas idée de ce qu'est, à proprement parler, une frontière bien déterminée, comme nous l'entendons. L'idée et la chose paraissent neuves et encore aujourd'hui, il est malaisé de déterminer au juste les frontières occidentales de l'Empire. Au sud, la ligne de démarcation fut nettement établie par le gouvernement du Protectorat au nom de l'Annam. Au nord, ce sont des fleuves qui ont été pris comme frontière entre terres russes et chinoises; mais en certains endroits, des contestations se sont élevées au sujet de l'identification des cours d'eau désignés; si bien que, faute d'une détermination sur les lieux comme celle qu'opéra notre commission de délimitation, la frontière russo-chinoise, indiquée par le traité de Saint-Pétersbourg de 1881, après celui de Livadia de 1879 dénoncé par Tchang tche tong, est encore aujourd'hui l'objet de demandes en rectiflcation sur plusieurs points, notamment au nord-ouest de la Mongolie.
Les mêmes causes qui montrent l'état d'imprécision dont l'Empire fut si longtemps satisfait, expliquent aussi quelques-uns des sentiments xénophobes qui ne tardèrent pas à se manifester à la suite du bornage rigoureux des frontières ; du jour où il y eut une séparation bien établie entre la Chine et ce qui n'était pas elle, l'hostilité des Chinois, pour ce qui n'était pas chinois, s'accrut d'autant.
Au cours de l'année i885 au Yunnan, à partir de Laokaï, puis, au début de 1886, au Kouangsi et surtout au Kouangtong, — si peu étendue que soit la ligne de frontière sur cette province, — nos offlciers topo-
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graphes et nos fonctionnaires civils et militaires rencontrèrent les plus grandes difficultés dans leurs pourparlers avec les commissaires impériaux. La situation devant laquelle on se trouvait au lendemain de la guerre était compliquée.
La Chine, entourée partout de vassaux ou d'amis ou de peuplades qu'elle considérait comme telles, après des guerres défensives auxquelles ses voisins l'avaient obligée, — la guerre étant pour elle une opération de justice qui consiste à châtier des coupables et non un moyen de conquête ou d'oppression, — la Chine n'avait jamais été préoccupée de frontière certaine et les mandataires du gouvernement de Péking disaient avec raison que la frontière n'avait jamais été délimitée exactement entre l'Annam tributaire et la Chine suzeraine ou protectrice. Les Français apportaient à l'appui de leurs demandes les rôles d'impôts des provinces limitrophes, de la province de Quang-Yen, par exemple, ou les documents officiels de la cour de Hué : ils en appelaient au témoignage des habitants pour établir que dans telle région la juridiction avait été jusque-là annamite, les fonctionnaires et les représentants étant nommés par l'Annam, les chefs du pays étant annamites de notoriété depuis longtemps et encore au moment des hostilités.
Les Chinois répliquaient que dans ces régions leurs nationaux étaient les plus nombreux, que les lettrés du pays passaient leurs examens en Chine. Ne distinguant pas entre colons et indigènes, entre ce qu'on pourrait appeler la nationalité du sol qui dépend de la frontière, et la nationalité des habitants qui dépend de la culture, ils soutenaient que là où la population chinoise était nombreuse, c'était la Chine. En face des cartes
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impartialement dressées sur le terrain par nos ofûciers topographes, ils ne présentaient que des plans sans échelle ni orientation exacte, ou bien une géographie officielle de l'Empire datant de l'empereur Taokang, cinquante ans avant, et dont le texte n'était même pas d'accord avec les planches. Le travail se compliquait de ce que le terrain n'offrait aucune ligne de démarcation naturelle ou artificielle : pas de bornes, pas de monuments; sur les points précisément le plus contestés, comme le cap Packlong, on ne trouvait aucun indice. Et quand, comme par exemple au Kouangsi, on reconnaissait une direction générale repérée de distance en distance par des portes, des défilés ou des passages marquant une limite officielle approximative, les mandataires chinois ne voulaient point en tenir compte ; ils prétendaient considérer toujours comme terres d'empire tout ce qui était venu en possession des Chinois.
De même qu'ils refusent encore aujourd'hui d'admettre que l'étranger puisse devenir propriétaire de droit commun en Chine et qu'ils n'ont toléré certaines propriétés bien définies et limitées que sous certaines restrictions, de même ils prétendent considérer comme territoire chinois tout ce qu'un Chinois possédait de terres plus ou moins attenantes à celles de ses compatriotes. La notion juridique de frontière et de ce qu'il y a au delà, n'influençait en rien la seule notion précise qu'ils eussent, celle de la propriété. Ils faisaient remarquer, d'ailleurs avec justesse, que la frontière, telle que nous l'entendons, variait dans ces régions selon les événements, querelles ou rivalités qui mettaient aux prises les Chinois et les Annamites, voire les Laotiens ; que, selon les circonstances, l'impôt était payé
par telles tribus tantôt à la Chine, tantôt à l'Annam, parfois aux deux pays; enfin, qu'à telles ou telles époques de troubles ou de rebellions, un district avait pu se déclarer indépendant ou même faire acte de soumission à une des deux parties, sans rompre pour cela le lien de vassalité, au moins nominal, qui le rattachait à l'autre.
Pareille situation règne encore sur tous les points des frontières chinoises où l'empire est en contact avec d'autres peuples qui sont ou non sous sa dépendance, particulièrement dans les pays déshérités où la densité de la population est très légère; c'est cette confusion que nous avons fait cesser, en introduisant les habitudes juridiques occidentales. Il était d'ailleurs dans notre intérêt d'agir ainsi pour réduire les bandes de gens sans aveu qui avaient auparavant toutes facilités pour passer du Tonkin en Chine et inversement. Il importait de marquer une ligne au delà de laquelle, si du moins nos soldats ne pouvaient les poursuivre, les autorités chinoises non plus ne pouvaient leur donner refuge, ni même leur laisser libre passage. Cette délimitation fut d'ailleurs également utile au gouvernement chinois quand, en 1908, nous empêchâmes les révolutionnaires qui attaquaient Hokeou en face de Laokai, de venir se reformer et se réapprovisionner sur notre territoire, laissant ainsi les réguliers et les rebelles régler leur affaire dans leur propre pays nettement circonscrit.
Mais en arrêtant ainsi les frontières, nous avons excité contre nous la plus violente animosité de la part des Chinois de la région limitrophe. Peut-être notre manière de faire a-t-elle éveillé réellement une sorte de patriotisme local au nom duquel on s'oppose au
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voism comme à un adversaire? Peut-être aussi les Chinois mettent-ils en doute notre ferme propos de nous limiter à une ligne fixée et craignent-ils nos empiétements, notre invasion dans la région qui est leur, ainsi qu'ils le faisaient eux-mêmes auparavant ? En tout cas, nous subissons constamment les pires et les plus injustes attaques d'une presse violente qui excite contre nous la Chine méridionale. C'est l'hostilité systématique d'un chauvinisme chatouilleux à l'excès; c'est l'arrogance de voisins haineux et hautains. Non seulement ils ne nous sont aucunement reconnaissants des franchises de tarifs et des faveurs de toutes sortes que nous leur accordons sur leur demande, mais ils nous ménagent en retour les vexations et les traitements que nous serions le moins en droit d'attendre de la part de voisins simplement observateurs des devoirs de chacun.
Comme nous le verrons, les Chinois ont, dans notre colonie indochinoise, une situation privilégiée qui n'est peut-être pas sans nuire à nos protégés annamites eux-mêmes. Loin de nous accorder un traitement de réciprocité de l'autre côté de la frontière, — au Yunnan particulièrement, oii nous avons conduit le rail jusqu'à la capitale et oii nous n'avons même pas le droit d'habiter et par conséquent de commercer librement puisque la ville n'est pas ouverte, — ils entretiennent ou laissent prendre corps dans la population l'idée d'un massacre ou d'une mise à la porte des étrangers, à une date déterminée. Les autorités chinoises ferment les yeux sur les plus téméraires audaces, sur les plus outrageantes insultes : elles n'interviennent Qu'après les représentations énergiques de notre
ministre à Péking et au bout du temps nécessaire à mettre en mouvement tous les rouages administratifs dépendant de l'administration à qui notre représentant porte sa plainte. Encore le résultat est-il souvent illusoire, et produit-il des effets contraires à ceux qu'on espérait provoquer, tant la bonne volonté des autorités elle-même, à notre égard, paraît peu redoutable aux administrés.
On parle constamment de guerre, comme si nos soldats envahissaient chaque jour la frontière : et non seulement les journaux dénoncent ces invasions fictives, mais les mandarins eux-mêmes télégraphient ces rapports mensongers à leurs supérieurs. Droits et coutumes sont violés par les Chinois, sur notre territoire même, au détriment des indigènes, qui, espèrent-ils, n'oseront pas se plaindre ou ne réussiront pas à porter leurs doléances assez haut pour obtenir raison. Ils volent les bœufs, fourragent dans la haute région tonkinoise; quand ils sont pris sur le fait, leurs autorités les défendent et n'admettent pas qu'on emprisonne des nationaux.
Les révolutionnaires excitent le peuple ou l'alarment; les brigands attaquent, dans cette pauvre région chinoise, les caravanes de marchands, même celles escortées par des soldats; ils n'hésitent pas à s'en prendre jusqu'aux autorités, — témoin la mésaventure survenue à un préfet en 1910, — confisquant les armes, pillant les marchandises, rançonnant les personnes et tout cela surtout à l'époque du nouvel an. Bref un état permanent d'insécurité et de désordre, l'instabilité des esprits, l'irrégularité des procédés, une tension et une surexcitation qui retarde tout espoir de collaboration : voilà le fait des Chinois de l'autre côté de la frontière.
Le résultat, c'est, le 2 juin 1908, l'assassinat du lieutenant Wiegand et de six tirailleurs par les réguliers chinois à la frontière ; ce sont les engagements qui suivent et la mort de deux lieutenants, de trois sergents et d'une centaine de tirailleurs; c'est le refus qui nous est opposé d'atteindre Caobang avec nos jonques de sel par le Tsouokiang, sous-affluent du Sikiang, ce qui nous était plus commode que de transporter les charges par les régions montagneuses du Tonkin. Cependant ce gouvernement de Pékmg, pour plus de sécurité et de rapidité, use lui, gracieusement, du chemin de fer d'Haïphong à Yunnansen pour faire parvenir des fonds au vice-roi du Yunnan. Le résultat, c'est, comme nous le verrons, que notre influence est si peu prépondérante dans la région ouverte, malgré la ligne que nous avons construite, et les sentiments officiels sont tels à notre égard que le trafic est encore loin d'être ce qu'on en pourrait attendre. Quant aux mines que nous comptions exploiter, leur mise en valeur, fût-ce en collaboration avec les Chinois, reacontre tant de mauvaise volonté et même de mauvaise foi, que les plus décidés en arrivent à douter du succès du chemin de fer du Yunnan qui était pourtant une grande œuvre, tant par lui-même que par les résultats qu'il pouvait provoquer.
Nous avons donné à la Chine ce qui est un élément d'existence essentiel aux peuples modernes : une frontière nettement établie. Il semblait qu'elle dût être assurée ainsi de la limitation et de la fixité de nos ambitions et qu'elle n'eût point à redouter nos empiétements sur son territoire. Un tel effort précis et positif n'a d'égal nulle part en Chine, si on veut bien reconnaître que le fleuve Yalou, qui sépare la Mandchoune
de la Corée, la Chine du Japon, est une frontière naturelle incontestable; or, cette limitation n'a pas cessé de nous être dommageable. Les gens du Sud nous en veulent toujours, et dans sa politique générale le gouvernement exploite, à l'occasion, contre nous, ces sentiments d'animosité qui ont survécu à la période des hostilités et qui mettent aujourd'hui un obstacle, que rien ne légitime, à la bonne entente des deux voisins. Sans doute la population cantonnaise est nombreuse et excitable, autant que sont grossières encore et clairsemées les populations du Kouangsi et du Yunnan; mais le gouvernement central n'est pas moins responsable pour une grande part des sentiments aigus de xénophobie qui caractérisent les relations franco-chinoises. Il y a certainement une question « frontière », et c'est aujourd'hui un mal que les deux gouvernements intéressés ne peuvent laisser s'envenimer, pour peu qu'ils aient à cœur la productivité des relations.